Celui qui hait la lumière

Voir Lani faire du roller, c’est assister à une représentation unique de danse contemporaine. Un véritable ballet improvisé sur roues, suivant le rythme d’une musique inaudible pour ses spectateurs – mais juste à peine ! Quelque part dans le fond de leur crâne, ils peuvent pratiquement l’entendre, comme un moustique insistant sur lequel ils n’arrivent pas à mettre la main.

C’est probablement dû à sa nature d’elfe. Chacun de ses mouvements est empreint d’une grâce innée propre à envoûter le plus insensible des mortels. Endolaniel n’y peut rien, pas plus qu’il ne peut teindre sa belle chevelure blonde – la couleur ne tient pas plus de trente minutes, croyez-moi j’ai tout essayé – ou choisir d’avoir les oreilles rondes.

Bien sûr, cela ne m’empêche pas non plus d’être profondément agacé.

« Fais un effort, Lani, je grogne en grinçant des dents. Tout le monde nous regarde.

— Vraiment ? me répond-il d’un ton mi-ennuyé, mi-amusé. Je n’avais pas remarqué. »

Et le voilà prenant de l’élan avant de s’élancer d’un bond majestueux dans les airs, de faire trois tours sur lui-même puis de retomber sur ses roues, tout sourire, bras écartés, avec un petit « tadaaa » qui résonne dans le boulevard comme un coup de trompette.

Tout autour, les gens fixent la scène d’un air ébahi, reprenant peu à peu leurs sens. On vient de frôler la catastrophe de très, très près : un homme s’est arrêté sur le passage piéton sans faire attention à la voiture qui lui fonçait dessus et qui a pilé juste à temps. Heureusement, personne n’a songé à sortir son téléphone pour filmer la scène ou appeler les flics ; il nous reste encore une chance d’éviter les emmerdes. Sans attendre la réaction du public, j’attrape Lani par le coude pour le tirer derrière moi et nous nous remettons en route.

Je dois être la seule personne de toute la rue à avoir remarqué sa réception foireuse. Il fait le fier, mais il a failli se vautrer. Ses bras tendus n’étaient pas là que pour faire jolis : son équilibre était précaire, ses genoux tremblaient, son sourire était légèrement crispé. Les elfes ne sont pas aussi parfaits qu’ils le laissent entendre. C’est rassurant de savoir qu’ils sont capables d’échouer. Bien sûr, même s’il était tombé, cela n’aurait pas rompu l’enchantement. La foule se serait juste mise à chialer comme si elle assistait au spectacle le plus triste du monde. Mais au moins, j’aurais pu me moquer de lui.

« Où est-ce que tu m’emmènes, aujourd’hui ? me demande-t-il lorsque nous quittons enfin le boulevard pour les petites rues.

— Surprise. On n’est plus très loin. »

L’autre truc rassurant à propos des elfes, c’est qu’ils sont paumés. Le monde a bougé trop vite pour eux ces dernières décennies, aussi ont-ils décidé pour la plupart de se retirer dans leurs demeures ancestrales – des cabanes au fond des bois où internet ne peut pas les retrouver. Quelques-uns sont restés en ville et tentent de s’adapter, comme Lani, mais lorsqu’on a vécu plusieurs millénaires avec des habitudes bien ancrées, on a souvent besoin d’un petit coup de main pour se mettre à la page.

J’aide Lani à comprendre le monde moderne depuis une dizaine d’années maintenant. Je l’ai rencontré quand j’étais môme, alors qu’il jouait les hommes de ménage à l’école où mes parents m’avaient envoyé. Même une serpillère, entre les mains d’un elfe, devient un objet fascinant, mais je n’ai jamais été touché par sa grâce enchanteresse comme les autres enfants, ou même les adultes. Bien sûr, Lani l’a tout de suite remarqué et il s’en amusait beaucoup. Il tentait de m’impressionner avec des tours de passe-passe un peu cheap, sans succès. Je voyais le truc tout de suite. Et puis de toute façon, ce qui m’intéressait, c’était plutôt ses histoires sur les chevaliers qu’il avait côtoyé, ou sur l’invention du train. À mon grand désarroi cependant, même les elfes n’étaient pas nés quand les dinosaures traînaient dans le coin.

De son côté, il observait de loin nos jeux d’enfants, laissait traîner ses oreilles pointues dans nos conversations et nous posaient de temps en temps des questions sur ce qu’il ne parvenait pas à comprendre tout seul. J’étais le seul à lui répondre sans trébucher sur chacun de mes mots et en retour, il s’adressait à moi comme à un adulte. Très vite, je suis devenu le garçon bizarre que tout le monde évitait, puis au collège, dont tout le monde se moquait. La jalousie a cet effet-là sur les gens, enfants comme adultes.

Depuis cette époque, les choses n’ont pas beaucoup changé, mais ça ne me dérange pas. Je préfère passer du temps avec Lani qu’avec des lycéens en mal d’égo – même si c’est très agaçant de le voir réussir un triple axel du premier coup alors qu’il a commencé le roller il y a une semaine.

