Fissures

The Rift

Ce matin-là, Sophie se réveilla en sursaut avec la certitude que quelque chose clochait, mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Elle tourna et se retourna frénétiquement dans son lit jusqu’à ce que ses yeux, encore à moitié englués par le sommeil, se posent sur les grands chiffres rouges de son radio-réveil.

Huit heures cinquante-sept.

Elle mit un moment à comprendre ce qu’elle lisait. Pas possible. Son horloge interne était réglée et bien huilée : elle n’aurait pas dû émerger avant midi. Des années d’entraînement à lézarder au lit pour s’en assurer. Et pourtant le réveil persistait : huit heures cinquante-huit, affichait-il fièrement. Sophie aurait juré qu’il prenait plaisir à lui montrer de telles horreurs. Elle n’avait aucun mal à imaginer un sourire narquois derrière les chiffres.

« Sale bête, » grogna-t-elle en le couchant d’un geste sec pour cacher sa lumière. Puis elle se rallongea et tenta de se rendormir. En vain. Quelque chose la dérangeait toujours, et ce n’était pas seulement l’heure.

Elle y réfléchissait du fond de sa couette lorsqu’elle distingua, tapie dans la pénombre matinale, une étrange fissure qui courait le long du plafond. On aurait dit une grosse brèche, plus sombre que le reste de la pièce. Comme un petit canyon, ou l’entrée d’un gouffre, sauf que c’était dans son plafond. Sophie frissonna. Elle commençait à se sentir mal à l’aise. Elle n’aimait pas tellement le noir.

La jeune femme se leva prudemment et, sans quitter le trou des yeux, se dirigea vers son bureau. Elle tendit la main vers sa lampe à dessin et la pointa vers le plafond. Elle hésita un instant, puis elle l’alluma. L’ampoule grésilla, clignota faiblement, hésita un instant et décida finalement de faire grève. Contrariée, Sophie fit jouer le bouton plusieurs fois, clic clic clic, mais la lampe refusa de fonctionner. Là-haut, dans la fissure, quelque chose bougea. Sophie retira vivement sa main de l’interrupteur et cessa de respirer.

« Ok, là ça devient carrément flippant, » murmura-t-elle après un moment sans rien apercevoir d’autre. Lentement, elle s’approcha de sa fenêtre, en prenant bien garde à ne pas passer directement sous la brèche. Pour ouvrir les volets, il faudrait qu’elle la quitte des yeux quelques instants et l’idée ne lui plaisait pas du tout. Toutes les histoires qu’on lui racontait quand elle était gamine lui tournaient dans la tête, celles où les monstres cachés sous son lit attendaient simplement qu’elle leur tourne le dos pour lui sauter dessus. Elle pensait en avoir oublié la plupart en grandissant, elle avait cru qu’elle avait surmonté ces vieilles peurs irrationnelles – après tout, maintenant, elle dézinguait du zombie à tour de bras dès qu’elle avait l’occasion de mettre la main sur une manette. Et pourtant, voilà qu’une faille dans un plafond suffisait à réveiller ses cauchemars enfouis, ses vieilles hallucinations d’enfant. Les mains de ténèbres qui essayaient d’agripper ses cheveux et ses poignets dans la nuit, les bruits qui résonnaient dans sa chambre, les chuintements dans les murs, les craquements sinistres du parquet, les respirations juste contre son oreille. Les visages pâles aussi, ceux au regard sans vie, d’un blanc laiteux et brillant, qui erraient en flottant dans le noir alors qu’elle cherchait à s’endormir, juste à s’endormir. Les nuits comme ça, Petite Sophie se forçait au silence. Elle ne criait pas, ne pleurait pas, ne bougeait pas. Si elle avait émis le moindre son, les visages l’auraient remarquée. Alors elle attendait, dans l’horreur la plus totale, sans quitter les monstres des yeux. Le sommeil finissait toujours par la rattraper. Grande Sophie était tentée de faire pareil, à présent. De laisser couler, d’attendre que ça passe et de se terrer dans son lit. Mais quelque chose lui disait que ce ne serait pas aussi simple. Que la fissure ne la laisserait pas tranquille.

Sophie prit une grande inspiration. Puis d’un geste souple du poignet, elle ouvrit la fenêtre, fit basculer le battant et planta son coude dans les volets avec toute la force qu’elle avait. Heureusement, c’étaient de vieux volets en bois, à moitié pourris par la pluie et par le gel. Ils se brisèrent d’un coup et s’écrasèrent avec un bruit sourd dans la neige, trois mètres plus bas. De toute façon, voilà des mois que son père parlait de les changer. La lumière bleue du matin envahit la chambre, chassant les ombres et les derniers cauchemars.

Mais la brèche était toujours là. Sophie pouvait la voir comme une plaie béante qui suintait. Il s’en dégageait une sorte de fumée épaisse, des volutes opaques d’un noir absolu. Elles tombaient du plafond en louvoyant, comme attirées, attisées par le soleil. Et par Sophie. Une langue de ténèbres jaillit soudainement de la masse, droit sur la jeune femme. Elle esquiva l’assaut par pur réflexe, en se jetant à terre. Elle se releva d’une roulade, incapable de réfléchir à ce qu’elle faisait, et fonça vers la porte qu’elle ouvrit d’un coup d’épaule. Elle dévala l’escalier en trombes jusque dans le salon et s’autorisa enfin à souffler un peu.

