Azure

« Je reviens, ma chérie. À tout de suite. »

Cela faisait un long moment désormais que Maman était partie. Azure, assise dans un coin sombre, son manteau serré autour d’elle, n’avait pas quitté des yeux la sortie de l’abri. Un coup de tonnerre retentit et la petite fille sursauta. Elle avait peur de l’orage. Au bout d’un moment, la pluie commença à tomber et elle se recroquevilla, la tête entre les genoux. Elle entendait parfois au loin le grondement sourd d’un effondrement.

Tout près de l’enfant, un morceau de plafond tomba, puis explosa en mille morceaux de verre, laissant l’averse pénétrer dans le bâtiment. Azure sursauta de nouveau, plus violemment, et quelques sanglots la secouèrent. Elle détestait la foudre, bien sûr, mais pas autant que la pluie. Fourbe et vicieuse, celle-ci pouvait se glisser dans les moindres recoins. Elle vous brûlait la peau et vous gelait les os, détruisait tout sur son passage. Quand il pleuvait, on n’était jamais vraiment à l’abri.

Elle resta repliée sur elle-même longtemps après que la pluie se fut arrêtée. Lorsqu’elle releva la tête, il faisait plus clair. Une lumière vive et crue perçait les murs meurtris de la Tour, tranchant avec la pénombre qui baignait habituellement l’abri. Le mobilier austère de la pièce était en miettes, ravagé par l’averse : des éclats de bois traînaient çà et là comme des échardes torturées, seuls résidus des tables et des chaises qui avaient autrefois habillé les lieux. Quelques flaques d’eau s’étaient formées, troublées seulement par les gouttes qui tombaient une à une sur le sol. Azure se releva et s’approcha prudemment du seuil de l’immeuble. Pendant un long moment, elle parcourut du regard la désolation qui s’étendait devant elle. Quel que soit l’endroit où elle posait les yeux, tout n’était que poussière d’un bleu scintillant qui tantôt recouvrait rues et bâtiments d’une fine couche et tantôt les ensevelissait.

Un moment, elle espéra voir Maman revenir en courant, à bout de souffle, pour éviter la prochaine averse. Mais elle n’arrivait pas. La petite fille s’assit là, sur le pas de la porte, et attendit. Le jour tomba, la nuit s’éleva, s’étira, se retira enfin, laissant place à la lueur grise et morne de l’aube.

« Il faut souvent changer d’abri, avait dit une fois Maman. Le lierre protège tout ce que les gens ont abandonné. Mais quand on s’installe dans un bâtiment couvert de plantes, elles meurent et se dessèchent au bout de quelques heures. Alors, la pluie peut s’attaquer à la Tour et tu dois changer d’abri.

– Pourquoi le lierre s’en va ? Ça arrive à chaque fois ?

– A chaque fois, avait répondu Maman. Il faut faire avec. On n’a pas trop le choix. »

Elle avait fait une pause, puis elle avait pris Azure dans ses bras.

« D’ailleurs, si un jour je ne suis plus là et que le lierre est mort, tu devras partir sans moi. Tu me le promets ?

– Non ! Papa est pas rentré, et si tu t’en vas aussi, je serai toute seule. J’ai pas envie de rester sans toi. »

Un peu surprise d’abord, Maman avait souri devant l’air déterminé de sa fille, lui avait gentiment ébouriffé les cheveux et n’avait rien dit de plus.

* * *

La petite fille se réveilla en sursaut. Elle chercha Maman du regard, ne la trouva pas. Quelques larmes roulèrent sur ses joues, puis elle fit ce qu’elle avait à faire, ce qu’elle avait refusé de promettre.

Azure se leva. Elle se mit en route au hasard, hagarde.

Elle déambula un moment dans les rues défoncées, au milieu de souvenirs des temps passés. Ici une voiture sans ses roues, là un panneau de signalisation enveloppé de lierre. Tout autour, à perte de vue, des Tours de verre. Certaines, rares, encore debout ; la plupart effondrées ou couchées sur le sol. Mais sur elles, nulle trace de vert – les plantes ne s’aventuraient pas jusque-là, elles se contentaient de ramper à même le sol et d’étouffer les derniers vestiges d’humanité qui encombraient la rue. Il n’y avait sur les murs des immeubles que la crasse bleutée de la poussière et les blessures sombres que laissait la pluie. La fillette n’essayait même pas de rentrer dans l’un d’eux, elle savait déjà ce qu’elle y trouverait : les mêmes débris inutiles que ceux de l’abri qu’elle venait de quitter, des cadavres de meubles qui avaient pour tout cercueil une verrière salie, une lumière glauque et le silence.

