Frozen Empathy

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*

 

« Fern ! Ramène tes fesses ! »

Avec un soupir, Fern reposa son verre à moitié humide sur le comptoir, le torchon toujours fourré dedans, et se dirigea vers l’arrière-salle du bar. C’était la troisième fois depuis le départ qu’Anen l’appelait pour rien, et le Scylla n’avait décollé de l’astroport que quelques heures auparavant. Il leur faudrait bien une journée terrestre de plus avant d’arriver sur Titan… Le voyage promettait d’être long.

Cette fois-ci, elle trouva son patron au fond de la pièce, tournevis à la main, accroupi devant le serveur informatique auquel étaient connectés, entre autres, les menus des clients du bar. Il lui jeta à peine un coup d’œil quand elle s’approcha.

« Je comprends pas pourquoi il déconne depuis tout à l’heure. Tout est bien branché. Tu as une idée ? »

Fern caressa un instant l’idée de le frapper à coup de torchon.

« Peut-être parce que tu as débranché le ventilateur ce matin ? Tu sais, quand je t’ai dit que ce serait une mauvaise idée et que tu m’as envoyée chier ? Ben voilà. Le serveur surchauffe.

– Et tu pouvais pas me le dire plus tôt ? Comment je répare ça, maintenant ?

– En rebranchant le ventilateur.

– Pas moyen. Il va recommencer à faire sauter les plombs dans la chambre froide.

– À qui la faute, hein ? Si tu avais amené ce vieux tacot chez le garagiste la dernière fois qu’il y a eu une alerte de défaillance électrique, on n’en serait pas là.

– Hé, un peu de respect pour le Scylla, c’est encore lui qui te porte !

– Là, c’est l’hôpital qui se fout de la charité, capitaine, s’indigna Fern en appuyant sur le dernier mot. Si tu veux qu’on respecte ton vaisseau, commence par prendre soin de lui. »

Elle prit une grande inspiration pour retrouver son calme. La situation n’était pas si simple : Fern savait très bien qu’Anen s’occupait du Scylla comme il le pouvait. Du haut de ses maigres finances, il parvenait tout juste à le maintenir en état de voler – une réparation complète signerait probablement sa faillite. Mais trifouiller dans l’équilibre précaire d’un vaisseau malade, c’était s’assurer de l’envoyer par le fond avant la fin du trajet.

Elle reprit d’une voix qu’elle espérait neutre :

« Tu te rends compte de l’énergie que consomme le congélateur quand tu le fais passer sous la barre des cent kelvins ? C’était couru d’avance qu’il y aurait un court-circuit quelque part. On a déjà de la chance que ce soit les serveurs qui prennent. Tu aurais pu faire péter le pilotage automatique, ou les réacteurs auxiliaires pour ce qu’on en sait.

– J’avais pas le choix. Demande expresse d’un voyageur pour une de ses cargaisons.

– Et tu as dit oui sans réfléchir ?

– Il payait bien, très très bien, et tu sais qu’on a besoin de cet argent.

–  Tu aurais dû faire monter un container spécial à bord. On était sur Encelade, c’est pas les glacières qui manquent, là-bas.

– J’avais pas le temps de m’occuper de ça. Il est arrivé in extremis et ma réputation n’a pas besoin que je lui rajoute une tendance aux retards.

– Ça fait mauvais genre aussi de planter tout le réseau informatique du bar. En attendant, c’est pas toi qui gères les clients en rogne parce qu’ils peuvent pas commander.

– Et si on ramène de la glace du frigo pour refroidir les circuits ?

– Pour inonder toute la pièce quand elle fondra, tu veux dire ? Très bonne idée. Ça va résoudre tous nos problèmes, c’est clair.

– Le voyage vers Titan est rapide, peut-être que…

– Hé, y’a quelqu’un ? gueula un client depuis le bar. On peut commander, oui ou non ?

– J’y retourne, déclara Fern à contrecœur. Toi tu ne touches à rien ou tu vas provoquer une catastrophe.

– Oui maman », répondit distraitement Anen en se penchant un peu plus vers le serveur.