Le noir ne l’avait pas suivie jusque là, pas encore en tout cas. Pourtant, Sophie ne se sentait pas beaucoup plus en sécurité. Elle regarda autour d’elle et comprit rapidement pourquoi : la télé était éteinte, la pièce silencieuse, la maison déserte. Il aurait dû y avoir du monde debout à cette heure-ci, personne ne travaillait le dimanche. Il n’y avait pas de balade prévue non plus, pas de famille à visiter, rien qui justifiât l’absence du reste de la famille. Sophie frissonna et leva lentement la tête. Elle se figea.

Au plafond s’ouvrait un gouffre noir béant qui exsudait des ombres.

Pourtant celles-ci n’attaquaient pas. La jeune femme reprit ses esprits et recula lentement, le cœur battant, jusqu’à la porte d’entrée. Elle ouvrit la porte avec précaution, sortit en silence et referma derrière elle. Puis elle s’éloigna de la maison. Libre, en vie et entière. Elle souffla de soulagement.

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » demanda-t-elle à voix haute, bien consciente d’être seule dans la rue. Elle se sentait un peu bête, mais ça lui faisait du bien. Elle lâcha un chapelet de jurons supplémentaires pour essayer de se calmer les nerfs sans trop de succès. Elle commençait à angoisser sévère. Personne, nulle part. Elle était seule. Ces foutues fissures qui s’ouvraient un peu partout autour d’elle, sur les murs des maisons et même parfois dans le sol. Elles n’étaient pas toutes noires, cependant. Certaines émettaient une lumière colorée, bleue, ou verte, ou jaune… Malgré elle, Sophie sentit sa curiosité piquée à vif. Elle voulut se diriger vers l’une d’elle mais un chat, un peu plus loin, l’en dissuada. Il errait à deux rues de là, l’air affolé, la tête basse et la queue entre les jambes, quand il dressa soudain les oreilles. Il tourna la tête vers la faille la plus proche et se mit à ronronner bruyamment. Il s’approcha de la brèche à pas de velours, la queue soudain droite et les moustaches frissonnantes. Il se fit happer par des tentacules de lumière rose et entraîner de l’autre côté sans comprendre ce qu’il se passait. Ses ronronnements de plaisir résonnèrent un moment dans le silence de la rue.

Ses ardeurs exploratrices douchées, Sophie décida de battre en retraite vers la voiture. Son père laissait toujours les clefs sur le contact, elle n’avait qu’à monter dedans et partir loin, très loin. Peut-être là où il restait encore des gens. Elle démarra, pesta contre le réservoir presque vide et se mit en route vers la ville. Il allait falloir qu’elle trouve de quoi faire le plein.

Elle ne croisa personne sur sa route. Toutes les voitures étaient arrêtées, laissées à l’abandon au milieu du chemin. Pas de piétons sur les trottoirs non plus. Elle en venait presque à regretter les cyclistes. Presque. Il ne fallait tout de même pas exagérer.

« On va où ? » dit soudain une voix ensommeillée à l’arrière de la voiture. Sophie sursauta et fit un écart sur la route. Elle eut toutes les peines du monde à retrouver la maîtrise du volant. Heureusement qu’il n’y avait personne en face. Le cœur battant, elle freina et se retourna.

« Tu m’as fait peur, espèce d’idiot ! Qu’est-ce que tu fais là, d’abord ? Je te croyais à Toulouse. Non non non : d’abord, comment tu t’es retrouvé dans la voiture ? »

Baptiste sourit, les cheveux à moitié ébouriffés, et se pencha pour embrasser Sophie.

« Il s’est passé quelque chose de grave hier, j’ai dû revenir en vitesse. Mon portable est mort, sinon je t’aurais prévenue. Je suis arrivé dans la nuit, il était tard et je savais pas vraiment où aller. Du coup je suis venu ici. Je tenais pas tellement à vous réveiller tous en rentrant comme un voleur, mais ça pelait quand même pas mal et la voiture était ouverte. Donc j’ai dormi là.

– Ça tient pas vraiment debout, ton histoire…

– En même temps, qu’est-ce qui tient debout, ce matin ? » demanda Baptiste en regardant les fissures défiler par la fenêtre.

Sophie acquiesça et reprit la route. Elle avait du mal à tout avaler, mais elle était contente de ne plus être toute seule. Ce serait plus facile de tenir le coup avec Baptiste à ses côtés.

« Qu’est-ce qui s’est passé, à Toulouse, du coup ?

– La même chose qu’ici, je crois. En moins violent. Il restait encore des gens dans les rues quand je suis parti. J’ai pas vraiment pu voir, on m’a fait évacuer sans que je comprenne trop ce qui se passait et on m’a collé dans le premier train qui passait. Celui pour Bordeaux. Tout ce que je sais, c’est que ça a bouffé tous les réseaux. Plus de téléphone, plus d’internet, plus de télé, même plus de radio. »

La jeune femme jeta un œil à son propre portable tout en gardant un œil sur la route.

« Mon téléphone est HS aussi. Ça daille. Y’en a partout de ces… trucs, tu crois ? Qu’est-ce que c’est à ton avis ?