Rapidement, la faim et la soif se firent sentir. Maman était partie chercher de quoi manger, mais elle n’était pas revenue. Sans doute surprise par la pluie. Elle ne la reverrait peut-être jamais. Ses yeux s’embuèrent à nouveau, mais elle ne ralentit pas. Elle sortit sa gourde et but les dernières gouttes. Ses pieds la brûlaient – la poussière de verre meurtrissait la peau nue. Elle marcha ainsi une heure durant. La fillette tremblait de peur à l’idée que l’averse reprenne. Enfin, elle aperçut, plus loin, un bâtiment couvert de verdure. Elle pressa le pas, commença à courir. Trébucha. Elle resta un moment à plat ventre, sur une surface heureusement sèche, puis roula sur le dos, tenta de se relever, mais ses jambes ne voulaient plus bouger. L’enfant retomba, exténuée, et observa le ciel.

Il était gris. Comme toujours. Foncé par endroits, presque noir ; ailleurs, il rappelait la neige. Parfois, on entrevoyait le soleil, petit disque de lumière pâle qui peinait à traverser les nuages. Maman avait dit une fois que le ciel était bleu, avant. D’un bleu profond, toujours changeant, où trônait un soleil majestueux qu’on ne pouvait pas regarder en face. Maman avait admiré ce ciel et regrettait de ne plus pouvoir le contempler. C’était la raison pour laquelle Azure s’appelait ainsi : sa mère lui disait souvent qu’elle était son nouveau ciel bleu. La petite fille ferma les yeux, plongeant un instant dans ses pensées, oubliant pour un temps la faim et la soif, la pluie et le chagrin.

Ploc. La fillette sursauta, mais elle mit un petit moment à identifier le son. Plic ploc. La pluie revenait. Azure n’était qu’à quelques mètres de la Tour. Si elle se dépêchait, elle l’atteindrait avant le gros du déluge. Elle ouvrit les yeux, juste à temps pour voir la goutte tomber, trop tard pour l’éviter.

Azure hurla.

Haletante, une main sur son œil droit, elle parvint péniblement à se relever, se dirigea vers la Tour en courant de toutes ses forces, et entra.

Derrière elle, l’averse reprit de plus belle. La jeune fille avança de trois pas avant de s’écrouler et de sombrer dans l’inconscience.

* * *

« Oh ! Petite. Te revoici parmi les vivants. »

Azure venait d’ouvrir les yeux. La première chose qu’elle ressentit fut la douleur atroce qui brouillait ses pensées. La seconde fut que quelque chose n’allait pas. Son œil. Elle y porta la main et rencontra du tissu.

« Ah, oui. C’était pas joli à voir. J’ai nettoyé l’œil comme j’ai pu, mais il est possible que tu ne voies plus jamais avec. »

La phrase s’insinua lentement dans son esprit et la petite fille commença à paniquer. Elle tenta vainement de retirer le bandage, ne parvint qu’à se griffer le visage jusqu’à ce que l’homme qui avait parlé vienne l’arrêter.

« Oh là, du calme ! C’est loin d’être sûr, hein, je ne suis pas médecin, non plus. »

Elle le regarda. Il avait les cheveux courts et la barbe blanche. Son visage était marqué par des rides et couvert de cicatrices – d’anciennes brûlures et d’autres plus récentes. Azure n’avait connu que peu de personnes en dehors de ses parents et, parmi elles, Papi, le gentil Papi qui n’était jamais rentré. L’homme ressemblait à Papi. Un voyageur, sûrement, comme elle, Maman, Papa et les autres gens qu’elle avait rencontrés au fil du temps. Maman disait qu’avant, quand elle était petite et que les Tours étaient encore debout, il y avait beaucoup, beaucoup de gens. Mais quand la pluie était arrivée, la plupart étaient morts ; seuls les plus chanceux avaient survécu. Maman avait expliqué très tôt ce que « être mort » signifiait.

Elle se souvint alors que Maman ne reviendrait pas, elle non plus, comme Papi et comme Papa. Elle sanglota bruyamment tandis que le Papi murmurait quelques mots sur un ton apaisant.

