Auroch

Illustration : Sol’stice. Allez visiter sa page Instagram !

 

« Ils ont peint mes cornes en rouge et m’ont banni. »

Auroch avait parlé à voix haute. Il avait prononcé les mots tout haut pour voir s’ils sonnaient aussi absurdes que dans sa tête. La réalité allait forcément s’en emparer pour les tordre et les renvoyer d’où ils venaient, couverts de ridicule et d’opprobre.

L’écho lui rejeta ses paroles en plein visage – il n’en voulait pas non plus.

« Ils ont peint mes cornes en rouge et m’ont banni. »

Elles le frappèrent avec brutalité, comme une volée de grosses pierres pointues. Auroch s’étonna presque de ne pas sentir le sang couler sur son front et le long de ses joues. Les mots étaient tout à fait sérieux, sûr d’eux et de leur signification. Le doute n’était pas permis.

Auroch doutait quand même. Il n’arrivait pas à les croire tant ils sonnaient cruels et définitifs. Il se pencha en avant, chercha son reflet dans les remous tumultueux du torrent qui courait à ses pieds, le trouva. Il ne reconnut pas le visage qui le regardait en retour. C’était un masque d’humain : museau écrasé, petit nez retroussé, peau nue toute blanche à l’exception des quelques poils bruns qui pendaient sous son menton et sur son crâne. Ils étaient longs et fournis pour un humain ; ils étaient risibles pour Auroch. Même ses yeux lui paraissaient étrangers : ils étaient du même noir profond qu’avant, mais dans ce visage trop étroit, ils semblaient immenses.

En revanche, il reconnut ses cornes. Implantées juste au dessus de ses tempes, elles partaient sur les côtés en une courbe douce, un peu oblique, qui emmenait les pointes à la fois vers le haut et vers l’avant. Celle de droite était cassée sur le dernier empan, séquelle de ses assauts récents contre Taureau ; avec le temps, elle repousserait, mais pour l’heure, elle l’élançait encore un peu. Celle de gauche était parcourue d’une longue brèche qui formait comme une torsade autour de l’os, cicatrice d’une blessure beaucoup plus ancienne. Il leva sa nouvelle main avec hésitation pour les effleurer, ne sachant trop que faire de tous ses doigts. Les cornes étaient douces sous sa paume, un peu rugueuses par endroit là où la vie les avait marquées. C’était la première fois qu’il les ressentait ainsi ; il en pleura.

Il pleura aussi pour ce qu’elles avaient subi. Elles étaient indéniablement, incontestablement, indubitablement rouges. Du bout de l’ongle, il tenta de gratter la couleur, mais la peinture que les autres avaient employé n’avait rien d’ordinaire. Les pigments s’étaient incrustés profondément dans les cornes, comme s’ils en avaient toujours fait partie. Elles demeureraient rouges jusqu’à la fin de sa vie.

« C’est qui, ils ? »

La voix était fluette, comme celle d’un enfant. Auroch se retourna pour découvrir un petit garçon perché sur une pierre derrière lui. Ils se regardèrent droit dans les yeux, sans un mot.

La surprise mit du temps à se frayer un chemin jusqu’à Auroch, mais elle le frappa lorsqu’il se rendit compte qu’il n’avait pas besoin de baisser les yeux. Le gamin était-il si grand que ça ? Ou bien s’agissait-il de son caillou. Ni l’un ni l’autre : il s’aperçut qu’il était tombé à genoux. Une vive douleur s’empara alors de lui, le forçant à se laisser tomber sur les fesses. Sans plus s’inquiéter de l’enfant, il déplia ses jambes pour les inspecter. Un fin duvet de poils les recouvrait, mais pas suffisamment pour cacher la peau en dessous. Quant à ses genoux, ils étaient rouges eux aussi. Rouge sang.

« Les humains sont tellement fragiles », grogna Auroch. Il ne s’adressait pas particulièrement à l’enfant, mais entendre sa voix le rassurait autant que cela l’angoissait. Les mouvements de sa bouche ne lui étaient pas familiers, il avait du mal à articuler et sa langue semblait presque animée d’une vie propre. Mais sa voix, elle, grondante et basse, n’avait pas changé. Il lui restait peu de repères dans cette nouvelle vie ; il comptait bien profiter de ceux qu’on lui avait laissé, au moins jusqu’à ce qu’il puisse rentrer chez lui.

« T’es pas humain, toi ? Pourtant tu ressembles un peu à mon papa. Il a la même barbe. Pas encore aussi longue que la tienne, mais il dit qu’elle lui arrivera à la poitrine à temps pour l’hiver. Il dit toujours que quand il sera vieux, il se fera une écharpe avec. Comment tu t’appelles ? »

Auroch n’arrivait pas à suivre, le gamin parlait trop vite. Il y avait tellement de concepts étranges dans ses mots. Une barbe. Une écharpe. Un nom. Mais rien de tout ça ne lui était complètement inconnu. Il avait déjà observé le monde à travers les yeux de ses enfants – et puis il avait déjà parlé avec Humain une ou deux fois, aussi. Il fouilla un moment dans sa mémoire et finit par répondre :

« Auroch. »

Le garçon, qui n’avait pas cessé de babiller, s’interrompit quelques instants. Sans doute le temps d’assimiler l’information pour adapter son discours, parce qu’il reprit presque aussitôt.

« C’est ton nom ? C’est bizarre comme nom mais j’imagine que c’est normal quand on a des cornes. Est-ce que tu es né avec ? Ça n’a pas dû être facile pour ta maman. Ma maman à moi nous dit tout le temps, à mes frères et moi, qu’on avait la tête trop grosse quand on est nés. C’est pour ça qu’elle passe son temps à nous coller ses corvées dans les pattes : « Pour que vous gardiez pas la grosse tête ! » Moi je pense qu’elle est juste contente de se débarrasser de nous. Jon et Jan, je comprends, ils sont insupportables, mais il paraît que tous les jumeaux le sont, c’est mon oncle qui l’a dit. Il avait des cousines qui étaient jumelles, quand il était petit, et elles passaient leur temps à lui faire des blagues… »

Il parlait trop, beaucoup trop, et semblait ne jamais devoir s’arrêter. Auroch envisagea de le charger pour le faire taire et décida que c’était une bonne idée. Avec un effort, il poussa sur ses jambes pour se redresser et grimaça sous l’effet de la douleur. Avec les gazouillis du petit humain, il avait presque oublié ses genoux. Il se força néanmoins à se remettre debout et faillit retomber aussi sec. Comment avait-il fait pour se tenir sur deux jambes jusque-là ?

Le gamin, qui le voyait tituber, se précipita vers lui pour le soutenir.

« Doucement, monsieur, tu vas te faire mal. Tu as déjà trop bu ? Mais il est même pas midi, pourtant. » Il fit une pause pour humer l’air. « Et puis tu pues pas l’alcool comme mon oncle – celui aux jumelles. Tu es sûr que tout va bien ? Tu devrais remettre tes vêtements, sinon tu vas attraper froid. Le torrent est glacé, par ici. Si tu veux te baigner, je peux te montrer le lac.

— … Vêtements ? »

Celui-ci était plus compliqué que les autres mots, mais un examen plus attentif du gamin lui fournit la réponse. C’était leur seconde peau, celle que les humains dépouillaient aux autres animaux. Auroch frissonna : quelque chose lui piquait la peau depuis le début sans qu’il parvienne à en déterminer la source. Il savait à présent. C’était le froid. Il n’avait jamais connu ça lorsqu’il avait encore de la fourrure. Autrefois, Auroch avait trouvé la pratique des vêtements humains dégradante. À présent, il comprenait.

Il secoua la tête comme pour s’ébrouer afin de s’éclaircir les idées. Il ne pouvait pas se laisser embarquer dans cette histoire d’être humain. Il fallait qu’il rentre, qu’il retrouve sa maison, qu’il réintègre sa propre chair. Il avait compris la leçon ; les autres le laisseraient revenir.

« Le lac », indiqua-t-il au garçon. Il ne l’encornerait pas, finalement. Il avait trop besoin de lui pour le tuer tout de suite.

Le gamin ne protesta pas et, par miracle, décida de rester silencieux. Il avait le front plissé d’inquiétude quand il regardait Auroch, prenait bien garde à avancer à son rythme maladroit et se tenait toujours prêt à le retenir lorsqu’il trébuchait. Mais Auroch ne tomba plus.

Ils avancèrent lentement sur des pentes rocailleuses. Auroch prit conscience pour la première fois de son environnement : il se trouvait à flanc de montagne, au-dessus de la lisière des forêts de sapins mais pas encore au niveau des neiges. Lorsque le vent soufflait, l’air se faisait mordant ; mais dès qu’il s’arrêtait, le soleil lui cuisait agréablement le dos. Cette sensation-là n’était pas familière, elle non plus, mais il pouvait s’y habituer. À côté, le torrent dévalait le versant en glougloutant joyeusement. Il vit un isard les regarder depuis une crête toute proche, attendant patiemment que ces deux humains s’éloignent pour aller s’abreuver, tandis qu’une famille de marmottes sifflait le danger un peu plus loin sur leur route. Des odeurs un peu lourdes, de résine et de fleurs, flottaient dans l’atmosphère. C’était la fin du printemps, ou peut-être le début de l’été, Auroch n’aurait pas su dire. Tout ce qu’il savait, c’était que le temps était agréable et que s’il voulait vraiment rentrer chez lui, il n’avait aucune raison de se presser pour autant.

Le soleil était haut lorsqu’ils arrivèrent sur le plateau où se trouvait le lac. Ici, quelques arbres rabougris poussaient au milieu d’une herbe rase. Le vent soufflait un peu moins fort, sans doute ralenti par les pics rocheux qui se dressaient tout autour. Le lac était petit, suffisamment pour être traversé à la nage en quelques minutes, mais ses eaux placides, d’un bleu azur qui tirait sur le noir, laissait entrevoir une profondeur traîtresse. Au centre, un rocher plat et couvert de mousse perçait la surface. Les lieux respiraient le calme et la sérénité. Les derniers doutes d’Auroch moururent étouffés par la certitude qu’il avait trouvé le bon endroit. Ici, il pourrait ouvrir une Porte et rentrer chez lui.

« Je vois tes vêtements nulle part, déclara le gamin. Tu es sûr que c’est ici que tu les as laissés ? »

Il fouillait les environs des yeux, sans doute à la recherche d’une cachette où son compagnon aurait pu mettre des affaires à l’abri. Auroch secoua la tête et désigna l’îlot d’un geste de la main – c’était plus rapide que de parler.

« Oh, tu les as mis là-bas ? répondit le petit. Personne y va jamais, pourtant. » Il se mordit la lèvre, l’air soucieux. Puis il tira sur le bras d’Auroch pour qu’il se baisse et lui murmura dans l’oreille : « C’est mon île secrète. Je suis la seule à venir ici et je n’en parle à personne. Les autres montent jamais jusqu’ici parce qu’il y a un autre lac plus grand et plus près du village, mais du coup, personne vient me chercher. » Il hésita, puis ajouta : « Tu ne diras rien non plus, d’accord ? »

Sa voix était à peine plus qu’un souffle venu le chatouiller. Ses sourcils s’étaient légèrement froncés, sa bouche était pincée et ses mains se frottaient l’une contre l’autre. Il semblait sur le point de détaler comme une proie qui vient de repérer un prédateur au bord de l’eau et qui ne sait pas encore s’il est venu boire ou manger. Auroch avait du mal à reconnaître les émotions de l’humain, mais celle-ci ne lui posa aucun problème : de l’angoisse. Il avait peur d’être trahi.