Fern secoua la tête d’un air las et retourna à son poste. Elle ne pouvait rien faire de plus, de toute façon : entre la vaisselle qui était restée en plan et la tension palpable qui régnait à présent du côté des clients, elle n’avait clairement pas le temps de gérer cette tête de mule d’Anen. Lorsqu’il traversa le bar quelques minutes plus tard pour rejoindre son poste dans la cabine de pilotage, elle ne prit même pas la peine de lui jeter un regard noir. S’il avait fini par jeter l’éponge aussi, tant mieux.

Pendant l’heure suivante, elle se concentra sur ses cocktails en surveillant le bar. La pièce était vaste – elle prenait une bonne partie du pont central, en même temps – mais elle était pratiquement vide : la plupart des tables n’avaient même pas été dressées et restaient empilées dans un coin. Après tout, le Scylla n’était pas très rempli, à peine une quinzaine de passagers sur la cinquantaine qu’ils pouvaient se permettre d’accueillir. Ceux-ci s’étaient réunis au milieu de la pièce où ils avaient rapproché les quelques tables présentes pour échanger des nouvelles, des blagues, des chansons ou, en l’occurrence, leur mauvaise humeur. Fern les regardait grogner de loin, méfiante. Elle en connaissait certains pour les avoir déjà servis à bord du Scylla : ils n’étaient pas méchants, mais ce n’était pas la finesse qui les étouffait. La plupart des clients dans la région de Saturne étaient des mineurs ou des ouvriers ; tôt ou tard, ils finissaient par laisser leurs muscles régler leurs problèmes à leur place.

Pas ici, se promit Fern. Avec le bon cocktail, elle pouvait agir avant que l’ambiance dégénère trop. Elle connaissait quelques recettes efficaces pour les dérider, les calmer ou leur détourner l’esprit ; quant à savoir lequel serait le plus efficace…

« Vous faites ça depuis longtemps ? demanda un client qui s’était approché du comptoir et qui semblait l’observer depuis un moment.

– Quatre ans. »

Elle avait répondu du tac au tac, sans réfléchir, mais sans sursauter non plus. Focalisée sur les clients du fond – et les problèmes que lui causait son patron – elle ne l’avait pas entendu arriver. Sans s’attarder sur sa question, elle prit sa commande et se mit au travail. Mixer des trucs l’aidait à réfléchir. Comment détendre l’atmosphère ? Un verre de EuphoRing serait un bon moyen d’adoucir leur humeur, et peut-être même de leur tirer un bon fou rire avec une blague bien placée. En plus, quand le cocktail était bien fait, les consommateurs restaient scotchés devant leur verre à regarder les glaçons tourner à l’intérieur comme les anneaux de Saturne. Mais dans leur état, il y avait un risque que l’alcool euphorisant passe mal et qu’il les excite plus qu’autre chose. Fern ne faisait pas de miracle non plus. Finalement, la solution la plus simple serait peut-être de les coucher sur place avec un plateau de Jupiter’s Fall bien corsés…

« Vous êtes plutôt laconique, n’est-ce pas ? reprit l’homme du comptoir.

Agacée, elle posa le cocktail qu’elle venait de préparer sur le comptoir. Elle n’aimait pas qu’on la tire de ses réflexions. Surtout avec des questions aussi stupide.

« Votre Martian Lullaby », annonça-t-elle en le faisant glisser sur le comptoir d’un geste sec vers son client.

Celui-ci l’attrapa au vol d’une main, sans perdre son flegme, et la remercia d’un signe de tête. Intriguée, Fern l’observa un peu plus attentivement. Il portait une veste noire assez chic, sans pli, sur une chemise blanche impeccable. Ses cheveux gris étaient tirés en queue de cheval, avec deux mèches un peu plus courtes qui venaient encadrer son visage. Il était glabre et portait des lunettes de soleil qui masquaient son regard. La barista avisa près de lui une canne blanche, sur laquelle il avait négligemment posé son chapeau melon. Vraiment pas le genre des habitués qui venaient se perdre au fin fond du Scylla la majorité du temps.

Elle se radoucit un peu.

« Pardon, je passe une mauvaise journée. Vous êtes franchement agile pour quelqu’un de… enfin, dans votre condition.

