Adieu mémoire, bonjour nescience

Le sable coule agréablement entre mes orteils tandis que le reflux de la mer emporte les vagues au loin. Le vent est chaud, le ciel azur, les mouettes piaillent de contentement et l’air se pare du parfum des mandarines qui poussent derrière les dunes. Rien ne change jamais, ici. C’est un jour éternellement parfait.

Je l’ai créé tout seul, comme un grand. C’est mon jardin secret au fond de mon esprit, l’endroit où je me retranche quand je ne parviens plus à supporter le monde extérieur. Je l’appelle la plage aux souvenirs : ici, je peux dérouler le film de ma vie et de mon savoir, toutes les anecdotes que j’ai vécu et lu et vu depuis le jour de ma naissance. Toutes, sans exception. C’est un peu comme un super-pouvoir. Il me permet de tout associer, manipuler, traficoter pour que je vive mes propres aventures.

Rencontrer des dragons, je l’ai fait. J’ai même volé sur leur dos à de nombreuses reprises. Je vous le confirme tout de suite : c’est grisant. Le vent dans vos cheveux, le battement des ailes qui vous emporte, cette impression vertigineuse de tomber dans le ciel sans fin. Les écailles sous vos mains, froides et douces comme de la pierre ponce et pourtant aussi vivantes que vous, plus peut-être. Le grondement presque inaudible qui couve au fond de ce monstre immense et qui fait vibrer jusqu’à votre âme.

J’ai été dans l’espace, aussi, j’ai vu les étoiles de près et j’ai traversé les géantes gazeuses. J’ai couru sur la surface de Pluton, j’ai fait du patin à glace sur les anneaux de Saturne, j’ai même été gobé par une baleine géante, une fois. J’ai navigué sur la mer avec les pirates et dans les abysses avec le capitaine Némo. J’ai vu de mes yeux les perce-neiges fendre la glace, ces toutes petites fleurs plus fragiles qu’une plume et plus forte que l’hiver. J’ai gravi le mont Olympe, j’ai tenu le marteau de Thor entre mes mains, j’ai parlé avec le Grand Manitou des amérindiens. J’ai vécu toutes les histoires et je me rappelle de chacune d’entre elles.

C’est épuisant.

Vous ne pouvez même pas imaginer combien je suis fatigué. Je pense tout le temps. Je n’ai pas de temps mort : chaque souvenir s’accumule, se mélange aux autres et ne disparaît plus jamais. Il n’y a pas de repos dans ma tête ; il n’y a que des histoires sans fin, des aventures incessantes et des questions, avec ou sans réponse, qui tournent encore et encore, sans relâche. Elles me tiennent éveillé la nuit, détournent mon attention lorsque je discute avec quelqu’un, m’empêchent d’écouter mes professeurs ou même simplement d’apprécier la musique et le silence.

Je suis fatigué de ma tête, et je n’aspire plus qu’à une chose dans ma vie, une seule petite chose de rien du tout. C’est pour ça que je suis au bord de la mer, ce matin. C’est pour ça qu’elle se retire et que je ne lui cours pas après. C’est pour ça que le vent souffle, que le ciel est bleu, que les mandarines sentent bon.

C’est pour que je les jette dans les vagues et qu’ils se dissolvent dans l’écume.

Ils se fondront alors en une mousse blanche et informe, sans existence, qui pourra enfin quitter mes pensées. Elle viendra peut-être tapisser le fond des mers et se changer en sable, servir de base à de nouvelles choses sans les parasiter – comme cela aurait déjà dû être le cas depuis le début. Mais ce n’est pas ce que j’espère ; moi, je n’aspire qu’à l’ignorance et à l’oubli le plus complet. Alors adieu, super-pouvoirs et histoires merveilleuses. On aura bien rigolé.

Adieu mémoire, bonjour nescience.

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