Sur un coup de tête, j’accélère soudainement et tente de réitérer son exploit, mais je finis le cul par terre avant même d’avoir réussi à décoller du sol. Inquiet, Lani effectue un demi-tour freiné impeccable pour me tendre la main et m’aider à me relever.

« Tout va bien, mon ami ? »

Frustré, je l’écarte pour me relever tout seul et tenter de rapiécer mon amour-propre réduit en miettes. Par chance, on est arrivé et je peux faire comme si de rien n’était.

« Bienvenue au cybercafé ! Tu vas enfin pouvoir apprendre à jouer à Era of Kingdoms. »

Je suis plutôt content de mon effet de surprise. Il a les yeux qui brillent comme un gamin qui croise le père Noël. Depuis le temps qu’il me tanne avec la perspective de faire une LAN pour de vrai un de ces jours… Pourtant, son excitation ne dure pas. C’est subtil, mais une grimace de contrariété vient altérer brièvement son expression.

« Malheureusement, je ne vais pas pouvoir t’accompagner aujourd’hui, Malik.

— Hein ? Mais pourquoi…

— Amuse-toi bien ! »

Et le voilà reparti avant que j’ai le temps de dire quoi que ce soit pour le retenir. C’est quoi son problème, exactement ? Pendant un instant, j’hésite à le suivre pour comprendre et peut-être tenter de le convaincre de faire demi-tour. Mais son petit tour de show-off tout à l’heure m’a gavé. Il veut se la jouer émo tout d’un coup ? Pas de soucis. Ça ne m’empêchera pas de profiter de mon après-midi.

Je passe une petite heure tranquille à batailler sur EoK contre des inconnus, très occupé à oublier toutes les contrariétés de la journée, lorsque la patronne vient me secouer par l’épaule.

« Déjà ? Mais j’ai payé pour deux heures… »

Je m’arrête au milieu de ma phrase lorsque je remarque son air… absent. La patronne n’est pas franchement quelqu’un de sympathique, mais elle est habituellement alerte, ses yeux partout à la fois, prompte à repérer les gens qui font des conneries sur ses ordinateurs. Elle ne laisse jamais passer un môme qui triche, un weeb qui télécharge des animés ou un type qui essaye de gratter du temps. C’est pas une grand causeuse, mais elle hésite pas à aboyer sèchement une réplique cinglante pour remettre son petit monde dans l’ordre, voire à balancer les fautifs dehors s’ils essayent de récidiver.

Seulement là, elle ne surveille rien du tout. Elle se contente de m’obliger à me lever sans un mot, son regard fixé sur l’entrée. Je comprends lorsqu’on arrive devant la porte. À l’extérieur, juste derrière la vitrine, se tient une elfe.

Non, pire : une flic.

« Merde. »

Je cherche du regard un moyen de filer en douce, sans succès. C’est la seule entrée, et puis de toute façon, la patronne me tient toujours le bras. Malgré son âge, elle a de la force dans la poigne et moi, je suis un misérable gringalet. Je m’en tirerai pas si facilement. De toute façon, de quoi j’ai peur ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal, hein ?

C’est plus fort que moi. Ces derniers temps, quand les flics sont de la partie, je préfère changer de trottoir. C’est pas très rationnel : je suis humain, les flics ne font presque jamais rien contre les humains. Ils sont trop occupés à tabasser des gobelins depuis la révolte. Mais de les voir nombreux, armés, sur les nerfs, ça n’inspire pas la confiance. 

Pas le choix. Prenant mon courage à demain, je me libère de la poigne de la patronne occupée à baver sur l’elfe et je sors aussi dignement que mes jambes flageolantes me le permettent. La flic ne lève même pas les yeux vers moi. Absorbée par sa tablette, sur laquelle elle prend des notes, elle me lance d’un ton contrarié :

« Ce n’est pas trop tôt. Dites-moi où il est. »

Je cligne trois fois des yeux, incapable de formuler une pensée cohérente. Puis :

« Et le bonjour, c’est en option ? »

Les mots sont sortis tout seul. Quel crétin. Mais la nervosité me rend souvent stupidement sarcastique. Ce qui n’est vraiment pas malin quand on parle à quelqu’un armée d’une matraque, d’un taser, de trois bombes lacrymo et probablement d’un flingue. C’est le genre de cas où on évite généralement de jouer au plus con.

Malheureusement, c’est trop tard pour me rattraper. La flic arrête d’écrire et me regarde enfin pour la première fois. Il n’y a pas une once de chaleur dans ses yeux. Je pouvais déjà sentir qu’elle était pas franchement ravie d’être là, à faire le poireau devant un cybercafé pour interroger un mioche ; à présent, elle est carrément saoulée.

Si vous n’avez jamais vu un elfe en rogne : c’est terrifiant. Surtout pour moi et ma petite taille. J’ai l’habitude de lever les yeux pour regarder les gens, mais elle, avec sa tête et demi de plus que moi, elle joue dans une autre ligue. Son maintien de reine, son visage impassible, ses pupilles étrécies braquées sur moi… Tout participe à me faire sentir plus petit et plus ridicule qu’une mouche sur un tas de merde.