Auroch porta instinctivement la main à ses cornes rouges. Il n’était pas du genre à trahir le troupeau et il avait là une chance formidable de le prouver. De toute façon, ce n’était pas comme s’il comptait se mêler à d’autres humains. Il serait rentré chez lui avant la fin du jour ; il le fallait. Le petit dû prendre son geste pour un assentiment car son visage s’éclaira.

« La première sur l’île a gagné ! » cria-t-il en se précipitant vers le lac tout en retirant ses vêtements. Auroch dut réviser son jugement : le petit était une petite. Ce n’était pas évident à dire avec les jeunes humains.

Il courut à sa suite et éprouva pour la première fois depuis le début de son exil un peu de joie. Courir, c’était facile. Il connaissait. Même sur deux pattes, c’était grisant. Pousser sur les jambes, faire jouer les muscles, foncer droit devant et avaler la distance en quelques coups de sabots… Sauf qu’il n’avait plus de sabots. Les pierres lui écorchaient les pieds et les gravillons les plus petits se coinçaient dans les plaies. Au bout de quelques pas à peine, il dut ralentir tant la douleur était vive. Ses sabots lui manquaient terriblement. Lorsqu’il atteignit la rive, il plongea sans cérémonie dans l’eau froide et soupira de bonheur en sentant ses élancements s’atténuer – ce qui lui fit boire la tasse.

Nager fut une autre paire de manche. Les membres humains ne fonctionnaient pas du tout comme ceux d’un auroch et il eut toutes les peines du monde à garder la tête à l’air libre. La gamine, elle, traversa le lac comme une anguille fendrait les eaux. Elle eut le temps d’atteindre le rocher et de faire demi-tour pour aider Auroch avant même qu’il ait fait la moitié de la distance. Elle gloussa un peu devant les efforts piteux de son nouvel ami, mais se révéla une professeur patiente en le guidant vers l’île. Une fois à terre, elle se précipita vers une large fissure qui fendait pratiquement le roc en deux pour en retirer une grande cape en laine de mouton. Elle avait dû être blanche un jour, mais à force de traîner dans la mousse et dans la roche, elle commençait à prendre une teinte vert sale.

« Maman pense que je l’ai perdue mais je l’ai cachée ici exprès. Par contre tes vêtements sont pas là. J’espère que c’est pas un faucon qui les a pris pour se faire un nid. Ou un aigle. Ils habitent très haut dans la montagne, tu sais. Egill – c’est le chef de notre village – m’a déjà montré à quoi ça ressemblait. Il a une longue vue ! Souvent il la laisse aux chasseurs quand ils partent pour plusieurs jours, mais des fois il s’en sert pour nous apprendre des trucs, à moi et aux autres enfants, sur les plantes, les animaux et les étoiles. J’ai entendu dire que dans les villes plus grandes, celles qu’on trouve plus bas dans la vallée, il y a des gens exprès pour ça, mais nous on a Egill. Il a pas d’enfant à lui, alors ça lui laisse du temps pour nous. Je crois que les autres trouvent ça bizarre – je veux dire, qu’il soit tout seul. Il n’a pas de femme, mais en même temps, je suis pas sûre que ça l’intéresse. J’ai déjà vu comment…

— Je n’en ai pas, l’interrompit Auroch.

— Hein ? »

La petite fit une pause bienvenue dans son babillage, qui permit à Auroch de se focaliser sur sa tâche. Il s’agenouilla et ne mit que quelques instants pour entrer en méditation et se vider l’esprit. L’atmosphère était parfaite, sereine et pure, presque sacrée. Auroch s’étonnait que les humains n’aient jamais choisi ce lieu pour leurs rites religieux…

« Comment tu peux ne pas avoir de vêtements ? reprit la fille. Tu les as perdus ? Oh non, les aigles s’en sont vraiment servi pour leur nid, c’est ça ? C’est nul. Quand tu viendras au village, je demanderai à Papa de te prêter des vêtements, je suis sûr qu’il voudra bien. Tu viendras, hein ? Peut-être que Maman et lui oublieront de me râler dessus s’ils doivent s’occuper de quelqu’un – sinon, ils vont encore en faire tout un fromage parce que je les aide pas. Comme si j’étais utile à quoi que ce soit ! Tout ce que je touche se casse en deux et les autres se moquent de moi. Au moins, ici, je peux être tranquille… »

Un silence mélancolique, tissé par ses derniers mots, enveloppa la petite île et troubla la concentration d’Auroch. Il se rendit compte que le flot de paroles lui manquait. Derrière les mots et leur sens se trouvait une musique, et dans la manière de s’exprimer de l’enfant perçait un rythme particulier qui lui l’empêchait de penser. Il se tourna vers l’enfant, prêt à lui demander de recommencer à parler, lorsqu’il remarqua son regard absent. Elle s’était allongée, les yeux plongés dans le bleu du ciel, et semblait partie bien loin du monde terrestre, au royaume de ses pensées. Il n’avait pas écouté ce qu’elle avait raconté – juste la musique – mais il fit un effort pour remonter le fil.

« Chante », gronda-t-il finalement.

Elle releva la tête pour le regarder dans les yeux.

« Je sais pas chanter. Et puis on a pas le temps pour ça au village.

— Tu as le temps ici. Tu as une jolie voix, ton troupeau changera d’avis quand ils l’entendront.

— Ça, j’en doute très fort, répliqua-t-elle en ricanant. La seule chose qu’ils voient, c’est si tu es capable de te battre, de fabriquer des choses ou de travailler dans les champs. Je suis même pas bonne à garder les vaches. La dernière fois, il y en a une qui s’est enfuie…

— Peut-être que tu es bonne à chanter. » Il hésita, peu sûr de ses mots, avant d’ajouter : « Ils finiront par s’apercevoir que ta voix leur manque. Qu’elle donne un sens à leurs tâches, une cadence à leurs gestes. Une bonne chanson apaise la fatigue et fait passer le temps plus vite. À la fin, ils se sentiront mieux et ce sera grâce à toi. Maintenant, chante. » Encore une hésitation, puis : « S’il te plaît.

— Mais je ne connais pas de chanson… »

Elle baissait les yeux, à présent, toute amertume envolée. Auroch avait réussi à la toucher ; il ne restait plus qu’à la guider, comme elle l’avait guidé lui hors du lac. C’était la moindre des choses qu’il pouvait faire la remercier. La Porte attendrait.

« Alors chante après moi. »

Il entonna une mélodie sans paroles qu’il avait appris auprès de Loup et qui était faite pour voler d’une montagne à l’autre. C’était un appel autant qu’une célébration, un rappel que la vie poursuivait son cours et que l’écho se chargeait de transmettre au reste de la meute. Auroch l’aimait parce qu’elle était simple et belle et qu’elle concernait tout le monde, proie et prédateurs confondus.

La petite s’en sortait bien. Indécise au début, elle ne mit pas longtemps avant de se jeter dans la musique à pleins poumons. Elle était vraiment faite pour ça. Au bout de quelques reprises, sans s’en rendre compte, elle commença à introduire d’elle-même des variations et des modulations qui donnaient une vie propre à sa chanson. Et surtout, elle s’amusait vraiment.

Lorsque le soleil se posa sur les montagnes, elle en avait appris deux autres – une chanson de Hibou pour éloigner les terreurs de la nuit, et une d’Auroch lui-même, la lente et grave poésie des ruminants. Ils n’avaient pas vu le temps passer, parce qu’en cet instant, à cet endroit, il n’avait aucune importance pour eux. Mais il finit toujours par rattraper les insouciants.

« Il faut rentrer, annonça la petite. La nuit va tomber bientôt. Je connais bien le chemin, mais pas assez pour le faire dans le noir – et puis toi, il vaut mieux que tu vois où tu poses tes pieds nus. Si on se dépêche, peut-être même qu’ils ne remarqueront pas que j’ai disparu, c’est l’avantage d’être petite !

— Attends, gronda Auroch. Je ne vais pas pouvoir t’accompagner. Mais j’ai besoin de toi. »

La petite, qui s’apprêtait déjà à plonger dans l’eau, se retourna. Même Auroch parvenait à lire le conflit sur son visage. Après quelques secondes d’hésitation, elle finit par acquiescer.

« Il faut qu’on se dépêche par contre. »

Elle essayait très fort de ne pas paraître déçue ; Auroch joua le jeu et fit semblant de ne pas le remarquer.

« Promis. Moi aussi je dois rentrer chez moi et ce sera plus facile si tu es là pour m’accompagner.

— Mais… je… » Elle se balançait d’une jambe à l’autre et paraissait tendue, à présent, prête à s’enfuir. Auroch ne connaissait cette sensation que trop bien : celle d’une proie qui se demande si elle est tombée dans un traquenard. « C’est loin ? Tu n’as même pas l’air de venir d’ici. Il n’y a pas d’autre village de ce côté de la montagne et je dois rentrer vite…

— On ne va nulle part, expliqua-t-il en tentant de prendre un ton rassurant. En fait, la Porte est juste ici. Ce sera plus facile pour moi de passer à travers si tu la tiens ouverte à ma place.

— Je ne comprends pas… »

Et comment le pourrait-elle, se tança Auroch en soupirant. Bien sûr, ils ne faisaient pas partie du même monde et cette gamine n’avait aucune raison de connaître le sien. Il regrettait déjà d’avoir posé sa question. Il l’aimait bien, finalement, et ne voulait pas la quitter sans lui dire qui il était, ce qu’il était. Elle l’avait bien aidé aujourd’hui, elle méritait un aperçu de l’autre côté du voile. Mais à présent, il risquait de perdre sa confiance en un claquement de doigt…

« Tu es… Vous êtes un esprit de la montagne, c’est ça ? »

Auroch la dévisagea, surpris. Elle se dandinait toujours, mais ne cherchait plus à s’enfuir. Elle baissait les yeux à présent, cherchant à éviter le regard d’Auroch. C’était une attitude de soumission, un mélange de crainte et de respect. Elle ne s’enfuirait plus.

« Maman m’a déjà parlé des esprits de la montagne. Ils protègent les animaux et les forêts, et parfois aussi les gens. C’est eux qui nous envoient les avalanches et les tempêtes quand ils sont pas contents parce qu’on a trop chassé. On doit laisser des offrandes pour qu’ils nous aident… Désolée. Je n’ai pas d’offrande à te… à vous donner. »

Elle se tut, soudain consciente de trop parler, et Auroch s’en attrista. Il venait de s’habituer à sa voix et même de lui donner un but ; à présent, elle allait se museler pour une histoire de hiérarchie mal placée. Loup s’en serait montré extrêmement satisfait, mais ce n’était pas dans la nature d’Auroch.

« Je ne suis pas un esprit de la montagne. Je ne suis pas sûr qu’une telle chose existe. Le vent, la neige, les avalanches et les tempêtes… Ce ne sont que les conséquences naturelles d’un enchaînement d’événements anodins. Certains peuvent être anticipés, d’autres non. Il ne sert à rien de les révérer. Tu es seule maîtresse de ta vie ; garde tes offrandes pour toi, car tu en auras bien plus besoin que la pierre et les rivières.