– Aucune idée. Franchement aucune idée. » Une angoisse sourde perçait dans sa voix, qui fit froid dans le dos à Sophie. Elle avait envie de serrer Baptiste dans ses bras pour le rassurer, se rassurer elle-même ; et d’un autre côté, elle sentait l’excitation commencer à l’envahir. Elle avait souvent imaginé ce qu’elle ferait en cas d’apocalypse zombie. A présent, elle était en plein dedans. Ce n’était pas tout à fait la même chose bien sûr, mais elle avait l’impression d’entamer une aventure. Il y avait quelque chose de jouissif là-dedans.

« Bon, commença-t-elle. Ce qu’on va faire, c’est qu’on va commencer par faire le plein et trouver de quoi remplir le coffre. Si on se débrouille bien, on devrait pouvoir se ravitailler en sortant de ville. Des couvertures, des conserves, des… »

Quelqu’un se jeta devant la voiture. Sophie tourna le volant d’un coup sec. La voiture dérapa sur quelques mètres avant de basculer sur le côté. Ils firent quelques tonneaux avant de s’arrêter sur le toit. La jeune femme avait les oreilles qui sifflaient et des taches de couleurs dansaient devant ses yeux. Elle reprit ses esprits lentement, paniqua, se débattit avec la ceinture et défonça la portière pour sortir. Sans prendre le temps de réfléchir à ce qui s’était passé, elle se précipita vers l’arrière pour aider Baptiste à s’extirper de là. Elle pesta contre la poignée bloquée avant de mettre un grand coup de pied dans la vitre, puis un deuxième, et un troisième, jusqu’à ce qu’elle explose. Elle tira son petit ami hors de la voiture et l’examina rapidement. Il était assommé mais n’avait pas l’air blessé outre mesure. Elle soupira de soulagement, se laissa tomber par terre et éclata d’un rire nerveux. Ça la fit tousser. Elle avait mal aux côtes, la voiture était morte et ils étaient probablement condamnés, mais pour l’instant, elle s’en fichait complètement. Ils étaient en vie.

Au bout d’un petit moment, une ombre imposante se dressa au-dessus d’elle et la fit sursauter. Par bonheur, elle n’avait rien à voir avec les tentacules de ténèbres des fissures.

« Vous allez bien, jeune demoiselle ? » s’enquit l’ombre. Sophie hocha la tête et se releva péniblement. « Oh là, doucement. Vous allez vous faire mal. Je suis désolé, je ne voulais pas causer un accident. »

La voix de l’ombre était grave et profonde, avec une pointe d’accent que la jeune femme n’arrivait pas à reconnaître. Elle cligna des yeux pour chasser les étoiles qui continuaient à danser devant sa tête et détailla l’étranger. C’était l’homme le plus grand qu’elle avait jamais vu, la peau tannée par le soleil, les cheveux longs et la barbe tressée et parée d’anneaux. Il était habillé en tunique et pantalon de toile. De son dos dépassait la poignée d’une épée.

« Qu’est-ce que… Qui… Vous sortez d’un livre de fantasy ? ne put s’empêcher de demander Sophie.

– Je ne viens pas d’un livre, non. J’aurais préféré que ce soit une simple histoire. Tout ce que vous avez besoin de savoir, c’est que vous êtes en danger et que vous allez devoir m’accompagner si vous voulez vous en sortir.

– Minute. Vous êtes tout seul ? Y’a d’autres survivants ? Pourquoi on les a pas croisés plus tôt ?

– Eh bien, il y en a peu, beaucoup de monde s’est fait entraîner dans les Failles. Mes compagnons et moi-même luttons toujours pour…

– Vos compagnons ? Qu’est-ce qui se passe à la fin ? D’abord les fissures bizarre chez moi, ensuite les cauchemars, les trucs qui m’attaquent, les gens qui disparaissent, les chats qui se font avaler par des trous de lumière rose…

– Nous en discuterons plus tard. Pour l’instant, il serait plus prudent de…

– Non, je veux savoir. J’ai le droit de savoir. Nos vies sont en danger. » Elle jeta un œil à Baptiste qui se relevait à son tour en les observant d’un air hagard, pas tout à fait remis de l’accident.

« D’accord, capitula le guerrier. Mais on peut parler en marchant. Venez. »

Ils se mirent en route d’un pas pressant en direction du centre-ville en faisant parfois de larges détours pour éviter les fissures. Régulièrement, ils étaient obligés d’en approcher une : le guerrier, qui s’appelait Sol, dégainait alors sa lame pour leur frayer un chemin parmi les tentacules colorés tandis que Baptiste et Sophie se dépêchaient de passer. Sophie avait horreur d’être impuissante, mais elle devait bien avouer qu’elle n’enviait pas la position du guerrier.

Le reste du temps, ils écoutaient avec attention les explications de Sol. Sophie avait suffisamment vu de films, lu de comics ou fini de jeux pour s’attendre à n’importe quoi. Elle ne fut pas déçue. Selon Sol, l’univers était assiégé par une créature terrible, venue d’une autre dimension. Elle se nourrissait de tout ce qui existait, sans exception. Dans sa faim insatiable, elle avait déjà entièrement dévoré son propre monde et s’attaquait maintenant à tous les autres. Sol et ses compagnons venaient d’autres univers, qui étaient déjà tombés. Ils voyageaient à travers les Failles que la créature ouvrait. Ils n’étaient qu’une poignée de chanceux assez discrets pour que la bête ne les remarque pas.