« Je n’ai pas toute la journée. Répondez-moi.

— C’est le badge qui vous empêche d’être polie, ou c’est le manque d’air dans votre stratosphère ? »

Et je recommence. Il faut vraiment que j’apprenne quand fermer ma gueule. C’est un coup à finir au poste pour la nuit. J’ai définitivement pas envie de devoir expliquer ça à mes parents.

La flic fronce les sourcils, brisant enfin son masque d’indifférence, mais au lieu de me passer les menottes elle se contente de dire :

« C’est curieux. Est-ce que vous avez de la famille elfe ?

— … Pardon ?

— Habituellement, les humains ne… résistent pas à notre présence. » Elle montre d’un geste éloquent la patronne du cybercafé qui lui jette un coup d’œil mi-nerveux, mi-transi par la vitrine toutes les trois secondes. « Il y a une raison pour laquelle la plupart des établissements humains n’accueillent pas mes pairs.

— Comment ça ? »

Cette fois, elle désigne une petite pancarte au dessus de la porte d’entrée que je n’avais pas remarqué jusque-là. Interdit aux elfes.

« Je… j’y avais jamais prêté attention. Y’a pratiquement que des humains à l’intérieur de toute façon, je pensais juste que les autres espèces n’aimaient pas se mêler à nous, c’est tout.

Vous pensiez mal en ce qui concerne les elfes. Notre simple présence suffit souvent à semer le chaos lorsque l’établissement ne possède pas de personnel adapté. Ce qui nous ramène au sujet principal de cette discussion… Où se trouve Endolaniel ?

— Enlodaquoi ? Connais pas.

— Je possède ici un enregistrement vidéo qui vous contredit, citoyen, réplique la flic en agitant sa tablette sous mon nez. Vous avez été filmés tous les deux boulevard Lapalisse alors qu’il effectuait des acrobaties, ce qui constitue une infraction sévère à l’article 2 de la loi sur le comportement public des peuplades magiques. »

Merde. Il y a bien quelqu’un qui filmait. À moins que le préfet ait réellement fait installer des caméras dans les rues ? J’ai entendu des rumeurs, mais si elles existent, je les ai jamais vues – et pourtant, j’ai un peu cherché.

« Depuis quand faire des cabrioles est un crime ?

— Un délit, rectifie-t-elle. Depuis le début de la coexistence entre nos espèces.

— C’est franchement spéciste comme loi. D’abord vous avez pas le droit de faire les boutiques, ensuite vous devez faire profil bas dès que vous mettez le nez dehors…

— C’est nécessaire. »

Elle commence à grincer des dents. Je ne devrais peut-être pas la pousser davantage… Mais depuis quand est-ce que ma langue écoute mon cerveau quand il s’agit de débiter des conneries ?

« Et ça vous va ? Vous êtes un peu une collabo, en fait. Vous traquez les vôtres pour vous assurer qu’ils restent bien dans les clous comme des bons petits toutous.

— Vous n’avez aucune idée de quoi vous parlez. Je fais ce qui doit être fait pour maintenir la bonne entente entre nos peuples. » Son masque formel commence à se craqueler. Je peux voir en dessous qu’elle est franchement furax. « Vous avez eu un aperçu du genre de désastre qu’un elfe insouciant peut provoquer dans les trous… les villes humaines, se reprend-elle. Imaginez un peu ce que pourraient faire mes pairs s’ils décidaient de se servir de leur influence à dessein pour assouvir leurs propres désirs ? Heureusement pour vous, nous sommes vieux et pacifiques – pour la plupart. Néanmoins, les gens comme moi sont nécessaires pour maintenir un semblant d’équilibre lorsque l’un des miens dérape. Est-ce que vous comprenez la situation ? »

Elle détache chaque syllabe avec un calme trompeur qui n’appelle qu’à une seule réponse. Je hoche la tête en silence : c’est encore le seul moyen d’être sûr que je ne vais pas en rajouter une couche par mégarde.

« Bien. Maintenant, dites-moi où je peux retrouver Endolaniel.

— Honnêtement ? Même si je voulais vous répondre, je pourrais pas. Il est probablement rentré chez lui et je sais pas où il habite.

— J’ai bien sûr déjà vérifier cette hypothèse. Il n’est pas chez lui. Vous n’avez pas connaissance d’un endroit où il pourrait se réfugier lorsqu’il est contrarié ? J’ai enquêté sur vous et vous passez souvent du temps ensemble.

— Hé, de quel droit vous enquêtez sur moi ? J’ai rien fait ! En plus je suis mineur !

— Votre âge n’a aucun rapport avec la situation. Garder un œil sur tous les elfes qui habitent en ville et leurs fréquentations fait partie de mon travail. Le fait qu’Endolaniel ait disparu de mes radars prouve que je ne l’ai pas exécuté correctement. Alors ?