— Mais qu’est-ce que vous êtes alors ? » Sa voix s’était raffermie et elle levait le regard vers lui, par intermittence. La curiosité gagnait du terrain sur la déférence.

« Je te l’ai dit. Je suis Auroch.

— C’est ton nom. Il est bizarre. Vous ne ressemblez pas à un auroch – même si c’est vrai que je n’ai jamais vu personne avec des cornes, surtout des cornes rouges. »

Auroch voulut répondre, mais les mots restaient bloqués dans sa gorge. Il leva la main pour effleurer ses cornes, inconscient de son geste.

« Tu te méprends, petite. Je suis bel et bien un auroch. Je suis tous les aurochs du monde. Je suis Auroch. Le premier né et le dernier qui mourra. Tant qu’il y aura des aurochs, j’existerai ; et tant que j’existerai, les aurochs fouleront la terre de leurs sabots.

— J’avais raison ! Tu es un esprit ! » La fillette le regardait de nouveau droit dans les yeux, à présent, un sourire fier plaqué sur son petit visage.

« Peut-être. Mais je n’ai aucun des pouvoirs sur le monde que tu prêtes à tes esprits de la montagne. Je suis juste Auroch. J’occupe mes jours en courant et en ruminant. Je regarde voler les oiseaux et je charge les prédateurs qui s’approchent trop près. Et surtout, j’observe le monde à travers les yeux de mes enfants – les aurochs de ce monde. C’est une de mes plus grandes joies dans la vie : passer du temps au cœur des troupeaux.

— Alors quand tu dis que tu veux rentrer chez toi…

— Je parle de mon pré, qui se trouve à l’envers de ce monde, là où vivent comme moi les autres premiers nés.

— Et tu reviendras ? »

Auroch hésita, mais pas longtemps.

« Oui. Parfois. »

La nuit s’abattit d’un coup sur eux, comme si quelqu’un avait éteint la lumière. Le soleil venait de disparaître derrière une montagne ; il ne faudrait pas longtemps avant que le noir devienne trop épais pour que leurs regards le perce.

« Il est temps de nous dire au revoir, petite. Tu dois rentrer chez toi et moi aussi. Est-ce que tu veux bien m’accorder une dernière chanson ?

— Laquelle ? demanda l’enfant, et cette fois, ses yeux brillaient d’excitation.

— Elle n’est pas compliquée ; voilà l’air. Nous allons le répéter en boucle jusqu’à ce que la Porte apparaisse. Il faut que tu vides ta tête et que tu ne penses plus qu’au chant. Sinon, ça ne marchera pas. Après moi. »

Il chanta une seule fois avant que la petite humaine le rejoigne. À eux deux, ils formaient une jolie harmonie que le vent saisit pour l’enrouler autour de leur îlot. Bientôt, un miroitement scintilla dans les airs juste au-dessus de la faille où la fille avait caché sa cape – la Porte.

Elle était grande et large et semblait faite de lumière dorée. On voyait à travers, mais il n’y avait aucun doute à avoir sur sa présence. Ce n’était pas un mirage ou une hallucination : Auroch sentait son poids qui l’écrasait presque physiquement. Sans cesser de chanter, il s’approcha pour poser la main sur l’un des deux battants et laissa courir un doigt sur les bas-reliefs qui l’habillaient. Ils représentaient tous les premiers nés qui avaient déjà vu le jour ; sous sa main, c’était Chêne qu’il caressait. Il connaissait beaucoup de ces formes – certaines comptaient parmi ses plus chers amis – mais la plupart lui restaient inconnues. Il se promit qu’en rentrant, il ferait plus d’efforts pour les rencontrer. Il lui restait tellement de choses à découvrir…

Il se retourna pour offrir un dernier salut à la petite fille, qui lui retourna un grand geste de la main.

« Ne traîne pas trop à revenir ! Il faut encore que je t’apprenne à nager mieux qu’un petit chien ! Je t’attendrai, Auroch ! Moi, je m’appelle Sanna ! »

Auroch lui sourit sans cesser de fredonner et la regarda partir. Elle traversa le lac à toute vitesse, enfila ses vêtements, lui fit un dernier signe et se dirigea vers le chemin qui la ramènerait à son village.

Lorsqu’elle eut disparu, Auroch se concentra sur la porte, s’appuya de tout son poids sur le battant et poussa. Elle ne bougea pas.

Il poussa plus fort, en y mettant toute sa force. En vain.

Il prit du recul et chargea, toujours sans cesser de chanter. La Porte ne frémit même pas.

Il s’échina encore et encore, sans s’arrêter ou se reposer, sans se poser de question non plus. Elle allait s’ouvrir, il n’y mettait simplement pas assez de volonté.

Elle ne s’ouvrit pas.

Puis ses genoux le lâchèrent. Il ne s’était pas rendu compte qu’ils tremblaient autant ; à présent, ils ne semblaient même plus capable de le soutenir. Son souffle était court, ses poumons étaient brûlants. Il n’avait jamais éprouvé cette sensation lui-même, mais il l’avait déjà observée chez ses enfants : la fatigue.

Il se sentit s’effondrer au ralenti, comme s’il n’appartenait plus à son corps, mais le choc de la chute le ramena à la réalité. Toutes ses douleurs se réveillèrent d’un coup. Ses pieds meurtris, ses genoux écorchés, ses muscles épuisés, le froid qui lui mordait la peau et son ventre qui se tordait comme un ver sur un hameçon. La faim. Il tenta de manger de la mousse, recracha – le goût était atroce sur sa langue d’humain. Il se força néanmoins à en avaler un peu, mais cela ne servit qu’à accentuer la douleur dans son estomac.

Auroch se sentait maudit.

« Ils ont peint mes cornes en rouge et m’ont banni. »

Sa voix n’était qu’un murmure porté par un filet de bave. Cette fois-ci, les mots n’avaient rien d’absurde. La condamnation le frappa avec cruauté, le dépouillant de toutes ses certitudes et de tous ses liens avec sa vie d’avant. Il n’était plus rien, plus personne. Auroch pleura, pour lui et pour ses enfants.

Il avait dû s’endormir, car le soleil le réveilla. Il s’était enroulé sans s’en rendre compte dans la cape de Sanna – elle était trop petite, mais valait mieux que rien.

Il s’en débarrassa. Il ne fallait pas qu’il accepte plus de possessions terrestres. Il n’en serait que plus ancré dans ce monde qui n’était pas le sien. Une partie de lui se rendait compte que le raisonnement était stupide ; mais ce n’était pas cette partie qui avait les rênes de son corps. Il se leva lentement, tâchant d’ignorer la douleur hurlante de ses courbatures, de son estomac et du froid.

Puis il chanta, et lorsque la porte réapparut, il se remit au travail.

Quelque part dans la journée, il eut conscience de la présence de Sanna. Elle était revenue avec un petit balluchon de vêtements pour lui, afin qu’il ne soit pas nu lors de leur prochaine rencontre. Elle s’était étonnée de le voir encore sur l’île, mais il n’avait rien répondu. Il n’avait rien écouté. Il se contentait de pousser sur la Porte, encore et encore, jusqu’à l’épuisement. Lorsqu’il s’effondrait, il attendait que la douleur reflue un peu, puis il retentait sa chance. Il était de nouveau seul quand le soir tomba à nouveau mais il ne s’en formalisa pas. Il avait une Porte à enfoncer.

Trois jours et trois nuits durant, il demeura sur l’île de pierre au milieu du lac à chanter pour la Porte, tantôt seul, tantôt en compagnie de Sanna. Mais pour Auroch le Banni, la Porte ne s’ouvrit jamais.

 

* * *

 

Auroch avait voyagé très loin pour trouver d’autres passages. Il avait parcouru les montagnes et les plaines, les marais et les forêts, les mers et les déserts. Il avait découvert d’autres Portes, au fond des grottes, au creux des volcans, au milieu des cercles de pierre et même une fois au centre d’une ville. Elles étaient toutes restées aussi fermées que la première.

Il avait avancé dans le brouillard, sans prendre part au monde autour de lui. Il avait à peine vu les paysages qu’il avait traversé ou les gens qu’il avait rencontré. Il s’était contenté de marcher vers sa destination sans détourner ses pas ni son regard, accélérant à chaque Porte close qu’il avait trouvé, jusqu’à se mettre à courir puis à charger droit devant lui comme un bovin enragé. Rien ne l’avait dévié de son but ; c’était à peine s’il s’était arrêté pour dormir ou manger quelques fruits trouvés sur un buisson. Il avait abandonné depuis bien longtemps l’idée de brouter comme un auroch, de même qu’il avait cédé au froid et qu’il avait porté les vêtements offerts par la petite humaine lors de ces premiers jours maudits. Mais c’étaient là les seuls sacrifices à sa nature d’auroch qu’il avait consenti. Tout le reste lui était étranger, et tout ce qui s’était immiscé sur son chemin avait eu à tâter de ses cornes rouges.

Auroch avait oublié depuis combien de temps il courait ainsi le jour où il s’arrêta.

Il revint à lui subitement, comme on émerge d’un rêve qui vous pousse dehors. Il se sentait perdu, confus, sans notion du temps ni de l’endroit où il se trouvait. Lors de son dernier éclat de conscience, il se trouvait au milieu d’une forêt de pins qui résistaient à peine à sa charge furieuse. À présent, il avait les deux pieds dans la neige jusqu’aux chevilles et le vent hurlait dans son dos sans barrière pour le ralentir. La faim, la fatigue et le froid le frappèrent de plein fouet ; il frissonna violemment et se mit à trembler et grelotter sans pouvoir s’arrêta. Une fois de plus, il maudit la faiblesse de son corps et resserra ses vêtements sur ses épaules – ou plutôt ses haillons, car ils avaient triste mine. Battus par la pluie et tannés par le soleil, déchirés par les ronces et percés par les grains de sable portés par le vent, ils ne protégeaient plus grand chose. Auroch secoua la tête, hurla tout l’air de ses poumons et se remit en marche, cherchant à retrouver la transe bienheureuse qui lui permettait d’oublier le monde. Mais, luttant contre la neige et poussé par les rafales, il trébucha et se retrouva face contre terre. Les derniers lambeaux de sa frénésie lui échappèrent définitivement. Et avec eux, sa conscience.

 

*

 

Auroch se réveilla allongé au chaud et perclus de douleurs. Une nausée terrible le saisit presque immédiatement. Il n’avait pas ouvert les yeux qu’il avait déjà l’impression de tanguer. Sa gorge le brûlait et il avait des difficultés à respirer par le nez. Il découvrait la maladie.

Il tenta de calmer ses élans en se concentrant sur son environnement, toujours sans ouvrir les yeux. Il reconnut le craquement caractéristique d’un feu et le bruit de pas légers sur le sol – il n’était pas seul. Il y avait d’autres bruits, métalliques, qu’il ne reconnaissait pas. Il devait se trouver dans la tanière d’un humain, une de leur maison. Il tourna la tête pour en entendre plus : le mugissement du vent qui s’écrasait contre les murs et, plus loin, le son de cloches en fer blanc. Un troupeau domestique, sans doute…

Les pas hésitèrent un instant avant de se diriger vers lui. Auroch sentit une masse se pencher sur lui et une chose froide se poser délicatement sur son front. Il sursauta et le regretta aussitôt lorsqu’un haut-le-cœur l’agita. La chose froide se retira précipitamment.