Lorsqu’elle se fut calmée, Azure examina la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Elle était complètement vide, mis à part le feu de camp du vieil homme. C’était un feu honnête, pas énorme mais suffisant pour s’éclairer, se réchauffer et cuisiner quelque chose. Une casserole pleine d’eau chauffait tranquillement au-dessus des flammes – elle ne serait potable qu’après l’avoir distillée. À côté d’eux, le vieil homme avait entassé les maigres réserves de bois qu’il avait pu rassembler. Puis Azure leva les yeux pour observer le bâtiment et s’aperçut que le lierre était toujours là, qu’il agrippait les murs de cet abri comme s’il n’y avait personne à l’intérieur. Combien de temps avait-elle dormi ? Au moins quelques heures, à en juger par la nuit qui couvrait de noir les parois de verre de l’immeuble. Même si le Papi et elle n’étaient pas là depuis longtemps, le lierre aurait déjà dû commencer à brunir et se racornir. Il ne devrait même plus être là, ce n’était pas normal qu’il les protège encore. Si l’averse revenait… Azure remarqua alors seulement que la pluie continuait de tomber. N’avait probablement jamais cessé. Mue par un réflexe naturel, la petite fille alla se réfugier dans les bras du vieil homme en tremblant.

« Tu sais, la pluie n’était pas comme ça, avant. Autrefois, ce n’était que de l’eau qui tombait du ciel. Certains même l’attendaient impatiemment. Elle faisait pousser les récoltes qui nous permettaient de survivre, elle nous fournissait l’eau dont nous avions besoin. On a pas mal écrit à son sujet – poèmes, chansons, plein de choses. Et puis un jour les hommes en ont trop fait. Progressivement ils ont tué la terre et le ciel s’est mis en colère. Les pluies acides, c’est un peu sa vengeance. C’est pour ça que seuls les hommes, ainsi que leurs créations, la craignent. Tu sais, ajouta-t-il en voyant qu’elle ne réagissait pas, dans les vieilles mythologies, on raconte que le ciel est l’amant de la terre. Ça ne m’étonne pas qu’il ne puisse pardonner à ceux qui l’ont blessée. Mais dis-toi que ça fait longtemps que ça dure, et qu’un jour, sa rancœur passera. Elle passe toujours.»

Une Tour, non loin, s’écroula, et Azure s’agrippa de plus belle au vieil homme.

« Bon. Je vais te raconter une petite histoire, d’accord ? Oh, ça s’est passé il n’y a pas si longtemps. Un homme et sa petite fille voyageaient de concert, de Tour en Tour – comme toi et tes parents, petite. Seulement, un jour, une averse les surprit en cours de route. Ils avaient la chance d’être près d’une tour couverte de plantes, alors ils décidèrent de la rejoindre en courant. L’homme, en trois longues foulées de ses grandes jambes, parvint à gagner rapidement l’abri que lui offrait l’immeuble. Mais lorsqu’il se retourna, il ne vit nulle part sa petite fille. Il l’attendit des heures et des heures, des jours durant, bien longtemps après que le lierre se soit retiré – bien plus longtemps que jamais aucun homme ne l’avait osé. A chaque nouvelle journée de pluie, il se protégeait comme il le pouvait et parvenait à survivre, malgré l’état de plus en plus déplorable de la tour. Il ne voulait tout simplement pas quitter ce lieu où il avait perdu sa seule famille. Timidement, au bout de quelques temps, le lierre revint, intrigué par sa présence. Dans un langage bien à lui, il s’enquit du chagrin de l’homme. Celui-ci répondit que la pluie lui avait pris sa petite fille et qu’il ne la verrait plus jamais. Ému, le lierre décida de l’aider, à une condition : l’homme devait accepter de servir d’hôte au lierre, pour qu’il juge ses actions. Et en échange, si l’homme ne devenait pas aussi orgueilleux et irrespectueux que ses ancêtres, il s’engageait à lui indiquer comment rejoindre la forêt, où les arbres le protègeraient de la pluie.

Tu sais ce que c’est, un arbre ? »

Mais l’enfant ne répondit pas. Dehors, l’averse avait cessé. La petite ne tremblait plus. Dans les bras du vieil homme, il faisait chaud. Elle était bien…

* * *

Azure s’éveilla brusquement. Il y avait un bruit dans l’air, un bruit qu’elle ne reconnaissait pas. Ce n’était pas le tambour incessant de la pluie ni le fracas lointain d’une tour qui s’effondre. C’était plutôt comme des grognements sourds et horriblement proches, qui annonçaient un autre genre de désastre. En eux résonnait une faim insatiable. L’enfant ouvrit les yeux, leva son regard vers le bruit et cria.