— J’en sais rien. Vous avez essayé l’école primaire des Remparts ? C’est là qu’il travaille. Je sais qu’il aime bien y passer du temps lorsqu’elle est vide, il s’y sent plus tranquille. »

La flic me scrute d’un air sceptique. Elle a senti mon hésitation avant de répondre, mais elle finit par pousser un soupir.

« Malheureusement, je n’ai pas les moyens de vous forcer à répondre si vous ne le souhaitez pas. Cependant, vous êtes au courant des enjeux. Si vous changez d’avis, n’hésitez pas à me contacter. » Elle me tend sa carte avant d’ajouter d’un ton intrigué : « Vous êtes vraiment inhabituel. Je crois bien que vous êtes le premier humain que je rencontre qui ne cherche pas à tout prix à me plaire. C’est donc que vous devez avoir du sang elfe quelque part dans vos veines, mais ça ne colle pas avec… »

Elle détaille ma physionomie avec un air de léger dégoût. Je sais bien que je ne suis pas aussi canon qu’elle ou Lani et que la puberté ne m’a pas arrangé, mais c’est tout de même vexant.

« Désolé d’être moche. Non, je n’ai pas de famille elfe, du moins pas que je sache. Si c’est le cas, ça remonte à longtemps – genre, au moins mes arrière-arrière-grand-parents – mais je pense qu’on me l’aurait dit. C’est le genre de truc que mes parents arrêteraient pas de me rabâcher. « Révise mieux que ça, tu fais honte à tes ancêtres, qu’est-ce que dirait ton aïeul Esstériel si tu lui montrais tes sales notes ? » Et ainsi de suite. Ensuite, ils l’inviteraient à boire le thé à la maison pour faire jaser les voisins. Vous voyez le genre.

— Non. » Et sans prendre la peine d’élaborer, elle ajoute : « Bien sûr, l’autre solution voudrait que vous soyez… oh. »

Il y a tellement de mépris dans ce « oh » que je viens d’être rétrogradé au rôle d’amibe végétative. Elle marmonne un mot bizarre – quelque chose de l’ordre de missozo – avant de repartir sans même me jeter un dernier regard. C’est dommage, elle commençait à s’ouvrir un peu. Elle a même failli me dire « bonne journée ».

Oh well. Il est temps de retrouver Lani, histoire de lui faire savoir qu’il est recherché.

Je n’ai pas réellement menti à la flic. L’école est effectivement l’une de ses tanières privilégiées. En fait, je pense même qu’il y passe plus de temps que dans son propre appart’ ; à l’époque où j’y allais, la rumeur voulait qu’il se soit installé un matelas dans le grenier. Même les instits en parlaient parfois, pendant la récré. Lani a toujours fait partie des meubles ; je doute que les choses aient changé depuis.

Mais le quartier des Remparts est trop loin du cybercafé. Si mon ami est aussi contrarié que le prétend cette flic, il aura choisi un spot plus accessible. Un spot où il peut évacuer sans gêner personne, sans attirer de foule, sans  causer de catastrophe. Et dans le quartier, je n’en connais qu’un seul qui réponde à ces critères.

Le karaoké.

À rollers, il me faut à peine quelques minutes pour l’atteindre. La devanture ne paye pas de mine : porte noire, murs rose, pas de vitrine et l’enseigne est éteinte – ou bien c’est tout comme : avec la lumière du jour, il est difficile de distinguer celle du néon. Une apparence trompeuse pour les néophytes, car les lieux sont ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ça signifie juste qu’en journée, il n’y a que des réguliers qui viennent là pour trouver un peu d’isolement et de tranquillité.

Je pousse la porte et me dirige droit vers le type qui tient l’accueil. Une nouvelle tête, je ne l’ai jamais vu auparavant. Lorsque je lui demande si un elfe s’est pointé durant la dernière heure, le sourire stupide qui fend soudain son visage en deux répond de lui-même. Il faut que j’insiste pour le tirer de ses pensées et le pousser à m’indiquer dans quelle cabine se trouve mon ami. Je le remercie lorsqu’il me répond enfin et profite de sa béatitude pour me glisser dans le couloir sans payer le droit d’entrée. Être ami avec un elfe, ça a ses avantages.

Au fond du couloir, une silhouette me fait sursauter. Je me fais avoir à chaque fois par ce foutu miroir. Pourquoi l’avoir placé ici, mystère ; peut-être pour donner un peu de lumière à la pièce et permettre aux clients de voir où ils mettent les pieds, malgré la pénombre tamisée dans laquelle tout le karaoké est plongé. Toujours est-il qu’aujourd’hui, il attire mon regard. Je n’arrive pas à chasser de mon esprit l’expression de dégoût de la flic lorsqu’elle m’a reluqué. Je ne me trouve pas particulièrement beau, mais je ne suis pas si moche que ça non plus.

Je suis petit, ça, je ne peux pas le nier. J’atteins péniblement le mètre soixante-cinq, mais principalement parce que j’ai les jambes courtes. Avec mes épaules étroites et mes bras légèrement trop longs, ça me donne peut-être un peu une dégaine d’araignée sous-alimentée. Mais ça, les gens ne peuvent pas le voir ! En tout cas pas quand je suis emmitouflé dans un hoodie comme aujourd’hui.