« Ne bougez pas. »

La voix était celle d’une jeune femme empreinte d’autorité. Auroch lui obéit, peu désireux de renouveler son expérience précédente. Le temps s’étira à l’infini tandis qu’il attendait, immobile, luttant contre l’acide brûlant qui remontait lentement le long de sa gorge. Enfin, un sifflement insupportable emplit ses oreilles et quelques instants plus tard, l’humaine fut à nouveau près de lui. Elle posa quelque chose contre ses lèvres.

« Buvez », lui dit-elle, puis tandis qu’il s’apprêtait à prendre une grande goulée, elle ajouta : « Doucement. C’est chaud. »

Auroch n’avait jamais entendu pareil euphémisme. Il eut l’impression que le soleil courait sur sa langue jusque au fond de ses entrailles et recommença à se débattre, réveillant du même coup la nausée. La jeune femme s’écarta.

« Si vous devez vomir, penchez vous sur la gauche. Sinon vous allez vous étouffer. »

Auroch ne se le fit pas dire deux fois : il se tourna sur la gauche, cracha tout ce qu’il put et se recoucha, pantelant, plus épuisé que jamais. Lorsqu’il se rendormit, il rêva qu’il avait pris feu.

La nuit était tombée lorsqu’il émergea à nouveau. Auroch le sentait à l’odeur et au son. Il ouvrit les yeux, moins péniblement qu’il ne s’y était attendu, mais cela ne lui servit pas à grand chose. Les yeux humains n’y voyaient pratiquement rien dans le noir complet. Il distingua toutefois le cadre d’une fenêtre dans lequel trônait un quart de lune. Dehors, le vent avait cessé de souffler. Il était temps pour lui de reprendre la route.

Il se redressa et se rendit compte pour la première fois qu’il dormait sur un lit. Humain en avait construit un, lui aussi, de l’autre côté ; il parlait souvent de ses possessions, mais ne les partageait que rarement. Seul Chat avait le droit de se coucher dessus, et c’était uniquement parce qu’il n’avait jamais demandé la permission. Auroch s’amusait beaucoup des facéties de Chat, qui n’avait semblait-il pour seul but dans la vie que de contrarier Humain.

Ces souvenirs auraient pu lui rendre le sourire, mais ils se contentèrent de remuer le couteau dans la plaie. On l’avait chassé de cette vie-là sans arrière-pensée. Auroch en voulut soudain au monde entier, et au lit en particulier, de lui rappeler son bannissement. Il s’extirpa du matelas puis balança son talon dans le sommier de tout ses forces, brisant le lit en deux, avant de se diriger vers la fenêtre. Sa tête tournait de s’être levé trop vite et tous ses muscles protestaient contre sa remise en mouvement. Auroch n’en avait cure, mais cela ne suffit pas à le maintenir debout. Au bout de trois pas, il trébucha et se cogna la tête contre le sol.

« Hé bien. Je vous accueille et vous cassez le mobilier ? »

Il se réveilla pour la troisième fois au son de la voix de la jeune femme. Cette fois, il avait la tête comme une citrouille prête à exploser, mais le monde ne tanguait plus et les nausées avaient reflué.

Il faisait jour. Auroch se trouvait dans une petite maison en bois rendu douillette par la lumière du matin. Le lit qu’il avait détruit faisait peine à voir, mais il ne se sentait pas particulièrement coupable. En face, une cheminée en pierre attendait de nouvelles bûches pour que le feu puisse repartir. Une petite table ronde se tenait au milieu de la pièce tandis qu’une grande armoire occupait le mur du fond. La fenêtre se trouvait sur le quatrième mur, au dessus d’un plan de travail et à côté de la porte.

Sur le seuil se tenait l’humaine, vêtue d’un manteau de laine qui lui tombait jusqu’aux genoux. Vue du sol, elle paraissait grande et massive, imposante. Son visage anguleux, un peu creusé, indiquait qu’elle ne mangeait pas autant qu’elle le devrait, mais malgré sa pâleur, elle ne semblait pas en mauvaise santé. Ses yeux bleus n’exprimaient rien, du moins rien qu’Auroch ne sache déchiffré.

Ils se dévisagèrent un moment, puis la jeune femme finit par soupirer, déposa son bâton dans un coin et s’accroupit pour poser sa main sur le front d’Auroch. Elle était gelée.

« C’était donc ça », marmonna-t-il d’une voix rauque.

La femme ne fit aucun commentaire et se contenta d’attendre quelques secondes avant de la retirer.

« La fièvre a l’air d’être un peu retombée », annonça-t-elle en se redressant. Puis elle traversa la pièce, rassembla un peu de bois et entreprit de raviver le feu dans la cheminée, sans plus s’occuper de son hôte.

Auroch se leva à son tour – lentement, cette fois – et entreprit de faire quelques pas dans la pièce. Il vacilla, mais parvint à rester debout en s’appuyant contre l’armoire. Il se sentait lourd et ses mouvements étaient lents, comme rouillés, mais au moins il n’avait plus aussi mal qu’avant. Et s’il pouvait tenir sur ses jambes, il pouvait bien se remettre en marche. Il se dirigea vers la porte.

« Non, restez ici », lui dit la femme sans se retourner, toujours occupée à brasser les bûches.

Il se figea quelques instants, la main sur la poignée. Il hésitait, non pas à obéir, mais à la charger cornes en avant. De quelle droit lui donnait-elle des ordres ? Elle appartenait à Humain, non à Auroch ; il n’avait aucun devoir envers elle, pas plus qu’elle n’en avait envers lui.

D’un autre côté, il n’avait pas le temps ni l’envie de s’attarder plus que nécessaire. Il y avait une Porte tout près, il la sentait ; autant qu’il s’attaque à elle, plutôt. Peut-être que cette fois, il arriverait à l’ouvrir, mais il aurait besoin de toutes ses forces pour ça.

La jeune femme dut sentir son hostilité, car elle lui jeta un coup d’œil par dessus son épaule.

« Vous faites comme vous voulez, bien sûr. Mais vous n’irez pas loin dans votre état. Et vous me devez un lit. »

Ce regard impassible et cette voix sans émotion achevèrent de mettre Auroch hors de lui. Il lâcha la porte, baissa la tête et fonça, corne en avant, vers l’humaine. Celle-ci devait avoir prévu l’attaque car elle s’écarta en souplesse de son chemin, sans donner l’impression de se presser. La corne heurta le manteau de pierre de la cheminée, déviant la trajectoire d’Auroch vers le mur et l’empêchant de tomber tête la première dans le foyer.

« Ou alors, vous pouvez vous comporter comme un taureau en rut, poursuivit la jeune femme dans son dos. Auquel cas je vous mets dehors moi-même, et si vous persistez à vouloir m’attaquer, je vous castre. Je n’ai pas besoin d’un deuxième dominant près de mon troupeau.

— Je ne suis pas un taureau, grogna Auroch en se retournant vers elle.

— Je sais. »

La voix de la jeune femme s’était étrangement radoucie. Elle avait les yeux fixés les cornes d’Auroch et une étrange expression se dessinait sur son visage. Les paupières plissés, les traits affaissés… ce n’était pas facile à lire. Il l’interpréta comme de la méfiance et se remit en position d’attaque, prêt à faire face à une riposte. Mais les derniers mots qui flottaient entre eux titillaient quelque chose dans sa mémoire. Il finit par mettre un nom dessus.

« Sanna. »

La jeune femme – Sanna – retrouva son masque d’impassibilité et plongea son regard dans celui d’Auroch. Elle l’évaluait, comprit-il. Elle le jugeait. Elle voulait savoir s’il allait se laisser aller à ses pulsions destructrices. Et elle avait raison de vérifier : son comportement était digne de celui de Taureau, et Auroch n’aimait pas Taureau. C’était ce dernier qui avait proposé le bannissement et qui avait convaincu d’autres premiers nés de le jeter dehors. C’était lui qui avait eu l’idée de le dépouiller de sa peau d’auroch pour le jeter dans un corps qui ne lui appartenait pas. Il avait toujours existé une rivalité entre eux, mais Auroch n’avait compris que ce jour-là la force de sa jalousie. C’était une créature impétueuse et mesquine dont le besoin de contrôle n’avait d’égal que l’emportement dont elle faisait preuve lorsqu’on la contrariait.

Auroch se força donc à se détendre. Il n’était pas Taureau : il était capable d’écouter les conseils et d’agir en gardant la tête froide. Il se félicitait habituellement de sa patience – où était-elle passée ces derniers temps ? À présent qu’il se tenait devant Sanna, dépenaillé et hors de lui, il éprouvait de la honte. C’était la seule personne qui l’avait aidé depuis son exil, et à deux reprises à présent. Il n’avait pris aucun soin de ses cadeaux et avait à peine pensé à elle pendant tout ce temps. Elle était si grande à présent, et elle ne parlait presque plus – combien d’hiver étaient passés, exactement ? Avait-il réellement perdu toutes ces années à errer en vain sans jamais pouvoir rentrer chez lui ?

La jeune femme baissa sa garde à son tour, jugeant probablement le danger passé. Elle retrouva son air étrange, qui ne devait pas être de la méfiance, et secoua la tête.

« Je m’appelle Eld. Maîtresse Sanna est notre scalde – notre chanteuse et notre poétesse. C’est elle qui se souvient de toutes nos histoires. Le soir des fêtes, quand tout le monde se réunit dans la maison commune pour le festin, elle nous raconte les haut-faits des uns et les méfaits des autres. Elle assiste aux conflits et aux jugements, elle enseigne aux enfants, elle nous accompagne dans nos tâches quotidiennes. Quelquefois elle nous prête main forte, ou bien elle nous aide d’une autre manière. Sa voix a le don d’emporter avec elle une partie de la fatigue. Vous savez, le temps passe plus vite lorsque quelqu’un chante pour vous…

— Je sais, oui.

— Elle parle de vous, parfois, quand elle chante pour elle-même au lac où personne ne va jamais. Elle se croit seule, mais la montagne a une drôle de manière de jouer avec votre intimité. Je l’écoute de loin et je ne pense pas qu’elle m’ait remarquée. Je dois être la seule personne du village à connaître ses doutes, ses chagrins, ses mélodies jamais finies… et vous. »

Cette fois-ci, Auroch garda le silence. Le regard d’Eld s’était animé à mesure qu’elle parlait, comme si un feu jumeau à celui de la cheminée s’était allumé au fond de ses prunelles. Sa voix était plus intense elle aussi, moins sèche et plus profonde. Parler de Sanna la rendait plus vivante.

Dehors, une cloche tinta, attirant leur attention à tous les deux. Le soleil avait un peu avancé ; il était presque trop haut maintenant pour darder ses rayons directement dans la maison. Eld soupira et perdit de son ardeur.

« Il faut que je me mette au travail. Mais d’abord… »

Elle alla ouvrir l’armoire pour en tirer des vêtements propres : une tunique, un pantalon et une cape, le tout en laine, qu’elle fourra dans les bras d’Auroch.

« Changez-vous. Vous faites peine à voir et si vous sortez comme ça, vous allez définitivement attraper la mort. Je ne vous ai pas ramassé pour vous retrouver dans trois jours transformé en glaçon. »

Auroch hésita, puis décida qu’elle avait raison.