– Oh, je ne suis pas totalement aveugle, répliqua-t-il. Je distingue encore les formes générales et certains jeux de lumière. Au bout d’un moment, on finit par se débrouiller. Quand les gens en face de vous font des gestes brusques et parlent fort, ça rend les choses plus faciles.

– Désolée, s’excusa-t-elle encore en rougissant, je ne voulais pas… »

Elle remarqua alors l’expression espiègle du vieil homme – il devait avoir l’habitude de ce genre de discussion, mais semblait en jouer plutôt qu’en prendre ombrage.

« Je préfère les gens qui appellent un chat un chat, confirma-t-il. Quand les gens tournent autour du pot, les choses peuvent devenir gênantes et je finis toujours par me demander lequel de nous est réellement aveugle. »

Elle lui retourna son sourire avant de se rappeler que ça ne servait probablement à rien.

« Pourquoi vous êtes venus vous enterrer sur ce rafiot ? demanda-t-elle pour détourner la conversation. On n’a pas grand chose d’intéressant pour un homme de votre qualité.

– Vous proposez tout ce dont j’ai besoin : un trajet rapide pour Titan loin du regard des autorités.

– Ah, je vois. C’est vous le paquet dans le frigo ? »

Le vieil homme sourit à nouveau d’un air complice, mais il se contenta de siroter son cocktail. Fern haussa les épaules et reprit la vaisselle. Après tout, ce n’était pas son travail de se mêler des affaires de ses clients. En tout cas pas de ceux qui refusaient d’en parler.

Quelques minutes plus tard, une coupure de courant plongea la salle principale dans le noir, provoquant une salve de commentaires contrariés de la part des clients. Un juron bruyant parvint néanmoins à couvrir tous les autres – et il provenait du poste de pilotage, à l’avant du pont central. Une seule personne y avait accès…

« Anen ! Bordel, je t’avais dit de toucher à rien, qu’est-ce que t’as fichu ? »

Ce fut la voix synthétique du Scylla qui lui répondit :

« Alerte. Surcharge électrique. Défaillance du générateur principal. Tous les systèmes sont arrêtés. Enclenchement du générateur de secours. Enclenchement automatique impossible : intervention manuelle nécessaire. »

Les lumières rouges de l’état d’urgence s’allumèrent dans les couloirs et les salles principales du vaisseau – au moins une chose qui fonctionnait toujours. Au bar, les clients commençaient à se lever pour s’approcher du comptoir et demander des explications. Fern parvint à les convaincre de patienter quelques instants avant d’aller rejoindre Anen. Celui-ci s’était précipité droit vers l’arrière-salle où se trouvait les serveurs – qui baignaient manifestement dans une immense flaque d’eau.

« Tu te fous de ma gueule ? » rugit-elle.

Anen la regardait avec un air de chien battu, à la fois penaud et innocent, ce qui la mit encore plus en rage.

« Déverrouillage du système de secours manuel, reprit la voix du Scylla. Soyez prudent.

– Parfait », fulmina Fern.

Elle se dirigea vers une armoire dans la salle principale, en retira une combinaison spatiale et la jeta à son patron qui l’avait suivie.

« Va réparer tes conneries.

– Mais j’ai déjà lancé la balise de secours…

– Pas de mais. Prends tes responsabilités. Sauf si tu préfères t’occuper des clients ? »

Le brouhaha qui montait de la salle principale portait des relents de tempête. Anen resta figé comme un lapin devant les phares d’une voiture. Il n’avait jamais supporté le contact avec les gens – raison pour laquelle il avait engagé Fern pour s’en charger à sa place. Lui, tant qu’il pouvait rester un maximum dans sa cabine de pilotage à étudier ses cartes, tracer ses plans de vol et regarder défiler les astéroïdes…

« Alerte. Alimentation des habitacles en oxygène coupée. Temps restant avant asphyxie : trente minutes.

– Anen, dépêche-toi, bordel de merde ! Je te veux dehors dans moins de cinq minutes ! »

Sans attendre qu’il se change, Fern retourna au bar pour calmer l’émeute qui menaçait d’éclater. Elle reconduisit les gens à leur place en les rassurant du mieux qu’elle put et proposa une boisson gratuite à chacun d’entre eux dès que la crise serait passée.