Non, je pense que le problème vient de ma tronche. Mes oreilles de chou-fleur, mes grands yeux trop écartés, mon nez épaté… Ce n’est pas moche en soi, du moins j’essaye de m’en convaincre, mais ça donne une impression de largeur qui ne colle pas avec ma stature. Comme si quelqu’un avait étalé mon visage sur une tartine trop grande.

… J’espère que ça passera avec la puberté. Après tout, j’ai même pas fini de grandir.

Au moins j’ai pas de problème d’acné. Contrairement aux autres du lycée, j’ai la peau parfaite, brune tirant sur le sombre, à peine voilée par l’ombre d’un duvet qui commence à me gratter le menton. C’est ma fierté : j’attends d’avoir une barbe depuis que j’ai cinq ans. J’espère qu’elle ne mettra pas trop longtemps à pousser, par contre. Si elle continue à gratter comme ça, elle va vite devenir pénible.

Je finis par détacher les yeux de mon reflet et je pousse la porte de la cabine de Lani. Je le retrouve affalé sur le canapé, la tête renversée par dessus l’accoudoir et les yeux plongés dans le vide, probablement à se remémorer une vie passée loin de la folie du monde moderne. Il n’a même pas sélectionné de chanson ou prit le micro ; il se contente de fredonner en boucle une mélodie étrange, à la fois entraînante et nostalgique, dont je ne comprends pas un traître mot. 

Je le laisse chantonner quelques minutes. Lani ne peut pas chanter en public sans provoquer une émeute. Même dans le confort de son appartement, ou dans le grenier de l’école, sa voix porte suffisamment pour qu’il ait des problèmes de voisinage. En journée, il se contient, mais on peut voir ses oreilles frémir dès qu’il entend de la musique. À force, je me suis rendu compte d’à quel point ça le démangeait de chanter et j’ai fini par trouver ce karaoké en cherchant sur internet. Ici, les murs sont insonorisés et personne ne risque de l’entendre et de se laisser envoûter par mégarde. Ça fait quelques années qu’on pratique régulièrement, mais je ne me suis jamais lassé de l’écouter.

Bien sûr, je préfèrerais crever que de le lui admettre.

Après quelques boucles répétitives, cependant, je commence à m’impatienter. S’il a remarqué que j’étais entré, il n’en montre rien.

« C’est quel langue ? » je finis par demander pour le forcer à réagir.

De longues secondes s’écoulent, le temps qu’il termine sa boucle et laisse la dernière note se fondre dans le silence. Je m’apprête à relancer la question avant que le silence s’éternise lorsqu’il daigne enfin me répondre.

« Du grec. » Puis, avant que j’ai le temps de poser une autre question, il ajoute : « Que fais-tu là, Malik ? Je te croyais en train de jouer au cybercafé. »

Il n’y a aucune accusation dans sa voix. Je sens de la curiosité surtout, et peut-être une pointe de contrariété aussi. Il aurait sans doute préféré que je le laisse ruminer en paix.

« Une flic te cherche. Une elfe. Je me suis dit que tu aimerais le savoir.

— C’est tout ? » Déçu, il se redresse péniblement et libère une place sur le canapé, qu’il tapote à mon attention. « Puisque tu es là, viens chanter avec moi.

— Comment ça, c’est tout ? Ça te fait pas flipper ?

— Pourquoi j’aurais peur ? Ce n’est pas la première fois que j’ai des problèmes avec l’autorité. Ce ne sera certainement pas la dernière non plus. Je suis vieux, Malik. Je connais la loi. Malgré les apparences, je sais très bien ce que je fais. Ce que je risque, également. Je ne crains plus d’affronter la conséquence de mes actes. Cela fait partie des quelques avantages à vivre longtemps. Il faut bien contrebalancer tous les inconvénients… »

À nouveau, le voilà à fredonner sa ritournelle antique. Je ne suis même pas sûr qu’il s’en rende compte. Ce n’est pas la première fois que parler de son âge le plonge dans la mélancolie… Mais je ne vais pas le laisser repartir si facilement dans son petit monde. J’ai d’autres questions.

« Qu’est-ce que ça veut dire, mizozo ?

— Comment tu dis ?

— Mizozo. Missozo ? C’est un truc que la flic m’a dit quand je lui ai parlé. Elle se demandait pourquoi je rampais pas à ses pieds comme tous les autres et elle m’a sorti ça avant de partir. C’est limite si elle m’a pas craché dessus en le disant.

— Aaaaah… Missó-dzoë. » Il fait rouler le mot sur la langue avec une sorte de plaisir moqueur. « Encore du grec. Il s’agit d’un vieux mot que les miens ont adopté il y a fort longtemps. Littéralement, cela signifie « celui-qui-hait-la-lumière ». C’est une manière d’évoquer certaines créatures sans attirer leur attention par mégarde, en évitant de prononcer directement leur nom.

— Super. Une insulte, quoi.