« J’imagine que vous allez sortir quand même, quoi que je puisse vous dire, ajouta-t-elle pendant qu’il s’habillait. Accompagnez-moi, au moins. Je sais ce que vous cherchez ; je vous mettrai sur la piste du lac. Je vais là-bas de toute façon. J’espère pouvoir entendre ce que maîtresse Sanna va chanter ajourd’hui… »

Auroch ne posa pas de question. Il sentait la tension se dégager de cette femme presque physiquement. Il finit de se vêtir en silence et suivit Eld à l’extérieur.

Il s’attendait à devoir batailler contre le froid mais se retrouva face à une pente herbue et verdoyante. La neige avait presque entièrement disparu ; ici et là, quelques plaques blanches demeuraient dans l’ombre d’un rocher ou d’une falaise, mais elles auraient bientôt fondu. La maison se trouvait juste avant le sommet d’une crête et surplombait une vallée qui était encore plongée dans l’ombre de la nuit. Des volutes de brume stagnaient paresseusement tout en bas, voilant le décor, mais Auroch ne se risquerait pas à aller voir : le chemin était bien trop escarpé, et si descendre était toujours possible, remonter risquait d’être une autre paire de manche.

De toute façon, Eld se dirigea vers le sommet. Un peu au-dessus de la maison, juste avant la crête, se trouvait une bâtisse un peu plus large et un peu plus branlante d’où s’échappait quelques meuglements discrets. Quelque chose clochait…

La jeune femme ressortit de la grange suivie de son troupeau. Seize vaches défilèrent devant Auroch l’une après l’autre ; toutes eurent la même réaction de recul et bientôt, un concert de mugissement angoissés recouvrit la montagne.

« Elles ne vous aiment vraiment pas, on dirait, nota Eld d’un ton critique.

— C’est à cause de ça, expliqua Auroch en touchant ses cornes.

— Parce que vous êtes un auroch ?

— Parce que je suis un banni. C’est ce que signifie le rouge chez nous : c’est la marque des bannis, des exclus et des criminels. » Il hésita avant de continuer. Cela ne concernait que les bovidés. Pourtant, d’un autre côté, cela lui faisait du bien d’avoir quelqu’un avec qui parler. Ce n’était pas un secret ; et de toute façon, même si c’en était un, les vaches ne comprendraient pas qu’il était en train de le dévoiler. « Nous voyons très mal par rapport à vos yeux d’humains, je m’en rends compte à présent. Lorsque j’avais des yeux d’auroch, je ne savais pas qu’il existait autant de nuances de bleu ou de vert. Nous distinguons surtout les contrastes entre l’ombre et la lumière. Moins d’informations ; plus de réactivité face aux prédateurs. La seule couleur que nous voyons vraiment bien, c’est le rouge. Le sang, c’est quelque chose qu’on veut voir, ça indique le danger. Alors si l’un de nous est marqué en rouge, c’est qu’il représente un danger lui aussi. Il n’est plus dans le troupeau… »

Il laissa sa voix mourir. Il venait de mettre le doigt sur ce qui le tracassait. Les vaches ne le comprenaient pas, certes ; mais lui ne comprenait pas les vaches non plus. Il ne pouvait plus communiquer avec elle.

Une vague d’angoisse le submergea. Est-ce qu’il pourrait encore parler avec ses enfants ? Il n’avait jamais approché les troupeaux d’aurochs depuis qu’il était dans ce monde. Les premières nuits, il avait tenté de voir par leurs yeux, comme il le faisait quand il se trouvait de l’autre côté, mais c’était impossible. Alors il avait abandonné l’idée de les voir, en se disant qu’il les servirait mieux en retournant auprès des autres premiers nés, là où se trouvait sa place légitime. En réalité, il ne savait pas ce que son exil signifiait pour eux. Il n’avait pas osé leur faire face, de peur de ce qu’il allait trouvé. Étaient-ils devenus fous ? Malades ? Enragés ? Peut-être que ça n’avait rien changé pour eux et qu’ils se portaient très bien. Peut-être qu’ils n’avaient pas besoin de leur premier né, et qu’Auroch avait peur pour rien. Peut-être qu’il avait peur d’être oublié, au contraire. D’être inutile pour ses enfants.

Peut-être qu’il avait juste honte.

Et peut-être, se dit-il tandis qu’un taureau sortait à son tour de la grange, peut-être qu’il avait raison d’être en colère. C’était Taureau qui l’avait fait bannir. Taureau qui avait convaincu les autres de lui fermer les Portes à tout jamais. Ce n’était pas juste ; il n’avait rien fait pour mériter un tel traitement. Mais il pouvait réparer ce tort. Se venger de son bourreau en éliminant ses enfants, l’un après l’autre. Ici et maintenant, il allait régler ce tort, en commençant par ce taureau.

La bête l’avait aperçu aussi et se préparait à charger, grattant le sol de ses sabots. Il en fit autant, oubliant qu’il avait des pieds à la place des pattes. Puis ils s’élancèrent l’un contre l’autre, cornes en avant.

Auroch était à mi-chemin lorsqu’il sentit un poids le percuter sur le côté. Il se retrouva expulsé hors de sa trajectoire et se retrouva étalé par terre tandis que le taureau poursuivait sa course dans le vide.

« Vous êtes fou ? » demanda Eld d’un ton cassant, allongée sur lui pour l’empêcher de se relever. Il se débattit sans un mot, mais elle était bien installée et elle avait l’habitude des rodéos.

« Oui, je crois que vous êtes fou et que je vais bel et bien vous castrer finalement. Ça vous passera l’envie d’aller vous empaler sur les cornes de mon taureau. » Elle approcha son visage de celui d’Auroch, l’obligeant à la regarder dans les yeux. « Que vous le vouliez ou non, vous n’êtes plus un auroch. Vous êtes un homme. Aussi massif que vous soyez, vous ne gagnerez pas contre un taureau de front. »

Cette remarque suffit à le calmer. Même dans son véritable corps, il n’avait jamais réussi à gagner contre Taureau – en avait témoigné sa corne ébréchée lors de leur dernier affrontement, qui avait repoussé depuis. Et à présent il espérait en tuer un par la force pure ?

Il espérait décimer toute une race ?

Auroch ne comprenait pas bien ce qui lui arrivait, mais il était certain de ne pas aimer ça. La colère ne lui ressemblait pas, lui qui se félicitait de sa patience et de sa réflexion. Il n’était plus lui-même. Il avait besoin d’air, loin de tout, et surtout loin de ce taureau. Il trouva une prise pour écarter Eld, se leva et se remit à courir en vitesse, en direction du sommet.

« Hé ! Attendez un peu ! Revenez ! »

Auroch ne se retourna même pas. Arrivé en haut, il bifurqua pour courir le long de la crête jusqu’à ce que ses jambes lui fassent mal. Il finit par atteindre une formation rocheuse étroite et un peu haute dont le faîte semblait plat. Il se jeta dessus sans réfléchir et entreprit de l’escalader. Quelque part au fond de lui, une petite voix s’extasiait de la facilité avec laquelle il avançait ; il n’aurait jamais pu faire ce genre d’acrobatie avec des sabots. Mais cette voix non plus, il ne l’écoutait pas.

Il ne s’arrêta qu’une fois arrivé en haut, soufflé par le paysage. Il avait une vue imprenable sur les deux versants ; d’un côté le val sombre et calme qu’il avait déjà vu, un peu humide et où persistaient quelques plaques de neige. De l’autre, une pente lumineuse et herbue balayée par les vents, qui descendait vers un torrent fougueux. Auroch n’arrivait pas à en détacher ses yeux : c’était le même que celui dans lequel il s’était réveillé, juste après son exil. Il se demanda si ses mots d’alors couraient toujours d’une montagne à l’autre, portés par l’écho…

« Je vous ai trouvé là-bas », lui dit Eld en se hissant à sa hauteur quelques minutes plus tard, à peine essoufflée par sa course. Elle pointa du doigt un fin chemin de terre blanchie qui serpentait en travers du col, à quelques mètres en contrebas.

« Je vous ai entendu crier alors que je rentrais les vaches. En temps normal je n’aurais pas risqué ma peau dans la neige – la montagne ne fait pas de cadeaux aux imprudents. Mais la curiosité m’a poussé à jeter un coup d’œil par-dessus la crête et je vous ai aperçu. Vos cornes – vous ne les aimez peut-être pas, mais elles vous ont sauvé la vie. »

Elle leva les yeux pour observer le ciel bleu et les nuages cotonneux qui flânaient près des sommets.

« Le blizzard commençait tout juste à se lever – c’était la tempête la plus violente que j’ai jamais vue. Quelques minutes de plus et il vous aurait écrasé contre les pierres. Vous seriez mort brisé en deux puis vous auriez gelé sur place. »

Sa voix résonnait plus que jamais, comme si elle prenait un malin plaisir à rebondir sur les pics montagneux qui les entourait pour revenir leur déformée, démultipliée. Eld racontait son histoire en canon avec elle-même, donnant à ses paroles une gravité déroutante. Auroch sentait sur sa nuque le souffle de la mort et sur ses épaules le poids de la glace. Il ne put retenir un frisson.

« Heureusement, reprit la jeune femme après une pause songeuse, l’autre versant était moins exposé. La maison et la grange n’ont pas trop souffert du vent et la neige n’a pas tenu plus de deux jours. C’était le dernier assaut de l’hiver et le printemps a rétabli son règne avec une main de fer. Vous, en revanche, vous m’avez un peu plus inquiétée – vous n’avez pas ouvert les yeux pendant une semaine. »

Une semaine. La montagne semblait se moquer de lui : une semaine sans connaissance, oublieux du monde, soumis aux caprices d’une humaine. Était-il donc si peu déterminé qu’un simple coup de vent pouvait le coucher pendant sept jours entiers, alors qu’une Porte se trouvait tout près de là ? Il secoua la tête pour écarter cette pensée, mais elle ne voulait pas le laisser tranquille. Le temps ne voulait rien dire pour lui ; d’une certaine manière, il était éternel. Tant qu’un auroch vivrait sur Terre, il vivrait aussi. Peut-être.

Et peut-être pas. Les règles étaient différentes, ici. Il était tombé malade ; il sentait la faim, le froid et la douleur ; alors pourquoi ne pourrait-il pas mourir ? Pour la première fois, il prit réellement conscience de sa fin prochaine. Ce n’était pas une hypothèse lointaine ; c’était une réalité terrifiante qui pouvait le saisir à chaque instant. Soudain, il ressentit le temps défiler comme n’importe quel autre être vivant.

« Vous auriez gelé sur place… » lui susurra l’écho à cet instant. Il fallait qu’il agisse, vite – chaque seconde était précieuse, il s’en rendait compte à présent. Il se releva, près à descendre de son perchoir, mais un coup d’œil jeté en contrebas le fit reculer. Un seul faux pas et il s’écrasait par terre. « Vous seriez mort brisé en deux… » lui rappela l’écho d’un ton perfide. Il se figea, terrassé par l’angoisse.

« Pourquoi me raconter tout ça ? parvint-il à grogner au bout d’un moment.

— Parce que je reconnais votre regard. Mon reflet a le même. Vous êtes seul et loin des vôtres. Je pensais…

— Je n’ai pas besoin de pitié, cracha Auroch, laissant peu à peu la fureur prendre le pas sur l’angoisse.

— Non ; vous avez besoin de compagnie.