« Attendez, y’a quelques trucs qui coincent, quand même, déclara Sophie. Déjà, comment vous savez d’où elle vient et ce qui s’est passé ?

– J’ai rencontré quelqu’un du Premier Univers. C’est lui qui a monté notre groupe et qui nous a raconté. Mais il n’est plus avec nous. Il est resté en arrière il y a longtemps. Il était fatigué de voyager.

– Bon. En admettant que ce que vous dites est vrai, ça colle toujours pas. Comment vous faites pour traverser sans vous faire bouffer ? Parce que, ce que vous racontez, ça ressemble gavé à quelqu’un qui se jette dans la gueule du loup, quand même.

– Je… ne sais pas, répondit Sol d’un ton fuyant. Nous sommes discrets et nous savons nous battre. Nous avançons vite et nous ne retournons jamais vers les lieux que nous avons traversés. Il y a peut-être un guide qui nous mène dans les méandres de l’espace et du temps et nous le suivons. Ou bien nous avançons à l’instinct, liés par nos intuitions communes. Honnêtement, je ne peux vraiment vous le dire. Ce que je sais par contre, c’est que les Failles ne mènent pas dans un monde choisi au hasard. Elles sont liées aux émotions. Pour résumer, les Failles noires vous mèneront au cœur de vos peurs les plus profondes tandis que les vertes vous enverront vers les rivages de la sérénité et de la paix. En vérité, c’est un peu plus complexe que cela, mais je n’aurais jamais vraiment le temps de bien vous expliquer.

– Mais ? rétorqua Sophie. Je sens qu’il y a un mais. Ça peut pas être aussi simple. Vous seriez pas là, sinon, vous vous doreriez la pilule sur une plage de cocotiers. »

Le guerrier sourit. Puis il tourna la tête vers une faille rose et son visage perdit toute trace de joie.

« Vous avez l’esprit vif, jeune demoiselle. Dans la précipitation nous avons rarement le temps de réfléchir à la Faille que nous empruntons. Voyez-vous, la Bête est rapide. Une fois qu’elle commence son festin, il lui suffit de quelques heures pour réduire à néant un monde entier. J’ai… vu des choses qui m’ont ôté l’envie de voyager, moi aussi. Pourtant je continue. Il faut trouver un moyen d’arrêter ce monstre.

– Et vous avez aucune idée de la manière dont on peut s’en débarrasser ?

– Si, du moins, en théorie. Lui résister. Forcer la Bête à sortir de son trou. Elle possède un oeil, son unique point faible. Mais elle est devenue trop grosse à présent, elle jette rarement plus d’un regard à travers ses Failles, et sitôt l’instant passé, c’est déjà trop tard.

– Alors…

– Non. Votre monde n’est pas perdu. Elle ne s’est pas encore montrée.

– Vous savez où elle va apparaître ?

– Nous ne sommes sûrs de rien, mais il y a de bonnes chances pour que ce soit quelque part dans ce quartier.

– Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a de si particulier… Oh. »

Ils s’arrêtèrent. Sophie leva la tête vers les bâtiments de la fac de Sciences. Ils étaient à Peixotto. Non loin de là se trouvait…

« La Porte des Étoiles, » murmura-t-elle. Baptiste acquiesça, l’air nerveux. Sol la regarda et son expression était plus grave et sérieuse encore qu’auparavant.

« Ça devient dangereux à partir de là. Les Failles sont plus nombreuses ici qu’ailleurs. Vous feriez mieux de rester derrière moi que je…

– Oh non. Non non non. Me faites pas le coup de la demoiselle en détresse, parce que ça daille gavé. Je peux me battre. Je suis pas une PNJ qu’on escorte. »

Sol hésita, mais face au regard farouche de Sophie, il décida de ne pas insister. Il tira de sa botte une paire de dague aux lames effilées – de véritables glaives, en fait, à l’échelle de la jeune femme – qu’il tendit à Sophie. Baptiste, de son côté, avait ramassé une barre en fer qui traînait à proximité. Un morceau de rail complètement défoncé qu’il tenait des deux mains.

« Ben quoi ? dit-il à Sophie qui le regardait en haussant les sourcils. Moi aussi je peux me défendre tout seul.

– Une dernière chose, coupa Sol. Méfiez-vous de tout ce que vous verrez. La Bête sait exploiter les Failles. Elle manipulera vos émotions, vous faisant voir vos peurs les plus profondes, vos joies les plus pures. » Il fit une pause, les yeux dans le vide. « Vos désirs les plus ardents, » ajouta-t-il dans un souffle.

