Briquée

« Mille deux cent vingt-sept.

— Pardon ? »

Confus, Ethan tourna la tête vers Leigh, qui plissait les yeux sous l’effort de la concentration.

« Mille deux cent quarante-trois, maintenant. Ça augmente vite. Qu’est-ce que tu as fait exactement ?

— Je… Je… Rien ! Je me suis levé, j’ai pris un café, je suis venu le boire sur la terrasse et quand j’ai voulu rentrer… » Il hésita, ne trouva pas les mots, se contenta d’écarter les bras pour englober tout ça. Sa maison, dans son entièreté, qui refusait désormais de le laisser rentrer. Il était pourtant certain de ne pas avoir verrouillé la porte en sortant – il était resté juste devant après tout, il n’avait pas besoin de la fermer complètement – mais elle ne s’ouvrait plus du tout.

Leigh tourna vers lui son regard inquisiteur. Il eut soudain l’impression de subir un interrogatoire et cela ne lui plaisait pas trop.

« Mille deux cent quatre-vingt-dix-huit, poursuivit son amie. Ça accélère… Et à moins que tu me répondes honnêtement, je ne pourrai rien faire.

— Mais je t’ai répondu honnêtement ! Je ne comprends rien à ce qui se passe ! Je ne comprends même pas ce que tu racontes ! Si tu sais pourquoi je suis enfermé dehors…

— Mille trois cent soixante. C’est le nombre de briques dans les murs de ta maison.

— Le nombre de… »

Ethan se tut. Les mots de Leigh refusaient de se faire une place dans son esprit. Il reprit comme si elle n’avait jamais rien dit.

« Leigh, on se connaît depuis quinze ans, je t’ai appelée parce que tu es la meilleure serrurière que j’ai jamais rencontrée. Est-ce que tu peux m’aider à rentrer, oui ou non ?

— Serrurière, répéta-t-elle tout bas en savourant le mot. C’est mignon. C’est la première fois qu’on me la sort, celle-là.

— Ce… n’est pas ton métier ?

— Non Ethan. Je suis une sorcière. Sor-ci-ère. Mille cinq cent trente-cinq. »

Elle soupira devant l’air éteint du petit homme en pyjama. Elle pouvait pratiquement voir son cerveau effacer cette information en temps réel, comme tout ce qui sortait de l’ordinaire et ne collait pas à sa conception de la réalité. C’était malheureusement un comportement typique des gens normaux, elle ne pouvait pas y faire grand chose.

Serrurière. Le mot lui plaisait bien. Peut-être qu’elle se présenterait comme ça, la prochaine fois qu’on lui demanderait ce qu’elle faisait dans la vie. Ce n’était pas si loin de la réalité.

« Il va falloir que tu me dises ce que tu as fait, l’ami, reprit-elle patiemment. Je ne pourrai pas t’aider tant que je ne sais pas pourquoi ta maison se brique.

— Leigh… Ma maison est en bois. Il n’y a pas de briques ici. »

Il parlait de ce ton qu’on emploie avec les enfants, ce qui commençait à agacer la sorcière. Cette tendance à ne pas voir les événements insolites, incohérents, ou… eh bien, magiques qui se passaient sous le nez des gens normaux était bien pratique lorsqu’il s’agissait de planquer sous le tapis des choses qui faisaient mieux d’y rester, et Leigh serait bien contente lorsque son ami oublierait toute cette histoire une fois qu’elle serait finie. Mais en attendant, cela ne facilitait franchement pas son travail.

Elle décida de passer à vitesse supérieure : elle braqua son regard dans les yeux d’Ethan et prit sa grosse voix.

« Il va falloir m’écouter attentivement, maintenant. Ta maison est peut-être en bois, mais elle est en train de se briquer. Cela signifie que des briques apparaissent entre tes murs. Au train où vont les choses, dans un quart d’heure, ta décoration d’intérieur sera transformée en brique. Dans une demi-heure, ta cuisine sera inaccessible. Dans une heure, tu devras te faire à l’idée de dormir sur un lit de briques. Et avant midi, tu n’auras même plus besoin de te poser la question, car toute ta maison sera devenue un empilement de briques. Complètement insauvable. Non, ne m’interromps pas. Ça n’arrive pas par hasard. Tu as fait quelque chose, quelque chose d’irréfléchi, qui a gravement offensé ta maison. Actuellement, elle ne veut plus de toi et elle te met dehors de manière non-équivoque. Alors dis-moi ce que tu as fait, pour que je puisse raisonner avec elle et la convaincre d’arrêter.

— … c’est ridicule…

— Qu’est-ce que tu dis ? Parle plus fort. Et si tu te poses la question, il y a désormais deux mille sept cent trois briques dans cette maison.

— C’est ridicule. Et d’abord, comment tu pourrais connaître le nombre exact de briques qui apparaissent ? Sous réserve que des briques apparaissent réellement, bien sûr, ce que je ne cautionne absolument pas comme théorie au nom de toutes les sciences du monde. Personnellement, je ne vois que mes murs en bois, mes portes en bois, mes fenêtres en plexi et… oh. »

Ethan venait de regarder par la fenêtre, désormais murée par des briques rougeâtres. Son cerveau commençait à entrer en conflit avec lui-même. Il pouvait difficilement nier que les briques ne se trouvaient pas là quelques minutes auparavant.

« Je te l’ai dit, je suis une sorcière, » répondit Leigh.