— Vous n’êtes pas de mon troupeau, et vous ne le serez jamais. » En cet instant, il pensait chacun de ces mots, mais ils sonnaient durement, même à ses oreilles. Eld semblait accuser le coup ; Auroch enfonça le clou. « Je ne veux pas être… je ne suis pas un mortel comme vous. Votre compagnie ne m’intéresse pas. »

Eld le dévisagea quelques secondes de ses yeux froids et impassibles qu’il ne parvenait pas à déchiffrer. Elle le jugeait à nouveau, il en était sûr. Elle voyait la peur sur son visage et le rouge de ses cornes. À son tour elle le bannissait de sa vie, comme tous les autres. Elle le voyait pour ce qu’il était, indigne, lâche, arrogant et cruel.

Puis Eld se détourna et la colère d’Auroch s’éteignit comme une bougie soufflée. Il voulut s’excuser, tendre la main pour la retenir. Elle avait raison : il avait besoin d’un troupeau. Les aurochs ne sont pas fait pour vivre seuls. Mais il ne fit pas un geste, ne dit pas un mot. Il se contenta de la laisser partir, incapable de lui faire face. Il ne pouvait plus s’imposer à elle. Comment le supporterait-elle alors qu’il ne pouvait plus se supporter lui-même ?

Il demeura seul sur son rocher pendant longtemps, regardant Eld guider ses vaches vers d’autres pâtures jusqu’à ce qu’elles disparaissent derrière une saillie rocheuse, puis le soleil qui ne tarda plus à entamer sa descente vers l’horizon. Le temps passait. Auroch n’avait aucune prise sur lui. Il fallait qu’il se lève, qu’il aille trouver la Porte ; mais à quoi bon ? Il risquait de mourir en chemin et la Porte resterait close. Il pouvait toujours réfléchir à une solution, mais ses pensées ne cessaient de lui rejouer la manière dont il avait chassé Eld. Ressasser le passé ne servait à rien, il valait mieux agir. Mais sans solution, c’était voué à l’échec. Auroch ne voyait plus le bout du chemin. Alors il passait le temps à regarder le temps passer.

Une chanson portée par le vent et l’écho des montagnes le tira de sa torpeur vers la fin de la journée. Il la reconnaissait très bien : c’était sa propre mélodie. Quelque part sur un plateau tout proche, au centre d’un lac serein oublié de tous, Sanna chantait. Avant d’avoir eu le temps de réfléchir, Auroch se jeta à bas de son perchoir et se mit à courir en direction de la voix.

 

*

 

Il y avait du monde aux abords du lac. Une petite foule s’était réunie sur le plateau, derrière un homme aux cheveux grisonnants mais aux épaules larges. Il avait le visage rouge et tonitruait des insanités par dessus l’eau. Les gens dans son dos remuaient et marmonnaient entre eux, visiblement mal à l’aise. Sanna, sur son île, ne leur prêtait aucune attention.

Aucun d’eux n’avait remarqué la présence d’Auroch. Il observait la scène de loin, camouflé par des rochers, cherchant à comprendre ce qui se passait.

« Tu m’entends, sorcière ? vociférait l’homme au poil gris. Ou peut-être que tu es sourde ! Peut-être que tes proches, ta famille, tes semblables ne veulent plus rien dire pour toi ! Et qu’est-ce qu’on pourrait attendre d’autre de la part d’une femme qui fricote avec les démons ? Traîtresse ! »

Il poursuivit son chapelet d’injures sans reprendre son souffle ou presque. Mais ses paroles se heurtaient à un mur. La scalde poursuivait son chant, celui qu’Auroch lui avait appris tant d’années auparavant.

La fillette qu’il avait connu était devenue adulte. Son visage autrefois ouvert et changeant portait aujourd’hui les marques d’un chagrin récent. Ses cheveux avaient assez poussé pour qu’elle les porte en écharpe. Elle était vêtue d’une cape verte brodée de fils d’or qu’elle serrait contre sa poitrine. Sa voix avait mûri aussi, plus grave et plus chaude, mais elle atteignait toujours les notes les plus hautes avec une facilité déconcertante. Et pourtant, Auroch n’eut aucun mal à la reconnaître : dans son maintien et dans son regard, il restait assez de la petite fille audacieuse et déterminée qu’il avait rencontrée pour qu’il soit certain de ne pas se tromper.

Au bout d’un moment, l’homme grisonnant cessa son flot d’invective pour se tourner vers le reste de ses compagnons.

« Voyez, mes amis, comme elle nous ignore pour mieux chanter ses litanies. Quel genre de catastrophe est-elle en train d’invoquer ? Les tempêtes de neige ne lui ont pas suffit ?

— Je ne me marierai pas avec toi, Leif, » coupa Sanna.

Ses mots claquèrent comme un coup de tonnerre au dessus de la foule. Elle n’avait pas besoin de forcer pour que sa voix de chanteuse porte ; malgré la distance, même Auroch la percevait clairement.

Leif se retourna lentement vers elle pour lui faire face.

« Vraiment, scalde ? Réfléchis bien, pourtant, car tu pourrais le regretter. Egill est mort et n’est plus là pour te protéger.

— Je n’ai aucune intention de rentrer dans tes jeux idiots. Si tu veux devenir chef de notre village, fais-le par tes propres moyens. Mais ne compte pas sur moi pour te faciliter la tâche.

— Oooh, vous entendez ça, mes amis ? Cette sorcière veut garder le pouvoir sur vos vies ! Sur vos enfants ! Est-ce que vous allez la laisser répandre son poison dans l’esprit des jeunes ? Est-ce que vous allez vous agenouiller devant ses sortilèges impies ? Est-ce que vous voulez vous laisser gouverner par la peur ? »

La plupart de ses partisans semblaient nerveux à présent. Ils se dandinaient comme des enfants pris dans la dispute de leurs parents. Ceux du fond hésitaient à s’esquiver, jetant de fréquents regards en arrière. Mais ceux à l’avant s’échauffaient un peu plus et commençaient à crier à leur tour.

« Mes enfants ne parlent plus que de partir depuis qu’elle s’occupe d’eux ! hurla un homme. Ils veulent voir le monde qu’ils disent. Et qui c’est qui va s’occuper des champs quand ils seront plus là, qu’ils se seront fait dévorer par les loups ou tuer par des bandits ? Elle ?

— Ha, répondit une vieille femme sur le même ton. J’en doute. De la mauvaise graine depuis toute petiote celle-là. On l’a jamais vu se salir les mains. Toujours à disparaître au bon moment, pouf !

— On sait très bien où elle va, insinua Leif avec un petit sourire. On a tous entendu ses chansons lorsqu’elle se croit seule. Les esprits de la montagne nous les ont rapportées.

— Oh, oui ! ricana la vieille femme. Elle copule avec les vaches et les aurochs. Regardez sur la crête ! Sa petite vachère est venue l’écouter chanter aujourd’hui. Elle attendait sûrement que le soleil se couche pour venir la faire couiner d’une autre manière ! »

Elle éclata d’un rire gras, repris en cœur par Leif et quelques unes des personnes qui l’entouraient. Auroch leva la tête et chercha Eld du regard. Il finit par la trouver, droite comme un piquet sur une des hauteurs surplombant le plateau. La jeune femme entendait forcément les insultes, mais elle demeurait stoïque. Il l’admira de parvenir à garder son sang froid ; le sien commençait à bouillir.

« C’est facile de rire des autres, Kerstin, quand on se garde bien d’évoquer ses propres fautes. Il ne faudrait pas que les squelettes ressortent de leurs placards… »

Sanna parlait doucement, mais sa voix glissait sur l’eau comme une plume portée par le vent. Les moqueries cessèrent immédiatement et un silence de mort plana sur le plateau.

« Fais attention à ce que tu racontes, jeune fille… menaça la vieille d’un ton qui n’avait plus rien de jovial.

— Sinon quoi ? Tu me tueras ? Comme tu as déjà tué la fiancée de celui qui est devenu plus tard ton époux ?

— Mensonge ! Mensonge ! Cette bécasse s’est perdue dans la montagne pour ne jamais revenir ! » Sa voix s’éraillait sous l’effet de la colère tandis qu’elle s’agitait de plus en plus, repoussant Leif pour s’approcher du bord du lac. « Viens donc me dire ces horreurs en face ! Ou, à la réflexion, reste sur ton rocher. On ne veut pas de toi ici, traînée ! Baiseuse d’aurochs ! Si tu poses le pied sur cette rive, je t’égorgerai moi-même comme la truie que tu es ! On verra alors qui fait la maligne, hein, quand tu t’étoufferas dans ton sang ! Je te ferai monter dans les aigus jusqu’à ce que… »

Leif la saisit par les épaules pour la tirer en arrière tandis que deux de ses compagnons s’efforçaient de la faire taire.

« Alors c’est là ta demande en mariage, Leif ? Des insultes et des menaces de mort ? Qui espères-tu convaincre que tu feras un bon chef ?

— Suffit, femme, éructa l’homme qui s’efforçait de conserver son assurance. Vois plutôt dans quels extrêmes tu nous pousses. Tu fais de nous des monstres.

— Vous vous débrouillez très bien sans moi.

— Tu nous ensorcelles avec je ne sais quelle magie pour nous retourner les uns contre les autres. Plus pour longtemps. Jon ! Jan ! »

Les deux hommes qui venaient de calmer la vieille femme se tournèrent vers lui et se penchèrent pour ramasser quelque chose. Des arcs, qu’ils pointèrent en direction de la scalde. Pour la première fois, Sanna eut un hoquet de surprise et un mouvement de recul. Auroch retint son souffle lui aussi et se prépara à bondir sur eux.

« Mes frères… Vous êtes sérieux ? Vous êtes certains de savoir ce que vous faites ? »

Ils échangèrent un regard hésitant, mais Leif ne leur laissa pas le temps de réagir.

« Bien sûr qu’ils sont sérieux ! » Il peinait à contrôler ses intonations et semblait à deux doigts de l’hystérie. « Maintenant que tu as rejeté la voie de la rédemption, il ne te reste plus qu’à choisir : soit tu es bannie du village, soit tu es bannie de cette vie.

Non ! »

Auroch jaillit de sa cachette et fonça. Il avait encore le temps de les arrêter. Le monde devint flou autour de lui, il ne restait plus que ces trois hommes dans son champ de vision. Le reste n’avait plus aucune importance. Il chargea, cornes en avant.

Personne n’eut le temps de réagir face à cette tornade de fureur. Auroch avalait la distance à une vitesse stupéfiante, balayant les gens sur son passage comme des fétus de paille. Il atteignit le bord en quelques secondes à peine et bondit sur l’homme qui venait de prononcer l’exil de son amie.

Auroch n’avait jamais tué avant. Il s’en rendit compte lorsqu’il sentit ses cornes percuter le thorax de Leif. Il ne savait rien de la résistance de la chair ou de la chaleur du sang sur son visage. Il s’effondra à terre avec le corps et le sentit craquer sous son poids ; le choc vida les poumons de l’homme. Ils n’auraient plus jamais l’occasion de se remplir. Auroch voulut se dégager, mais se rendit compte qu’il était coincé. Il tira et secoua la tête comme une bête enragée, luttant autant contre la panique qui montait que contre les tressaillements du cadavre, jusqu’à ce que le trou s’agrandisse et le libère. Il se releva en vitesse, titubant sur ses deux pieds, et jeta un coup d’œil alentours pour guetter le danger. Il voyait le monde en rouge.