Ils se mirent en route avec prudence, pénétrant l’enceinte de la fac sans un mot. Malgré sa bravache un peu plus tôt, Sophie n’était pas très rassurée, du moins au début. Les lames dans ses mains tremblaient affreusement et ses gestes gauches tenaient plus du réflexe que de la maîtrise. Ils étaient obligés de passer près des brèches à présent, forcés de naviguer entre les visions de fantômes masqués, de zombies mutilés, de choses bizarres et visqueuses qu’elle n’arrivait même pas à reconnaître. Baptiste agitait sa barre devant lui pour les faire fuir, mais Sol, lui, restait stoïque, visage fermé et dents serrées. Il ne levait son épée que pour frapper les membres de la Bête qui jaillissaient des Failles dont il passait trop près. Sophie observa ses mouvements précis et désinvoltes, raffermit sa prise sur ses armes et tenta d’imiter sa posture. Elle n’avait rien de l’espèce d’aura de puissance que dégageait le grand guerrier, mais elle se sentit un peu rassurée quand elle frappa son premier tentacule de ténèbres. Ses mouvements étaient plus rapides et plus efficaces qu’elle ne l’aurait pensé et la Bête plus lente qu’elle ne l’avait crue. Peu à peu elle gagna en confiance, commença à jouer de ses lames et la peur s’envola d’elle-même, emportant avec elle la plupart des créatures qu’elle voyait.

« Ils sont que dans ta tête, ma grande, se dit-elle avec conviction. T’as rien à craindre de ces monstres, ils sont que dans ta tête. »

Un fantôme fonça soudain vers elle. Par réflexe elle leva l’un de ses glaives, mais au lieu de frapper, elle prit une grande inspiration et marcha à travers lui. Elle ne sentit rien, pas même un frisson. Ce n’étaient que des hallucinations. Un poids dont elle n’avait même pas eu conscience s’envola de ses épaules. Elle se tint plus droite, avançant avec plus de détermination. Sol jeta vers elle un coup d’œil approbateur et un léger sourire en coin.

« Sophie ! Ohé, Sophie ! »

Elle se retourna. Un peu plus loin, vers l’entrée d’un bâtiment, se tenaient ses parents qui lui faisaient signe. Ils étaient en pleine forme, les traits tirés par la fatigue peut-être mais en un seul morceau. Pas disparus. Pas morts avalés par une bestiole venue d’ailleurs. Vivants, bien vivants, et juste là. Sophie laissa tomber ses épées et commença à courir vers eux.

Une main l’attrapa par l’épaule et la tira brusquement en arrière. Elle s’effondra à côté de ses lames.

« Je ne sais pas ce que vous avez vu, mais vous ne devez aller par-là sous aucun prétexte. Reprenez vos armes et remettons-nous en route. Nous avons à peine fait la moitié du chemin. »

Sophie se releva péniblement, refusant l’aide que Sol lui proposait. Comment osait-il, ce grand dadais ? C’était de sa famille qu’il s’agissait, elle avait tous les droits pour aller leur porter secours !

« Ohé, Sophie ! »

Elle hésita. Ils répétaient en boucle les mêmes gestes, les mêmes paroles. Ils n’avaient même pas réagi quand elle était tombée. C’était sans doute des illusions eux aussi. Sol avait raison, il fallait continuer. La mort dans l’âme, elle leur tourna le dos et en silence, elle pleura.

Elle taillait dans le vif avec rage à présent. Elle mettait toute sa force dans chacun de ses coups, s’approchait volontairement des Failles pour réduire en charpie tout ce qui en sortait, s’acharnait sur les quelques rares fantômes qui traînaient encore sur son passage. Des visions fugaces s’invitaient dans le coin de ses yeux, ajoutant à sa frustration, sa colère et son chagrin. Un crayon qui griffonne un tag de pomme, un sourire coincé derrière des lunettes de soleil, une cape verte qui claque au vent. Et toujours ces voix qui l’appelaient. Elle s’efforçait de ne pas les voir. Ses amis étaient probablement tout aussi morts que ses parents. Ils n’étaient même plus en ville de toute façon, qu’est-ce qu’ils seraient venus faire à Bordeaux ? Alors elle frappait, elle cognait, elle avançait, aveugle et sourde aux illusions.

« SOPHIE ! »

Ce cri-là était différent, suffisamment pour la ramener dans la réalité. Il était là, tout près. Il était rempli de détresse, d’espoir peut-être. Il avait la voix de Baptiste. Dans son accès de rage berserk, elle avait oublié Baptiste et Sol. Jusque-là, ils s’étaient battus tous les trois côte à côte, surveillant mutuellement leurs arrières. Puis elle était partie devant, les avait abandonnés, et voilà le résultat.

Baptiste était empêtré dans les tentacules d’une brèche rose et se débattait tant bien que mal, mais il se faisait inexorablement entraîner vers la Faille. Elle fonça vers lui, poussée par la honte de l’avoir abandonné, par le chagrin à l’idée de le perdre, par l’amour qu’elle lui portait. Lui, elle ne le laisserait pas tomber. Jamais. Sous aucun prétexte. Et ce n’était pas négociable. Elle donna le premier coup, puis le deuxième, le troisième, encore et encore, mais il arrivait toujours plus de ces choses. Elle avait beau en couper une, il y en avait deux autres pour prendre sa place. Sophie commençait à s’épuiser, elle avait du mal à garder son équilibre ou à frapper droit. Elle n’était pas une combattante aguerrie, pas encore en tout cas, et elle faisait encore des erreurs. Un tentacule l’attrapa au bras, un autre à la jambe et elle se sentit tirée vers la brèche à son tour. Elle dégagea sa jambe, se fit capturer l’autre et s’écroula par terre. Elle avait lâché ses épées dans le choc et ne pouvait plus rien faire. C’était fini.