Trois silhouettes sombres qui n’avaient rien d’humain s’avançaient d’elle. Elles étaient grandes, imposantes même, mais leur démarche avait quelque chose de doux, presque félin. Elles allaient sur deux pattes, le dos légèrement voûté, le museau pointé vers l’avant. Leurs yeux jaunes brillaient dans le noir d’un éclat factice. A mesure qu’elles s’approchaient du camp, Azure reculait. Bientôt, elles furent assez proches pour que les flammes jettent sur elles des reflets étranges. Elles avaient des pattes de métal, avec des griffes longues comme des couteaux. Une tête de métal, avec ces yeux qui n’avaient rien de vivant. Des crocs de métal qui luisaient à la lueur du feu.

Azure avait déjà entendu parler de ces… choses. Maman les appelait cyborgs et s’en servait dans les histoires qu’elle lui racontait pour lui faire peur. Ils étaient nés d’une science qui les vouait à la guerre. Hybride de loup, d’ours et de machine, ils avaient perdu de vue leur but avec l’arrivée de la pluie et les vieux instincts avaient refait surface. C’était des chasseurs à présent, des prédateurs anciens habités par la folie. Et ce grognement venu du fond des temps, qui faisait vibrer leur gorge, n’en finissait plus de s’approcher.

Azure voulut hurler à nouveau, mais sa voix s’était envolée. Elle voulut s’enfuir, mais ses jambes étaient de plomb. Elle voulut fermer les yeux, mais ses paupières restaient obstinément ouvertes. Elle vit les cyborgs s’avancer vers elle, un pas après l’autre.

Un claquement métallique résonna dans l’air. La fillette reprit un peu ses esprits, suffisamment pour s’apercevoir que le vieil homme tentait de repousser les monstres à l’aide d’une torche. Il se plaça entre l’enfant et les créatures, mais celles-ci, nullement impressionnées, commencèrent à l’encercler. Azure tourna le dos à la scène, se recroquevilla. Elle voulait partir loin d’ici, voir la Forêt dont parlait le Papi, ne plus avoir peur de la pluie. Ne plus avoir mal à l’œil. Elle voulait revoir Papa et Maman. Elle voulait…

La petite fille sentit une piqûre sur son bras. Elle leva les yeux. Le lierre l’avait écorchée. Une goutte de sang perla, se déposa sur la plante. Pendant quelques instants, Azure n’entendit plus rien. Puis une voix grondante et puissante, douce et frêle, résonna dans sa tête.

Le pacte est scellé. Tu rejoindras la Forêt, tu n’auras plus peur de la pluie. Ton œil ne te fera plus souffrir et tes parents veilleront sur toi depuis tes rêves et ton sommeil. En échange, tu deviendras ma voix. Ton œil mort sera mien. Tu seras une enfant de la terre et tu soigneras les blessures qui la saignent. Je ne te quitterai plus. Je suis le lierre et la fougère, la fleur et l’arbre. Tu es Azure. Le pacte est scellé.

La voix se tut. Azure sentit quelque chose qui s’enroulait autour de ses jambes, remontait, gagnait le ventre puis le torse, s’étendait aux bras, aux poignets, aux mains, courait jusqu’à son œil droit, sous son bandage. Le lierre la recouvrait. Prise de peur, la fillette essaya de l’arracher, en vain. Elle prit conscience que les grondements, derrière elle, se rapprochaient. Paniquée, l’enfant serra son manteau de plus belle, tira sa capuche sur sa tête, ferma l’œil aussi fort qu’elle le put. Des larmes d’effroi ruisselèrent sur ses joues.

Mais les grognements se turent. Azure venait de se lever et de retirer son bandage. Elle ne savait pas ce qu’elle faisait. Elle ne se contrôlait plus. Elle n’était qu’une spectatrice prisonnière de son propre corps. Au fond de son esprit, elle sentit la voix du lierre qui s’agitait. Qui l’enveloppait. Même ici, dans l’intimité de son âme.

Par l’œil de la petite fille, le lierre scruta les monstres. Ce qu’ils lurent dans ce regard les mit mal à l’aise. Ils reculèrent ; le lierre avança. Dehors, lentement, goutte à goutte, la pluie reprenait son concert. L’un des êtres reprit ses esprits. Il rugit longuement, d’un hurlement sauvage autrefois adressé à la lune. Et les autres se réveillèrent. Ils entourèrent Azure comme ils avaient entouré le vieillard. Elle se contenta de les observer, mais cela ne suffisait plus. Alors, elle tendit une main vers la créature la plus proche. Des lianes jaillirent de ses doigts, s’enroulèrent autour de la gorge de la bête. Il y eut un craquement sonore et celle-ci s’écroula.