Mais il ne risquait rien : les hommes et les femmes autour de lui demeuraient figés comme des proies, incapable d’esquisser le moindre geste.

« Un démon… finit par balbutier quelqu’un.

— Ils en parlent au sud… fit un autre. C’est le Diable aux cornes rouges…

— Il vient pour nous ! hurla un troisième. Il veut nous faire rôtir dans les flammes de son Enfer ! »

La remarque brisa la paralysie générale : les archers jetèrent leurs armes, la foule s’égaya dans tous les sens et il ne resta bientôt plus personne sur le plateau. Le voile rouge devant les yeux d’Auroch ne se levait toujours pas ; il lui vint à l’esprit que c’était une nouvelle punition, un châtiment dédié aux meurtriers pour qu’ils n’oublient jamais le sang qu’ils avaient fait couler.

« Auroch ! »

Le son venait de deux endroits différents, deux voix séparées qui l’appelaient par son nom. Auroch avait du mal à voir et du mal à réfléchir – sa tête ne fonctionnait plus tout à fait correctement, toujours en proie au choc et à la panique – mais il finit par les identifier. La première venait de plus et de plus haut ; elle dévalait la montagne en compagnie d’un tremblement de terre. La première était toute proche, presque à portée de corne. Il se retourna vers celle-ci, prêt à charger. Était-il condamné à tuer encore et encore, à présent ?

Mais il hésita, car il connaissait ces voix. La plus proche était agréable à entendre.

« Sanna, articula-t-il.

— Oh mon vieil ami. Qu’as-tu fait ? »

Il pouvait sentir son odeur à présent, et s’il tendait la main, il était sûr qu’il la toucherait. Mais le voile rouge était trop épais pour qu’il distingue son visage. Il apercevait sa silhouette comme une ombre dressée devant lui.

« Ils ne te banniront pas, expliqua-t-il, et sa voix tremblait. Pas comme ils l’ont fait pour moi.

— Ils ne m’auraient pas bannie, Auroch, répondit la scalde avec douceur. Je connais ces gens, et ils me connaissent eux aussi. Leif est… était un piètre harangueur de foules. Il y avait à peine plus d’une quinzaine de gens pour répondre à ses discours, et seuls trois ou quatre d’entre eux étaient sérieux. La plupart des autres villageois m’auraient soutenue.

— Mais ils allaient te tuer !

— Peut-être. Mais je ne pense pas. Jon et Jan n’auraient sans doute même pas tiré. J’ai vu le doute dans leur regard quand Leif les a appelés. Ils me détestent, mais pas au point de commettre un fratricide.

— J’ai fait tout ça pour rien ? »

Auroch sentit ses genoux fléchir et sa colère vaciller, tantôt mouchée par l’énormité de la situation, tantôt ravivée par l’ingratitude de Sanna. Celle-ci secoua la tête.

« Pas tout à fait. Cet homme était une plaie purulente qui infectait tout le village. J’aurais fini par saper son autorité, mais ç’aurait pris du temps. Au moins son cas est réglé… pour l’instant. Par contre je risque d’avoir plus de mal à gérer les rumeurs de sorcellerie ou de pacte avec les démons, maintenant. Les gens vont se méfier de moi.

— Tu veux dire que… j’ai empiré les choses ?

— Oui, d’une certaine manière. Je m’en serais sortie toute seule. Mais… »

Auroch n’écouta pas la suite. Il posa les mains sur ses cornes et appuya aussi fort qu’il le put. Il avait causé assez de mal. D’abord Eld, puis Sanna : il n’était pas digne d’être un auroch. Il était arrogant et impétueux, dangereux et instable. Taureau avait eu raison de le faire bannir.

Il serra les dents aussi fort qu’il le put et poussa encore. La douleur était forte, mais pas autant que la colère qu’il dirigeait contre lui-même. Il y avait des voix autour de lui qui piaillaient encore ; il hurla pour les couvrir et ne plus avoir à les entendre. Il y avait des mains qui tentaient de l’arrêter et de lui faire lâcher prise ; il se secoua pour les chasser.

Pousser sur les cornes ne suffisait pas ; il s’aida donc du sol. Il pesa de tout son poids sur elles, jusqu’à ce qu’elles commencent à craquer. Alors il poussa plus fort et cria à s’en brûler les cordes vocales. Sa tête allait exploser mais il ne pouvait plus arrêter. S’il n’allait pas jusqu’au bout la douleur serait pire et la cicatrice de son échec visible de tous.

Enfin, la résistance céda et il se retrouva front contre terre. Il resta un moment dans cette position, à reprendre son souffle et à attendre que la douleur reflue. Elle ne le fit jamais. Auroch en avait assez de ce monde de peine et de souffrance et de colère. Alors il ramassa ses cornes brisées, repoussa les mains qui cherchaient à le retenir et se jeta dans le lac.

Il se sentait épuisé. Pas seulement par sa mutilation, ou le meurtre avant, ou la maladie qui l’avait affligé pendant ces derniers jours. C’était un tout. La course incessante à travers le monde, le froid, le chaud, la faim, la fatigue, les courbatures, le feu à vif à l’intérieur de lui et l’angoisse qui l’emplissait un peu plus à chaque fois qu’il échouait à rentrer chez lui. Il fallait que cela cesse.

L’énergie du désespoir seule lui permit de traverser le lac. À peine avait-il posé un pied sur l’île qu’il entonna le chant de la Porte. Elle apparut devant lui dans toute sa glorieuse condescendance. Auroch baissa la tête, humilié, et jeta ses cornes rouges au pied de la porte.

« J’ai compris la leçon ! déclara-t-il. Je saurai rester à ma place. Laissez-moi rentrer, à présent. S’il vous plaît. Je vous en supplie ! »

Il pleurait ; il s’en rendit compte parce que la porte apparaissait brouillée devant lui. Elle apparaissait dorée, aussi, et non rouge comme l’avait été le reste du monde. Le voile était tombé, il s’agissait forcément d’un signe. Son cœur bondit dans sa poitrine, explosant de gratitude tandis qu’il se jetait sur les battants de la Porte.

Elle demeura close. Comme toujours.

« Non ! Vous devez m’ouvrir ! Ce n’est pas juste ! J’ai compris mon erreur ! Je ne serai plus un danger ! Laissez-moi revenir ! »

Il tapait du poing à chacune de ses phrases, en vain. Il n’avait plus d’autre recours à présent ; c’était sa dernière tentative et elle avait échoué. Lentement il glissa au sol sans cesser de frapper et se laissa gagner par le désespoir. Même les larmes finirent par s’envoler, lui laissant la tête vide comme une bulle de savon sur le point d’éclater.

Assis contre la Porte, les yeux grands ouverts, il regarda le soleil se coucher. Mais il ne le voyait pas. Il ne voyait pas non plus les deux femmes qui s’activaient autour de lui, ramassant ses cornes et le couvrant d’une cape chaude, le traînant à l’écart de la Porte qui commençait déjà à disparaître.

Devant lui, il n’y avait plus qu’un monde terne et gris qui n’était pas le sien.

 

* * *

 

Sanna avait les cheveux blancs et elle avançait voûtée sur sa canne.

Combien de temps Auroch était-il parti, cette fois ? Assez longtemps pour que ses cornes repoussent – toujours aussi rouges qu’avant. Assez longtemps pour que Sanna vieillisse. Et lui, pourquoi ne vieillissait-il jamais ? Il n’était jamais mort de froid ou de faim non plus, et pourtant il n’avait fait presque aucun effort pour les soulager depuis toutes ces années. La maladie le frappait parfois pour le laisser dans un état misérable, mais elle ne l’emportait jamais elle non plus. Il avait aussi récolté quelques balafres au cours de ses voyages, témoignages de ses imprudences et de ses mauvaises rencontres, sans qu’aucune ne s’avère mortelle. Ce que beaucoup auraient pris comme une bénédiction des dieux, Auroch l’accueillait comme un poignard de plus dans son dos. La mort était la seule qu’il attendait encore et elle avait décidé de le fuir.

C’était égoïste, il s’en rendait bien compte. Il n’était pas le seul à dépendre de sa vie – après tout, sa mort signifierait la fin des aurochs. Ses enfants étaient l’une des seules raisons pour lesquelles il ne mettait pas délibérément fin à ses jours, mais même ce prétexte s’étiolait jour après jour.

Eld et Sanna étaient les deux autres. Depuis qu’elles s’étaient occupées de lui aux premiers temps de sa dépression, il avait accepté l’idée qu’elles tenaient à lui. Malgré lui, ils avaient tous trois commencé à forger des liens puissants, taillés dans la peine, la douleur et l’exclusion. Il était parti avant de se sentir enchaîné à la vie – déjà à l’époque il appelait la mort de tous ses vœux – mais il était trop tard pour cela. Ils formaient un troupeau bancal et claudiquant qui ne quittait plus jamais son esprit.

Il revenait les voir, souvent au début, et puis de loin en loin à mesure que les hivers s’enchaînaient. Il observait de loin les efforts grandissants de Sanna pour s’intégrer à nouveau à son village et le soutien silencieux que lui apportait Eld. Elles s’étaient rapprochées en son absence – Auroch l’avait vu à la manière dont elles se détendaient en présence l’une de l’autre, ou dont elles se touchaient parfois pour se rassurer ou se dire des choses sans mots. Il n’avait pas besoin de leur demander ce qu’elles représentaient l’une pour l’autre ; ces choses-là se sentaient dans un troupeau.

Ce jour-là, Sanna l’attendait sur la route qui menait au lac de la Porte – tout près du torrent et du rocher où ils s’étaient rencontrés la première fois. Elle lui sourit en agitant la main lorsqu’elle le reconnut, mais le laissa venir jusqu’à elle. Cela peinait Auroch de la voir ainsi diminuée, même s’il lisait dans ses yeux une sérénité qu’il n’avait jamais connu lui-même. Il la lui envia brièvement.

« Te revoilà, vieille touffe de poils ambulante, le salua-t-elle. Je commençais à me demander si je te reverrais un jour. »

Auroch ne répondit pas tout de suite, profitant des derniers échos de sa voix toujours aussi chaude et agréable, quoique éraillée par les ans.

« Tu m’as vu arriver ? Eld n’est pas venue avec toi ? »

Cette fois le silence qui suivit lui parut plus sombre. Sanna souriait toujours, mais son regard se fit plus lointain.

« Non, finit-elle par lâcher dans un soupir. Je viens t’attendre ici tous les jours depuis la fin de l’hiver. Je ne voulais pas te manquer par mégarde. Et puis ça fait faire de l’exercice à mes vieux os ! » Un temps, puis : « Viens avec moi. J’aimerais te montrer quelque chose. »

Elle lui indiqua le sommet de la route, en direction du lac, puis ils se mirent en chemin. Auroch lui tendit son bras et elle s’appuya dessus avec joie. Non pas qu’elle ait spécialement besoin d’aide – elle semblait toujours vigoureuse malgré la canne. Cela leur rappelait simplement leur première rencontre, où les rôles étaient inversées, et leur donnait l’occasion de se rapprocher et de discuter. Sanna avait conservé sa verve de petite fille et parlait de tout et de rien, sautant du coq à l’âne sans même reprendre son souffle. Elle évoqua le bon vieux temps passé ensemble, les feuilles des arbres qui rougissaient joliment cette année, la dernière chanson qu’elle avait apprise pour appeler les vaches, les problèmes du village…

Celui-ci revint plusieurs fois dans la conversation. Après avoir lutté toutes ces années pour gommer la méfiance dans l’esprit des gens, elle avait fini par en devenir la cheffe, malgré la jalousie et les messes-basses des médisants. Puis l’âge l’avait rattrapé, et l’envie de partager la fin de sa vie avec Eld l’avait poussée à quitter le village. Les gens grimpaient souvent à deux ou trois dans la montagne pour leur apporter de la nourriture et lui demander conseil. Mais depuis quelques temps, les visites s’espaçaient à mesure que la nouvelle génération prenait la place de l’ancienne. Sanna ne s’en formalisait pas : Eld et elle pouvait s’occuper d’elles-mêmes en toute sérénité et couler des jours paisibles. Elle avait même réussi à trouver quelqu’un à qui transmettre ses connaissances, un jeune homme discret à la voix de ténor qui ferait un bon scalde pour la prochaine génération.