— Pour les elfes, la pire de toutes depuis plus de deux mille ans. Tu t’es fait traiter de gobelin, mon ami.

— C’est ridicule. Et spéciste. Quelle insulte pourrie. Même si j’étais un gobelin, quel mal il y aurait à ça ? »

Et pourtant, elle tape quelque part où ça fait mal. Je revois l’air dégoûté de la flic et ma tronche dans le miroir. Et s’il y avait un fond de vérité dans tout ça ? Les grandes oreilles, les yeux globuleux, le museau écrasé, la petite taille… Tout ça, c’est des caractéristiques classiques de gobelin. Maintenant que j’y pense, j’ai toujours été maladroit, incapable d’apprécier les distances ou de mesurer ma force, comme si j’étais en lutte contre un corps trop étroit.

Malgré moi, mon esprit se met à tracer mon arbre généalogique dans ma tête. Je peux tout de suite écarter mes parents et mes grand-parents : plus humains, tu meurs. D’ailleurs, aucun d’eux n’est aussi petit que moi. Si ça se trouve, ils m’ont adopté.

C’est ridicule. C’est ridicule. C’est ridicule. J’ai beau me répéter que c’est ridicule, ma tête s’en tape : elle me passe en boucle tous mes souvenirs d’engueulade avec mes parents, tous les regards en coin qu’ils ont pu me jeter quand ils pensaient que j’avais, tous les adultes qui m’ont vu gamin et qui m’ont dit « Oh mais qu’est-ce qu’il est grand pour son âge ! » Je trouve de nouveaux sens à leurs remarques, des interprétations stupides et capillotractées que la raison et la logique me demandent d’ignorer.

Je n’y arrive pas. Ça fait trop sens. Ça colle avec… tout. Mes problèmes. Mes différences. Ma solitude. Si je suis à moitié gobelin, évidemment que je trouve personne d’autre pour me ressembler ! Ils habitent en ville depuis plus longtemps que mes parents, pourtant on continue à les traiter comme l’Ennemi – avec un grand E. On ne se mêle pas à eux, on leur parle à peine, on ne les accepte nulle part. Oh, en théorie, ils sont libres de circuler ; en pratique, ils habitent au quartier gobelin, ils vont à l’école des gobelins et ils bossent dans les usines ou les mines – y’a une raison pour laquelle on dit un taf de gobelin quand on reçoit trop de boulot à l’école. J’imagine pas la honte si tu commences dire que tu as fait des gosses avec un gobelin…

Tu m’étonnes qu’ils se révoltent. C’est injuste. Et si c’était ça, ma vie, maintenant ? Et si mes parents m’avaient menti depuis toujours ? Et si j’étais réellement un des leurs ?

« Quel mal en effet, » reprend Lani d’un ton beaucoup plus sérieux. Il a dû voir que ça me travaille, parce qu’il se lève pour me forcer à m’asseoir. « Je comprends pourquoi Taviel en est arrivée à cette conclusion, cependant. En dehors de nous, les gobelins sont les seules créa… personnes à résister à notre influence.

— Tu as failli dire créature, » je crache, étonné de ressentir soudain autant de colère. « Tu les vois comme des monstres, hein ?

— Les elfes et les gobelins ont un passé commun délicat, répond-il en soupirant. Pavé de guerres et de morts. C’est une race jeune. Nous les avons vu grandir et se développer. J’étais là quand ils n’étaient encore que des animaux, sans langage et sans civilisation, puis quand ils ont construits leurs premiers villages au fond de leurs grottes, puis quand ils ont décidé que nos forêts étaient à leur goût. Nombre de mes amis sont tombés sous leurs assauts ; et nous leur avons rendu coup pour coup, parfois exagérément. Les elfes ont la mémoire très, très longue – l’un des inconvénients de l’immortalité. Il est parfois difficile de se souvenir que cette époque est révolue…

— Alors tu me vois comme un animal… »

Le silence s’épaissit autour de nous. C’est ridicule. Cette situation, cette phrase, tout ce ressentiment qui commence à remonter du fond de mes entrailles. Je ne suis même pas en colère contre Lani en particulier. Peut-être un peu. Il a vécu longtemps non ? Il a dû deviner. Il ne me l’a pas dit. Personne ne m’a rien dit. C’est ce qui me fout le plus en rogne : personne n’a jugé bon de me le dire !

« C’est parce que la possibilité ne m’a même pas effleuré l’esprit. Tu penses à voix haute, mon ami, » ajoute-t-il en insistant sur le dernier mot lorsqu’il me voit hausser un sourcil, avant de reprendre : « L’hypothèse de Taviel est intéressante. Vraisemblable, même… si ce n’est que je ne connais aucun cas de métissage impliquant des gobelins. Non, à mon avis, il existe d’autres explications beaucoup plus simples.

— Comment ça ?