La fillette possédée tourna son étrange regard vers le monstre suivant. Hébété, celui-ci recula de quelques pas avant de s’enfuir en courant. La pluie tombait toujours, dehors ; il y eut un cri, étrangement aigu, qui vrilla les tympans d’Azure. Le dernier cyborg se figea tandis que le lierre portait sur lui son attention.

« Quel est ton nom ? »

L’étrange voix du lierre mêlée à celle fluette d’Azure résonna longtemps dans la Tour. La créature aux yeux jaunes tremblait, à présent. Elle ouvrit la gueule et répondit.

« Vah-ti-na. »

Elle avait craché ces sons comme si elle n’avait plus l’habitude d’en prononcer. Sans doute était-ce le cas.

« Vahtina, reprit le lierre comme s’il savourait son emprise sur la créature. Aujourd’hui te sera confiée une tâche. Celle pour laquelle les hommes vous ont conçus, toi et ton peuple, celle que vous avez perdue et oubliée à l’arrivée de la pluie. Je veux que tu me protèges de tes semblables. »

L’hybride regarda son compagnon mort, puis inclina la tête de côté, à la manière des loups. Comme le lierre attendait toujours, il acquiesça lentement.

Azure sentit le lierre desserrer son étreinte sur son esprit. Elle fit un pas en arrière, nullement rassurée par ce qui venait de se passer et s’écroula. Bientôt, des sanglots étouffés emplirent la salle tandis que la petite fille, tremblante, se repliait sur elle-même.

« Maman… » appelait-elle dans un long murmure saccadé…

Le monstre s’approcha et s’assit lourdement près d’elle, sans un mot. La fillette, épuisée, ne tarda pas à se rendormir.

* * *

Elle émergea de sa torpeur vers la fin de la nuit. Dehors, le monde recommençait tout doucement reprendre ses couleurs. Azure ne voyait toujours pas de l’œil droit, mais elle n’avait plus mal. Et surtout, elle venait de revoir le visage de Maman dans ses rêves, qui souriait en lui disant d’avancer.

Elle releva la tête. Désorientée, elle observa les alentours et son regard tomba sur Vahtina qui l’observait. Elle eut un mouvement de recul et l’étudia un moment avec méfiance. Il était trois fois plus grand et plus large qu’elle, mais ne semblait pas hostile. L’enfant s’approcha à pas lents, toujours sur ses gardes, tourna autour de lui. Elle risqua sa main vers sa fourrure rouge sombre, qu’elle trouva douce et chaude. Comme il ne réagissait pas, elle se colla bientôt tout entière contre son dos. Puis elle refit le tour, tendit les mains vers son museau de métal, froid au toucher. La fillette se demanda un moment ce que cela faisait d’avoir une tête et des mains en acier.

« Dis, est-ce que tu peux sentir le vent sur ton visage ? » ne put-elle s’empêcher de demander. Elle aimait par-dessus tout la brise du matin qui chassait les dernières gouttes de pluie. Vahtina ne répondit pas. Elle le serra dans ses bras un moment, toute peur envolée. Finalement, elle s’écarta et détourna son regard pour finir d’observer les lieux.

Azure aperçut soudain le vieil homme. Elle se leva et s’approcha de lui. Il était étendu au milieu de la pièce, près des braises moribondes de son feu de camp, et ne respirait plus. Ses yeux fixaient le plafond de verre, comme s’ils espéraient apercevoir une silhouette familière dans le ciel. La fillette ressentait du chagrin pour lui, pour elle-même, pour ses parents. Mais elle ne pleurait plus. Papa, Maman, même le Papi, ils étaient tous morts en essayant de la protéger. Elle se leva et se retourna vers Vahtina.

« Tu m’apprendras à survivre seule ? »

Le cyborg grogna un assentiment.

« Maman m’a dit une fois… qu’il fallait souvent changer d’abri. On devrait partir. »

Elle se dirigea vers la porte. Elle s’arrêta un instant, regarda la pluie qui tombait. Elle tendit sa main et ne ressentit nulle brûlure, nulle morsure, rien que la fraîcheur de quelques gouttes d’eau. Azure sentit le lierre qui remuait contre elle. Même lui la protégeait. Lorsqu’elle donna la main à Vahtina, il grimpa le long de la patte en métal et le couvrit de même.

Alors, main dans la patte, liés par le lierre, Azure et Vahtina reprirent leur route.

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