« Ça n’a pas été facile, tu sais. Ces derniers temps, je suis redevenue la vieille bique de sorcière de la montagne. Les autres ne voulaient même plus que leurs gamins s’approchent de moi ! Oh comme j’ai envie de les secouer… Puis je me rappelle de mémé Kerstin et de son esprit plein de fiel. Je n’ai pas envie de devenir comme elle, tu sais. Alors je me suis armée de patience et j’ai attendu en répandant le mot. Quand même, ce serait dommage que l’histoire de notre petite communauté retombe dans les limbes de l’oubli, comme autrefois ! Et finalement, quelqu’un est venu – par lui-même ! Le petit Kjell était encore un adolescent quand il a grimpé le versant pour la première fois, à peine plus vieux que moi quand je t’ai rencontré. Mais il savait déjà qu’il n’était pas fait pour les champs – il a préféré tenter son coup avec les chants ! »

Elle ricana à son propre jeu de mot, auquel Auroch ne sourit même pas. Si Sanna voulait un remplaçant, c’était qu’elle sentait sa fin arriver. Il ne sut s’il devait se sentir terrifié ou soulagé à cette idée – il serait de nouveau seul, mais libéré de ses chaînes, au moins en partie.

Enfin, ils arrivèrent aux abords du lac. Auroch n’avait pas très envie de se trouver là – il évitait généralement les lieux où se trouvaient les Portes – mais se laissa néanmoins traîner vers une petite barque qui attendait sagement sur la rive. Auroch prit les rames, autant pour soulager son amie que pour éviter de regarder l’île vers laquelle ils se dirigeaient. Ils finirent par accoster pourtant et Auroch n’eut plus d’autre choix que d’affronter son malaise.

Il s’apprêtait à demander ce qu’ils faisaient là lorsqu’il aperçut une petite dalle en pierre coincée dans la petite crevasse qui fendait l’îlot en deux. En s’approchant, il remarqua des symboles gravés dessus.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il en se baissant pour suivre le tracé du doigt.

— Eld. » Elle s’assit près d’Auroch avec une prudence qui trahissait son âge. « En dessous, ce sont ses dates de naissance et de mort. J’ai un peu triché pour la date de naissance, parce qu’elle ne me l’a jamais dite. J’ai mis le jour où je t’ai rencontré, pour qu’il y ait un peu de toi avec elle. Mais je crois qu’elle avait déjà quatre ou cinq ans à ce moment-là. »

Elle sourit doucement pour elle-même, plongée dans un vieux souvenir, tandis qu’Auroch digérait la nouvelle. Il aurait dû deviner plus tôt ; maintenant qu’il y pensait, il avait déjà vu des tombes, de l’autre côté. Humain avait pris l’habitude d’en dresser pour les premiers nés qui s’éteignaient. Il était le seul à le faire. Quand Auroch lui avait demandé la raison, il avait répondu : « Pour ne pas les oublier, et pour avoir un endroit spécial où venir discuter avec eux. » Auroch avait trouvé la remarque morbide et déplacée. Ils étaient morts ; ils ne reviendraient plus, il valait mieux les laisser partir avec le temps.

À présent, il comprenait. La peine qu’il éprouvait était plus vive qu’il ne s’y attendait – c’était la première fois depuis l’insondable fureur des premiers temps de son exil qu’il ressentait une émotion si forte. Mais l’idée d’avoir un endroit où l’ancrer le soulageait – un peu. Elle l’aidait à ne pas se sentir abandonné une seconde fois. À ne pas être en colère à nouveau. Il n’avait pas à demander sa présence ou à maudire son absence. Il sentait même qu’avec le temps, elle pourrait remplir une partie du vide que son amie avait laissé. Ici, il pourrait se souvenir de sa présence chaque fois qu’il en aurait besoin.

Cette pensée provoqua un déclic dans son esprit. Hésitant, il se mit à fredonner la chanson de la Porte, bientôt rejoint par Sanna. À deux, ils gagnèrent en assurance et bientôt, elle apparut devant eux, inchangée. Auroch la regarda sans rien dire, immobile.

« Est-ce que tu vas essayer de l’ouvrir ? » lui demanda la scalde.

Il ne répondit rien, gravant dans sa mémoire les bas-reliefs qui la composait. Il se retrouva lui-même, entre Yak et Bison ; mais une fissure le fendait en deux comme s’il allait bientôt se briser. Il comprenait ce que cela signifiait.

« J’ai vu mes enfants, lors de mes voyages. Mes troupeaux abandonnés. Les aurochs ne s’en sortent pas très bien depuis que je suis ici. »

Il se rendit compte à mesure qu’il prononçait ces mots à quel point il avait besoin d’en parler. Il fallait qu’il sorte de lui tout ce qu’il avait vu, qu’il purge sa vie de ses douleurs comme on nettoie une infection. Il évoqua les troupeaux vieillissants, les maladies qui se multipliaient et se répandaient d’un troupeau à l’autre, les naissances rares et les enfants difformes. Auroch n’était pas le seul à avoir les cornes rouges ; certains nouveaux-nés venaient au monde ainsi, rendant les mères folles et les poussant à attaquer tout ce qui bougeait.

« C’est le prix à payer de mon exil, conclut-il d’une voix sourde. Ce sont eux qui en subissent les conséquences. Est-ce que je t’ai déjà dit pourquoi j’ai été banni ?

— Non, je ne crois pas.

— Parce que je voulais voir ce monde. Nous voyons nos enfants à travers leurs propres yeux, mais eux ne nous ont jamais vu. Je me disais que ce serait agréable de pouvoir les rencontrer en chair et en os et d’errer sur les pâturages en leur compagnie. J’ai été servi. Je ne sais pas trop de quoi Taureau avait peur quand il a convaincu les autres de m’exiler. Peut-être qu’il savait que cela arriverait. Peut-être qu’il pensait qu’un autre taureau le remplacerait, un de ses enfants. Peut-être qu’il a simplement saisi ce prétexte pour se débarrasser de moi. Nous n’avons jamais cessé de nous battre depuis sa naissance. »

Sanna ne répondit rien, laissant Auroch trouver ses propres mots.

« Peu importe, à vrai dire. Cette porte est devenue ma tombe, à moi et à tous les aurochs. Plus rien ne pourra changer ça. Même s’ils me laissaient rentrer maintenant, les miens ne survivraient pas plus de deux ou trois générations. Nous mourrons par ma faute. »

Il soupira, puis inspira à fond pour se remplir les poumons. Le vent était frais, mais vivifiant. Il sentait l’humus, mais le parfum des fleurs d’été subsistait dans l’air. Il ne parvenait pas à les identifier.

« Peut-être qu’il est temps de profiter un peu du temps qu’il me reste. »

Il sourit timidement à son amie qui le lui rendit bien.

« Je n’aurais pas mieux dit moi même, lui répondit-elle. Rentrons, maintenant : profiter de la vie, ça commence par se remplir l’estomac ! »

Il acquiesça et, avec un dernier regard vers la Porte et vers la stèle, se dirigea vers la barque.

 

*

 

La maison était peinte en rouge et la grange aussi.

Auroch ne sut qu’en penser. Un jour plus tôt, il se serait détourné et serait reparti par où il était venu, probablement pour ne jamais revenir. À présent, ce n »était pas l’envie qui lui manquait – cette vision remuait largement le couteau dans la plaie – mais il ne se sentait pas aussi trahi qu’il aurait pu l’être. Mieux : il voulait savoir ce qui s’était passé. Pour la première fois depuis des lustres, il éprouvait de la curiosité.

Sanna ricana quand elle lut la question sur son visage.

« C’est une idée d’Eld, qui d’autres ! Quelqu’un lui a dit, il y a longtemps, que les vaches voyaient mieux le rouge que les autres couleurs. » Elle lui jeta un regard narquois. « Alors un jour, après une tempête assez virulente qui nous a volé quelques vaches, elle a commencé à s’habiller en rouge tous les jours. Elle disait que comme ça, le troupeau se perdrait moins facilement. Il a fallut un moment pour les habituer à la couleur, mais au fil des ans, ça a largement valu le coup. Tout ça – elle désigna les bâtiments dans un grand geste de la main – c’est la suite logique. Et puis ce n’est pas fini. Suis-moi ! »

Elle l’entraîna vers la grange dans laquelle Auroch hésita à pénétrer. Il se souvenait de ses déboires avec le taureau et n’avait pas envie de recommencer ce petit manège. Mais Sanna insista et lui tira tant et si bien le bras qu’il ne put que la suivre. À l’intérieur, il resta bouche bée. Il s’attendait à voir les vaches d’Eld qui avaient appris à se méfier de lui tant d’années auparavant.

Pas à se retrouver nez à mufle avec un auroch.

L’animal semblait placide, tranquillement installé sur un tas de foin, mais des traces rouges et des nœuds épais dans son pelage laissait entendre qu’il n’allait pas bien. À leur entrée, il releva la tête et s’étira avant de se diriger vers eux. Il passa rapidement le museau près des mains de Sanna, qui lui flatta le col, avant de se tourner vers Auroch.

Quelque chose passa entre eux, une reconnaissance, un soulagement peut-être de savoir qu’on avait retrouvé un compagnon. L’auroch se redressa ; le changement était presque imperceptible, mais il se tenait plus droit sur ses pattes et ses yeux semblaient plus alertes. Il soupira un grand coup à l’adresse d’Auroch, puis retourna se coucher sur sa pile de paille.

« Il se mutile, lui annonça Sanna. Il est arrivé deux jours après la dernière tempête de l’hiver. Satané blizzard, il a pris mes trois dernières vaches avec lui. Mais ce petit, là, est arrivé tout droit du fond du val vers la grange.

— Ça ne se reproduira plus. Ni pour lui, ni pour moi.

— Tant mieux ! Je n’ai jamais aimé te limer les cornes – de toute façon, elles sont trop longues pour que ça serve à quelque chose, pour une fois. Entre nous, je les trouve d’une jolie couleur. Allez, sortons. »

Auroch allait rétorquer quand il se retourna et aperçut les murs de la maison un peu plus loin. La réplique mourut sur ses lèvres, remplacée par un sourire. Le deuxième en si peu de temps ; peut-être que les choses allaient s’arranger, finalement. La fin viendrait, sans aucun doute, mais l’attente serait plus douce que prévue. Après tout, il avait un refuge où se reposer avec ses compagnons d’infortune. Il suffisait de leur montrer la voie vers la fin de leur exil.

C’était aussi simple qu’un coup de peinture rouge.