— Tu n’es pas un cas aussi isolé que nous le pensions il y a dix ans, Malik. J’ai rencontré d’autres enfants comme toi ces quelques dernières années. Ma théorie à moi, c’est que vous autres humains, à force de nous côtoyer, vous commencez à développer une sorte d’immunité à notre présence – et il serait temps que ça arrive. Qu’est-ce que tu en penses, Taviel ? »

Je sursaute lorsque la flic s’avance dans la pièce. Je ne l’ai ni entendu ouvrir la porte, ni vu rentrer. Lani s’esclaffe devant ma réaction, mais je suis trop occupé à chercher une sortie pour me sentir vexé. Malheureusement, la flic bloque le seul accès à la pièce.

« J’en pense que tu fondes trop d’espoir dans ce gamin, Endolaniel. Je te l’ai dit il y a deux mille ans à Athènes et je te le redis ici aujourd’hui : tu ne pourras jamais te mêler aux humains et vivre une vie normale avec eux.

— Et pourtant, c’est ce que je fais aujourd’hui avec mon jeune ami. »

La flic secoue la tête, visiblement déçue mais pas surprise par la réaction de Lani.

« Attendez… Vous vous connaissez ? »

La phrase est sortie toute seule – il va vraiment falloir que je travaille là-dessus. La flic – Taviel – me regarde comme si j’étais un cafard stupide. Honnêtement, cette fois, j’ai du mal à lui donner tort…

« Non non, plus important, comment vous nous avez trouvé ?

— Ce n’est vraiment pas le plus brillant de la portée, note la flic. Tu m’as habitué à mieux dans tes fréquentations, Endolaniel. Au moins, Sekilios savait aligner deux pensées quand il ne chantait pas. Ce doit-être sa moitié missó-dzoë qui lui atrophie à ce point la cervelle et les sens.

— Vous… m’avez suivi, c’est ça ? Merde. C’est moi qui vous ai montré le chemin.

— Dis à ton… ami… de se calmer, Endolaniel. Sinon je l’embarque.

— Sous quel motif ? » Je fulmine, à deux doigts de me jeter sur elle, mais Lani me retient d’une main sur l’épaule. Il a une sacrée poigne – on ne s’attend pas à autant de force de la part de quelqu’un d’aussi svelte, mais j’imagine que plusieurs millénaires d’existence forgent les muscles.

« Réponds-lui, Taviel. Sous quel motif ? Il n’a rien fait. »

Je n’ai jamais entendu un tel ton chez Lani. Dur et tranchant.

« Pour l’instant. Mais on sait tous les deux de quel bois sont faites les créatures de son espèce.

— Tu n’as pas écouté ce que j’ai dit. Ce n’est pas…

— Je n’ai pas besoin de t’écouter. J’ai des yeux pour voir. Et ce que j’ai vu, c’est un elfe et un demi-gobelin qui ont volontairement créé un accident boulevard Lapalisse. C’est un précédant dangereux, Endolaniel. Dangereux pour nos trois peuples. » C’est à son tour de soupirer, avant de se radoucir – un peu. « Je n’essaye pas de te contrarier pour le plaisir, je veux simplement maintenir la paix.

— Nous ne sommes pas en paix, Taviel. Au mieux, c’est un statu quo que tu entretiens.

— Depuis quand est-ce que tu reprends les slogans des gobelins ? Tu as rejoins leur révolte ?

— Non. Mais cela ne signifie pas qu’ils ont tort. Tant que la ségrégation des espèces continuera, il n’y aura jamais de coexistence possible. Si nous voulons un jour que les humains nous traitent en égaux, il faut bien nous mêler à eux. Sans nous empêcher d’exister.

— Tu es trop naïf. Ce que tu attends n’arrivera pas. Pas plus que c’est arrivé à Florence. Ou à Athènes. Ou à Uruk.

— C’est déjà en train d’arriver, insiste Lani. Malik en est la preuve. Les enfants à l’école aussi. Il y a beaucoup plus d’humains à présent.

— Plus de potentiel pour déclencher une catastrophe.

— Plus de potentiel pour bâtir des ponts durables entre nos espèces. Tu y crois, toi aussi. Tu ne peux pas le nier. Tu ne ferais pas le travail que tu fais encore et encore, siècle après siècle, si tu n’y croyais pas.

— Je le fais pour t’empêcher de nous mettre tous en danger, » s’impatiente la flic.

Mais une graine de doute est apparue dans son regard. Je l’ai aperçue quand ses yeux se sont brièvement posés sur moi, au moment où Lani a prononcé mon nom. J’ose à peine respirer à présent, écrasé par la présence de deux elfes sur les nerfs. Même en étant insensible à leur charme, je ne suis définitivement pas immunisé à la tension qu’ils dégagent.

« Si tu m’obliges à partir maintenant, tout les efforts que j’ai mis à élever ces enfants immunisés voleront en éclat. Il me faudra des décennies pour recommencer.

— Ou alors, tu pourrais te montrer réaliste et venir avec moi. Nous n’avons rien à faire dans une ville d’humains, de toute façon.

— Taviel… Tu sais comme moi qu’à ce rythme, nous n’aurons de toute façon plus le choix d’ici deux ou trois siècles. Nos forêts ne seront bientôt plus qu’un lointain souvenir. Autant choisir où et comment nous intégrons leur monde, tu ne crois pas ?