Soudain, elle sentit ce qui agrippait son bras devenir mou et lâche. Elle le remua librement, ramassa ses glaives et découpa tout ce qui la retenait encore, puis se dépêcha de se mettre hors de portée en haletant. Baptiste s’était libéré aussi et se rapprochait d’elle, pâle comme la mort. Sol avait foncé dans le tas pour les aider, et c’était lui à présent qui se retrouvait en difficulté. Elle voulut se lever pour aller l’assister, mais Baptiste l’en empêcha.

« On peut plus rien pour lui, il faut partir.

– Mais…

– Rends-toi à l’évidence ! C’est un guerrier, toi non. Tu as fait tout ce que tu pouvais, maintenant il faut s’en aller. Allez, Sophie, viens avec moi ! »

Il la tirait par la main, à présent, mais Sophie lui trouvait étrangement peu de forces. Elle raffermit sa prise sur ses glaives.

« Non, Baptiste. Il nous a aidés. Je peux pas le laisser tomber maintenant. Il faut qu’on l’aide.

– Sophie… »

Son ton était pressant, suppliant. Sophie le regarda dans les yeux. Elle mourait d’envie de le suivre, elle voulait garder cette main pour toujours dans la sienne, elle ne voulait pas le perdre, lui entre tous. Mais il y avait quelque chose dans sa voix, dans son regard qui ne sonnait pas juste. Un écho geignard, une pointe d’avidité qu’elle ne lui connaissait pas.

« C’est pas toi, hein ? Depuis le début, t’es juste une autre hallu…

– Sophie, mais qu’est-ce que tu racontes ? »

Elle se dégagea sèchement. Devant elle, Baptiste commençait déjà à devenir translucide, comme un brouillard épais qui se dissipe peu à peu. Elle ne croyait plus en lui, alors il disparaissait. Comme toutes les autres illusions. Sophie se maudit cent fois en le regardant s’évaporer. Elle aurait pu rester près de lui, même si ça signifiait… Quoi au juste ? La mort ? Elle ne savait même pas si les gens qui se faisaient attraper mouraient vraiment. Elle serra la garde de ses épées à s’en faire mal aux poings.

« Je te retrouverai. Toi et les autres. Je vous retrouverai tous et je tabasserai cette chose même si je dois aller à l’autre bout d’un autre univers. Alors t’as plutôt intérêt à être vivant quelque part ! Tu m’entends ? T’avise pas de me claquer entre les doigts ! »

Elle avait hurlé sans s’en rendre compte tandis que les derniers fragments de son hallucination se dispersaient dans le vent. Elle se recueillit quelques secondes, immobile, la tête basse, puis elle se retourna avec une détermination nouvelle.

Sol combattait toujours, et il avait de sérieux problèmes à présent. Il était pratiquement encerclé, il semblait complètement épuisé et il peinait désormais à manier sa grosse épée dans la mêlée. Sophie aperçut soudain un tentacule différent des autres qui se glissait dans le dos du guerrier à son insu. Elle comprit de quoi il s’agissait lorsque sa pointe refléta le soleil. Ce n’était pas un membre comme les autres : celui-ci était équipé d’une longue aiguille affreusement pointue. Sophie cria, se jeta en avant, courut aussi vite qu’elle put, mais il était déjà trop tard. Avant qu’elle puisse faire quoi que ce soit, Sol se fit transpercer de part en part par le dard de la Bête. Elle taillada la chose en y mettant toute sa fureur, puis elle attrapa le guerrier et le tira en arrière avec l’énergie du désespoir. Elle parvint à le traîner sur quelques mètres, hors de portée de la Faille, avant de l’allonger par terre et de s’effondrer à côté de lui. Il était mal en point. Il avait un trou horrible au ventre et ne tarda pas à baigner dans une petite flaque rouge. Il essaya de parler, toussa, cracha un peu de sang et parvint à s’éclaircir la gorge.

« Ecou… Ecoutez-moi. Non, ne dites rien, laissez-moi parler. Mon voyage s’achève et c’est très bien comme ça. J’avais dit que je voulais faire une pau… une pause, non ? Je… suis cet homme… du Premier Univers… dont je vous ai parlé. Autrefois, la Bête était mon amie. Mais elle pouvait… ouvrir des porte di… dimension… nelles. Alors nous avons commencé à l’étudier. Des savants… et des alchimistes. Moi aussi… Mais les expériences l’ont rendue folle. Je n’ai… jamais pu me résoudre à la tuer. Et maintenant… Et maintenant… Elle ne sait probablement… même pas… qu’elle vient de mettre fin à mes jou… jours. Tout ça c’est ma faute. Pas la sienne. Elle n’a rien demandé. Je voulais juste voyager. Ne la tuez pas. Libérez-là. Pas la tuer. Sauvez-la. Sauvez-la. Pas la tuer. Sauvez-la… »

Il répéta les mêmes mots inlassablement, jusqu’à ce que son dernier soupir les emporte avec lui. Sophie hésita, lui ferma les yeux et posa sa grande épée sur son torse, le poing serré sur la garde. C’était ce qui lui semblait le plus approprié. Puis elle se leva et se remit en route, seule, à travers le parking de la fac, jusqu’à la Porte des Étoiles. Il n’y avait plus d’illusion pour la ralentir, plus d’émotion pour la pousser à bout. Elle se sentait comme anesthésiée, ne parvenait plus à ressentir quoi que ce soit. Elle se contentait d’avancer, traînant ses lames derrière elle, en évitant les Failles autant que possible. Elle finit par arriver à destination et s’arrêta pour admirer le spectacle.