« Fermeture du sas interne, annonça le Scylla. Dépressurisation de la cabine tampon. Ouverture du sas externe. À bientôt !

– Vous voyez ? clama Fern. Tout va bien se passer. Le chef est parti régler le problème. Juste une bidouille à faire, c’est plus qu’une question de minutes.

– Ouais, il a intérêt à se grouiller, quand même. Nos vies aussi, c’est qu’une question de minutes.

– Fern ? Fern, t’es là ? »

La voix grésillante d’Anen provenait de sous le comptoir. Fern se rua vers sa source et extirpa un antique talkie-walkie d’un casier branlant.

« C’est quoi, ça ? On a rien de mieux ? Peu importe. Tu es sorti par où ?

– Porte de droite quand on regarde vers l’avant du vaisseau. Où est la commande la plus proche ?

– Pas la moindre idée. Comment je vois ça ?

– Il y a une copie du plan de la coque externe qui doit traîner sur les étagères derrière le bar.

– Qu’est-ce qu’il fait là ? Non, ne réponds pas. En fait, je ne veux pas savoir. »

Fern farfouilla quelques instants pour en extraire une feuille volante qui avait beaucoup vécu.

« Tu pourrais prendre soin des trucs importants, au moins, grogna-t-elle. Bon, à droite, tu m’as dit. A priori il n’y a rien de ton côté. La manette la plus proche se trouve sous le vaisseau, du côté du réacteur gauche. Préviens-moi quand tu arrives là-bas.

– Ça marche. Terminé ! »

Fern reposa le talkie-walkie et s’effondra sur une chaise, la tête entre les mains. Tout va bien se passer, tout va bien se passer, tout va bien se passer…

« Hum… Excusez-moi ? »

Fern releva les yeux. C’était le vieil aveugle. Malgré son maintien droit et son air impassible, il semblait plus pâle et plus tendu qu’avant. Elle réprima de justesse la réplique cinglante qui lui pendait au bout des lèvres.

« Est-ce que vous pensez que la chambre froide fonctionne toujours ?

– Tout le système est mort. Si l’oxygène n’a pas survécu, je vois pas pourquoi le frigo y arriverait. Ça pose un problème ? La température va commencer à grimper, mais il ne va pas décongeler tout de suite non plus.

– J’ai bien peur que ce soit tout de même suffisant pour… »

Des éclats de voix les interrompirent. Un peu partout dans la salle, les gens avaient commencé à se quereller ; deux d’entre eux venaient même de se lever pour mieux se battre. Un troisième tenta de s’interposer pour calmer le jeu :

« Si vous continuez à vous agiter, vous allez utiliser tout l’oxygène qui nous reste beaucoup plus rapidement que… »

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Dans un même mouvement, les deux hommes lui balancèrent leurs poings dans la figure. Il s’écroula sur une table, renversant au passage les cocktails de deux autres clients qui se joignirent à la bagarre. En quelques secondes, une rixe générale éclata.

« Manquait plus que ça, putain…

– Oui, c’est à ce propos que je voulais vous parler. La fameuse cargaison que vous transportez pour moi dans la chambre froide, c’est un Empathe.

– Un quoi ?

– Un Empathe. Un Enceladien si vous préférez.

– Un extraterrestre ? Qu’est-ce que vous foutez avec ça à bord ?

– Je l’emmène à Thétys pour l’étudier. La réglementation à Astrée n’est pas assez souple pour le type d’expérience que je voudrais mener, mais je connais un laboratoire sur Titan qui… Ce n’est pas le plus important. Les Empathes, en situation de stress, sécrètent une hormone qui calque les émotions de toutes créatures dans leur entourage sur celle qui domine l’atmosphère. Ils agissent en gros comme des égaliseurs émotionnels : si l’émotion la plus forte exprimée dans un groupe est la colère, tous les individus vont soudain se sentir furieux ; idem s’il s’agit de joie, de tristesse, et cetera.

– Ça ne ressemble pas à un mécanisme de défense très efficace.