— Je… »

Elle cherche ses mots, réfléchit un peu trop longtemps. Les paroles de Lani semblent avoir fait mouche. Il en rajoute une couche :

« Et puis ne me fait pas croire que tu ne t’amuses pas parmi eux. Chaque fois que nous nous croisons, tu as un nouveau gadget humain que tu n’arrives pas à lâcher. Tu me montreras comment marche cette tablette ? »

La flic lève les yeux au ciel. Elle se détend enfin — légèrement.

« Très bien. Fais comme tu l’entends, Endolaniel. Mais sache que je te garde à l’œil – de très très près.

— Comme toujours, Taviel. Je serais inquiet si je ne te savais pas dans les parages. »

Elle le regarde d’un air suspicieux, tâchant de déterminer s’il s’agit d’un sarcasme, mais le sourire de Lani ne laisse rien transparaître. Vaincue, elle finit par abandonner et se dirige vers la sortie.

« Passe chez moi ce week-end, lance-t-elle depuis la porte, je te montrerai pour la tablette. »

J’écoute le son de ses pas dans le couloir tandis qu’elle s’éloigne et pousse un profond soupir lorsque le silence s’abat enfin sur nous. Je suis épuisé. Entre ma petite crise identitaire et… ça… je crois que j’ai gagné une bonne nuit de sommeil. Et peut-être la journée qui va avec.

« Alors… c’est tout ? je finis par demander. Elle te fout la paix, comme ça ?

— Oui, il semblerait. Ce n’était pas gagné d’avance, mais pour une fois, j’ai réussi à la convaincre de me laisser une chance. J’espère ne pas la décevoir.

— T’inquiète, Lani. On va lui prouver que t’as raison, ne serait-ce que pour lui faire ravaler ses grands airs. Elle a toujours été aussi pète-cul ?

— Oui, répond-il en rigolant. Mais elle est une des rares constantes de ma vie ; j’ai donc appris à l’apprécier telle qu’elle est. À l’attendre, même. Je devrais peut-être la remercier d’être toujours là pour veiller sur moi et réparer mes bêtises, la prochaine fois que je la verrais. Cela fait de nous des amis, en quelque sorte. Je suppose. » Il se tourne vers moi, l’air étrangement solennel, lui qui est plutôt du genre à rire de tout ou à vivre sur la lune. « Toi aussi, mon ami, je devrais te remercier. Tu m’aides comme aucun autre humain auparavant. Non comptant de me prouver que la cohabitation est possible, tu m’inities à toutes les pratiques fascinantes du monde moderne. Je ne sais pas comment j’ai pu vivre tout ce temps sans rollers à mes pieds.

— Crétin. Tu vas réussir à me faire pleurer, si tu continues à faire dans la guimauve. Je regrette juste de pas avoir réussi à te faire jouer à EoK. Ça devra attendre que tu aies les moyens de te payer un ordi… »

Une idée traverse soudain mon esprit. Je suis un putain de génie. Tout excité, je sors mon téléphone et commence à farfouiller sur internet.

« Qu’est-ce que tu fais ?

— Je cherche un autre cybercafé.

— C’est gentil, Malik, mais je crois que l’expérience a prouvé que ce n’était pas une bonne idée.

— Tout dépend ce qu’on regarde. Trouvé ! Au 55, rue du Moulin Brisé ! »

Je lui tends mon téléphone pour le laisser regarder. Ses yeux s’ouvrent en grand.

« Mais c’est…

— … Dans le quartier gobelin ! Ils sont immunisés n’est-ce pas ? Il ne devrait pas y avoir de problème, du coup.

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, Malik. Les elfes n’aiment pas les gobelins, et les gobelins n’aiment pas les elfes. Je n’ai pas envie de créer une émeute… une vraie cette fois. En plus, la plupart des gobelins sont en grève depuis la fin de la révolte. Rien ne garantit que ce sera ouvert.

— Leur site a l’air de dire que c’est ok. Qu’est-ce qu’on perd à tenter le coup, monsieur « il faut bien se mêler aux autres pour faire avancer les choses » ?

— Je ne sais pas… »

Il y a de l’hésitation et de la peine dans sa voix. Chat échaudé craint l’eau froide, j’imagine ; mais j’ai besoin de cette petite virée dans le quartier gobelin. Je m’en rends compte au moment où j’ouvre la bouche.

« C’est l’occasion ou jamais de vérifier la théorie de ta pote la flic. Ou la tienne. Si on va là-bas je trouverai peut-être des réponses sur mes origines. C’est plus drôle comme ça que de demander à papa et maman, en tout cas. »

Une flamme s’allume dans son regard. J’ai touché juste. C’est l’œuvre de sa vie après tout : il ne peut pas résister à la tentation de prouver qu’il a raison. Finalement, cette journée pourrie va peut-être pouvoir se terminer décemment !

« Alors ? Prêt à prendre ta raclée sur EoK ?

— Oui. Laisse-moi juste le temps d’enfiler mes rollers… »