La Porte des Étoiles de la fac était en fait une immense arche de pierre, presque un cercle, qui entourait un pont. Et dans cette arche s’ouvrait la plus grosse Faille noire que Sophie avait vue jusque-là. Elle avalait le pont tout entier. Mais ce n’était pas ce qui la fascinait.

Non, ce qui était vraiment impressionnant, c’était l’œil rouge à l’intérieur qui prenait pratiquement toute la place.

« L’œil de Sauron dans une Porte des Étoiles… Sérieusement ? » commenta-t-elle à voix haute d’un ton absent et engourdi.

Puis elle remarqua les silhouettes qui s’agitaient autour. Probablement les compagnons de Sol qui tentaient de l’abattre.

« Oh non non non non non, vous avisez même pas de le toucher, il est à moi ! »

Elle se mit à courir comme elle n’avait jamais couru, avala les distances à une vitesse dont elle ne se serait pas crue capable. L’œil bougea dans son écrin de ténèbres, se posa sur elle un instant et puis, lentement, commença à se retirer dans l’ombre. Les autres personnes autour redoublèrent d’efforts, mais c’était inutile. Il y avait trop de petites Failles à côté qui les empêchaient de s’approcher.

« Le laissez pas partir, bon sang ! » hurla-t-elle de toute la force de ses poumons. Elle atteignit la hauteur du groupe de Sol et fut ralentit à son tour par les tentacules des petites Failles. Elle continua pourtant à avancer, coûte que coûte. L’une des combattants jeta un œil vers elle.

« Où est Sol ? » demanda-t-elle. Sophie ne répondit pas, se contentant de redoubler d’efforts pour se frayer un chemin. L’autre comprit et se plaça à ses côtés, un air grave sur son visage. Elle était grande, plus que Sol. Et belle, aussi, athlétique, taillée pour se battre. Et bleue, avec des cheveux noirs comme des algues. Elle se battait comme une lionne. A deux, elles parvinrent à s’ouvrir un passage suffisamment longtemps pour rejoindre la grande Faille. Mais déjà l’œil s’effaçait derrière un voile noir.

« Non ! » s’exclama Sophie. Elle jeta l’une de ses épées en direction de la brèche, en direction de l’œil. Pendant un instant le monde resta en suspens.

Puis il se mit à chavirer.

Il y eut le cri d’abord. Un cri si profond qu’on ne l’entendait pas. Il fit trembler la Terre toute entière. Ensuite vinrent les tressautements, comme si quelque chose se débattait violemment, secouant la trame de l’univers comme une boule à neige. Enfin, ce fut au tour des bruits, ces sons affreux de structure qui commence à s’effondrer.

La Bête souffrait, et dans son agonie elle écrasait le monde. Sophie se sentit tirée en arrière par la fille bleue, puis sans comprendre ce qui se passait, traversa une Faille. La dernière vision qu’elle eut de la Terre fut celle d’une banane qui, lentement, se recourbe sur elle-même. Pas très plaisante. Puis elle fut prise de vertiges et sombra dans l’inconscience.

* * *

Assise près de la cheminée, Sophie buvait une tasse de cette chose bizarre et verte qui ressemblait à du thé sans en être. Ce n’était pas mauvais, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser à toutes les tisanes qu’elle ne boirait jamais sur Terre – alors qu’elle commençait tout juste à les apprécier à leur juste valeur ! Elle soupira. Elle n’était même pas sûre de pouvoir goûter à nouveau un bon chocolat chaud un jour. Est-ce qu’ils connaissaient seulement le chocolat, par ici ? Elle jeta un œil par la fenêtre de la cabane et contempla le décor, sans trop y croire.

Cela faisait quelques semaines déjà qu’elle était ici, dans ce monde étrange où l’herbe tirait sur l’or et le ciel sur le violet. Dans le ciel la lune était sensiblement plus grosse et colorée. Même les nuages n’avaient pas tout à fait la même forme. Et puis le paysage. Cette terre plate, ces fleurs aux couleurs tellement vives qu’elles faisaient mal aux yeux, ces arbres tarabiscotés qui se tortillaient sans cesse dans tous les sens. Naülie disait qu’il fallait s’en méfier. Elle en avait déjà vu ailleurs, des arbres comme ça. Ils étaient carnivores.

Sophie soupira de nouveau et reprit une gorgée de son… breuvage en regardant les flammes devant elle. Elle ne savait même pas comment ça s’appelait. Elle ne reconnaissait rien ici, à part peut-être la tasse en grès dans laquelle elle buvait. Si c’était bien une tasse à la base. Même la cabane, arrondie, ne ressemblait pas vraiment à quoi que ce soit de connu. A part dans Dragon Ball elle n’avait jamais vu de maison aussi… absurde. Comment pouvait-on trouver ça pratique ? Il fallait se baisser quand on s’approchait des murs et les meubles étaient tous courbés pour pouvoir s’intégrer facilement à la pièce. Il n’y avait pas de table non plus, et pas de lit. Sophie, Naülie et les autres avaient simplement étendu quelques couvertures par terre sur lesquelles ils pouvaient s’allonger. La jeune femme avait connu plus confortable.