Ce qu’elle n’ajouta pas, c’était que compter les briques contenues dans les murs d’une maison au premier coup d’œil constituait son seul et unique don pour la magie. Pas vraiment le plus flamboyant des super-pouvoirs, mais beaucoup plus utile qu’on ne s’y attendrait. Les cas de maisons briquées étaient malheureusement fréquents.

Et pour le reste… Ma foi, la plupart des opérations de sorcellerie ne faisait jamais appel à la moindre goutte de magie. Il suffisait de savoir ouvrir les yeux et de se servir de son cerveau. Comme avec cette maison par exemple.

« … J’ai essayé de refaire la plomberie, finit par avouer Ethan.

— Tout seul ? »

Son ami acquiesça piteusement.

« Et bien sûr, tu as d’abord pensé à couper l’arrivée d’eau ? Tu as ensuite vérifié que tes bidouillages n’allaient pas créer une nouvelle fuite sous ton carrelage ou faire pression sur la chaudière ? »

Cette fois, il secoua la tête. Leigh haussa un sourcil.

« Les pros sont hors de prix, se justifia-t-il. Et franchement, qu’est-ce qu’il y a de compliqué ? Resserrer des boulons, fixer un nouveau tuyau, ça ne peut pas créer un désastre à ce point ! Même ma nièce de cinq ans pourrait le faire.

— Même si elle pouvait réellement, insista froidement la sorcière, il lui faudrait du temps, de l’entraînement et quelqu’un pour lui montrer comment faire les premières fois. Est-ce que ç’a été ton cas ?

— Je l’ai fait une fois avec mon père quand j’étais gamin.

— Et ça remonte à quand, exactement ?

— … Un peu plus d’une vingtaine d’années.

— Franchement, à ce stade, je me demandes si tu ne mérites pas ce qui t’arrive… soupira Leigh.

— Et qu’est-ce que ça veut dire, ça, exactement ?

— Tu te rends à quel point tu manques de respect à ta maison ? s’emporta-t-elle. Elle t’abrite du vent, de la pluie et du monde extérieur en général, et toi, tu la remercies en perçant des trous dans ses tuyaux ? En les perçant n’importe comment ? »

Elle baissa la voix, ce qui, quelque part, la rendait encore plus menaçante.

« Écoute, il y a une bonne raison pour laquelle plombier est un métier, Ethan. Avec cette logique, tu penses que tu sais ce que tu fais alors que tu crées plus de problèmes que tu n’en résous. Et le pire c’est que tu ne les vois pas. Tu n’es pas entraîné pour ça. Tu es certainement persuadé que tu arranges les choses, mais le jour où ta chaudière explosera, il sera trop tard pour corriger le tir. »

La sorcière prit une grande inspiration, tâchant de calmer les tremblements furieux de sa voix.

« Heureusement, ta maison est au courant, elle. Elle peut encore se protéger. C’est pour ça qu’elle se brique.

— Qu’est-ce que je peux faire, alors ? »

Leigh se radoucit devant l’air misérable d’Ethan. Après tout il pensait bien faire ; il n’y avait plus qu’à espérer qu’il en tirerait les leçons qui s’imposaient.

« Pour cette fois, tu devrais appeler un plombier. Vérifier que tu n’as pas fait de bêtise me paraît assez urgent. Et la prochaine fois que tu veux faire un truc dans le genre tout seul, commence par te renseigner. En faisant les choses à l’aveuglette, tout ce que tu vas gagner, c’est empirer les choses. Demande à quelqu’un qui s’y connaît de te montrer, ou trouve un cours en ville, ou même sur internet, mais dans tous les cas assure-toi de savoir ce que tu fais. Sinon, c’est un coup à détruire ta maison sans même que tu t’en rendes compte. »

Voir ce petit bout d’homme de trente-cinq ans, en pyjama, hocher la tête à chacune de ses phrases comme un gamin qu’on réprimande avait quelque chose d’à la fois triste et rassurant. À son âge, il aurait dû savoir toutes ces choses-là ; mais au moins n’était-il pas complètement bouché. Le fait que Leigh et lui soient amis depuis la fac aidait certainement à lui faire avaler le conseil ; la sorcière avait déjà eu affaire à des clients largement plus difficiles.

« Vous entendez ça ? déclara-t-elle à l’attention de la maison. Ethan promet d’être responsable et de prendre soin de vous. Vous pourriez peut-être le laisser rentrer, maintenant, non ? »

Pour toute réponse, il n’y eut qu’un bruit de déclic du côté de la porte. Ethan sursauta et se dirigea vers la poignée sans trop y croire. Il eut une exclamation ravie lorsqu’elle s’ouvrit sans problème, laissant entrevoir un salon où rien ne semblait avoir été dérangé. Déjà sur son visage, on pouvait lire que toute cette histoire n’était qu’un lointain souvenir – un souvenir que son cerveau s’empresserait d’enfouir très loin dans son subconscient avant la fin de la journée.

« Tu veux un café ? demanda-t-il à Leigh comme si elle venait tout juste d’arriver. Je vais m’en refaire un.

— Neuf, » répondit la sorcière avec un demi-sourire.

Neuf briques habillaient désormais l’encadrement de la porte, formant une petite arche discrète et néanmoins toujours visible du coin de l’œil. Ethan ne se rappellerait peut-être pas clairement des événements de cette matinée, mais la maison, elle, veillerait à ce qu’ils ne quittent jamais complètement la lisière de ses pensées.

« Pardon ? Tu disais ?

— Je n’ai rien dit du tout. Mais je prendrai volontiers un café ! »