Et pourtant… Rien de tout ça ne lui déplaisait vraiment. Elle commençait à s’y faire, elle appréciait même plutôt bien son nouveau rythme de vie. Les journées étaient plus courtes que sur Terre ici, et les nuits plus longues. Il faisait un peu plus frais aussi. Le soleil semblait plus petit et plus blanc que celui qu’elle avait connu. Mais même le froid ne la dérangeait pas. Le seul problème venait du manque de nourriture. Chaque jour ils partaient en groupe de deux ou trois pour aller chercher de quoi manger, mais ils trouvaient rarement âme qui vive dans les parages – des petits animaux qui ne suffisaient pas vraiment à nourrir tout le monde. Et puis il leur fallait être stricts dans ce qu’ils ramassaient. Si c’était pour finir empoisonnés avec des fruits ou des champignons, ce n’était pas la peine d’avoir fait tous ces efforts pour survivre depuis le début.

Ce jour-là, Sophie était restée en arrière. Il fallait toujours quelqu’un pour garder la cabane, au cas où on viendrait la réclamer. Ce qui n’était jamais arrivé jusque-là bien sûr. Naülie doutait qu’elle appartienne à qui que ce soit. Quand ils étaient arrivés, ils l’avaient trouvée vide. Elle était bien rangée, avec des réserves de bois pour la cheminée qui avaient tenu quelques jours, mais il y avait une importante couche de poussière sur les étagères. En outre, non loin de là se trouvait un sentier bien marqué, sans doute une route entre deux villages éloignés. La cabane devait être un refuge pour les voyageurs. Mais quel genre de voyageurs, ils n’en savaient rien. Ils n’avaient trouvé ni village, ni personne à qui parler. Rien d’autre que la plaine, l’herbe jaune, les fleurs trop colorées et les arbres qui se trémoussaient sur leurs racines.

Perdue dans ses pensées, Sophie mit un moment à se rendre compte qu’il y avait des bruits dehors, des bruits qui se rapprochaient vite. Elle saisit ses épées, les glissa à sa ceinture et se dirigea vers la porte, prête à dégainer s’il le fallait. Mais elle sourit en voyant de qui il s’agissait et fit de grands gestes de salut.

« Naülie ! Tu rentres tôt. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

– Viens avec moi, répondit la grande guerrière bleue. Nous en avons trouvé une. »

Sophie perdit son sourire et rassembla ses maigres affaires, puis elle emboîta le pas à Naülie. Elles marchèrent un certain temps et finirent par retrouver leurs autres compagnons.

Ils attendaient juste à côté d’une Faille. Elle était bleue, un peu luminescente, et aucun tentacule n’en sortait.

« Elles n’ont pas disparu, finalement, murmura Sophie.

– Non. Elles sont toujours là. Elles resteront ouvertes à présent que la Bête a forcé le passage. » Elle fit une pause, hésita un instant. « Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant, Sophie ? »

Pendant un moment, la jeune femme regarda la brèche sans répondre. Elle s’était trouvé une place au sein de ce groupe. Même si rien ne pourrait jamais remplacer ce qu’elle avait perdu, c’était encore avec ces gens qu’elle se sentait le plus en sécurité, le plus chez elle. Ç’aurait été stupide de tout lâcher sur un coup de tête.

« Je pars, » s’entendit-elle répondre, les yeux dans le vague. « Je vais voir ce qu’il y a de l’autre côté. »

Les autres autour d’elle ne firent aucun commentaire. Ils comprenaient.

« Et vous ?

– Nous resterons là pour le moment, répondit Naülie. Nous sommes fatigués de voyager. Maintenant que nous avons du temps, nous allons apprivoiser ce monde. Mais ne t’inquiète pas. Nous nous tiendrons prêts. Si la Bête revient, nous suivrons tes pas.

– Je l’ai tuée, répliqua Sophie en grimaçant.

– Tu l’as blessée, contredit la guerrière. On ne tue pas une Bête comme celle-là aussi facilement. Elle reviendra. Mais cette fois-ci nous l’attendrons. »

Sophie garda le silence. Il n’y avait rien de plus à dire. La perspective du retour de la Bête était effrayante, mais cela ne l’empêcherait pas de vivre ou de continuer.

« Adieu, Naülie, et merci pour tout. A toi et aux autres.

– Adieu, Sophie. Puisse Sol guider tes lames. Si l’envie t’en prend, reviens nous voir. Nous t’accueillerons toujours comme notre sœur.

– Je n’y manquerai pas. »

Elles se firent une accolade bourrue, un peu maladroite, chargée d’émotions, puis Sophie se dirigea vers la Faille. Elle la regarda un instant, soudain angoissée à l’idée de traverser. Elle serra fort la poignée de ses épées pour se rassurer. Elle ferma les yeux, prit une grande inspiration et fit un pas en avant.

« Attendez-moi tous. Je viens vous chercher. »

Et la Faille l’engloutit.

*

Merci Elliott pour cette illustration magnifique.

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