– C’est discutable : cela gomme toute nuance dans le groupe. Le comportement de leurs prédateurs devient à la fois plus prévisibles et moins dangereux pour les Empathes. Le nombre de réactions à prévoir devient réduit  – sans compter qu’un groupe déprimé perdra toute combativité, tandis qu’un groupe enragé risque de s’entre-déchirer… Enfin, vous voyez bien.

– Je vois très bien, oui. Je suis trop mal payée pour ces conneries… »

Un bruit plus fort et plus inquiétant que les autres lui fit relever la tête, juste à temps pour voir un passager s’effondrer. Elle reconnut celui qui avait voulu intervenir ; à présent, des gros bras le saisissaient par les jambes et par les épaules pour le traîner vers la sortie la plus proche.

« Merde ! Anen, tu en es où ? demanda-t-elle dans le talkie.

– J’approche de l’aile gauche. Pourquoi ?

– Parfait. Arrête-toi dès que tu arrives près de la porte. Et dépêche-toi ! Je crois qu’ils vont balancer quelqu’un dehors.

– Quoi ? Mais pourquoi ?

– J’en ai entendu un marmonner “Économie d’oxygène”. Pose pas de question et fonce ! La sécurité est tombée, je te rappelle, y’a rien pour les empêcher d’être débiles. » Elle saisit le vieil homme par le col et lui colla sa canne dans les mains. « Vous, avec moi. On va aller choper votre bestiole et essayer de la rendormir, en espérant que ça suffise à calmer tout le monde. »

Puis elle le traîna jusqu’à l’entrée du frigo, de l’autre côté des étagères. La porte était grande ouverte. Fern pesta avec virulence.

« Il n’a pas pu aller bien loin, tempéra l’aveugle. Ce n’est pas une grosse bête, et elle est plutôt craintive.

– Comment on la retrouve ?

– On cherche un endroit proche de son habitat naturel. Les Empathes vivent plutôt loin sous la croûte d’Encelade. Ils sont parfois projetés à la surface à cause des geysers, c’est comme ça qu’on les a découverts, mais leur environnement naturel est plutôt tempéré, je pense. Sombre, aussi. Et humide, bien sûr. Trop de froid et ils entrent en hibernation.

– Sombre, tempéré, humide. À quoi ça ressemble, comme bestiole ?

– Ça a une fourrure épaisse. À ce qu’on m’a dit, c’est plutôt mignon.

– Super, un mignon petit emmerdeur. Bon, c’est parti.

– Fermeture du sas interne. Dépressurisation de la cabine tampon. Ouverture du sas externe. À bientôt ! »

Un silence de mort habita un instant le Scylla. Les clients commençaient à se rendre compte de ce qu’ils venaient de faire. Puis un homme en pointa un autre du doigt : « C’est de sa faute ! » et la bagarre repartit de plus belle. Un grésillement attira l’attention de Fern.

« C’est bon, je l’ai ! annonça Anen. Je vous le renvoie. Il est pas resté plus de dix secondes dehors, avec de la chance y’aura pas trop de dégâts. Emmène-le quand même à l’infirmerie.

– Fermeture du sas externe. Pressurisation de la cabine tampon. Ouverture du sas interne. Bienvenue sur le Scylla !

– Pas le temps tout de suite, répliqua Fern en ouvrant tous les placards humides auxquels elle pensait. Il va falloir qu’il se débrouille.

– Oui, enfin, il risque quand même d’y passer si personne ne…

– Temps restant avant asphyxie : vingt minutes minutes.

Tout le monde va y passer Anen. Dépêche-toi. Terminé. »

Fern coupa le talkie et reprit les recherches. Coin humide, coin humide… Sous l’évier ? Trop près de l’agitation. Et de toute façon, les loupiotes rougeâtres diffusaient assez de lumière pour y voir à peu près. En cas d’urgence, les lieux à la fois sombres et humides devaient être rares. Il suffisait de réfléchir trente secondes et…

Dans une salle de bain ! Ce n’était pas assez important pour être éclairé ! Elle fonça vers l’arrière du vaisseau où se trouvaient les échelles d’urgence, grimpa les barreaux deux par deux jusqu’au pont supérieur, traversa la première rangée de cabine jusqu’à la première salle d’eau commune… mais secoua la tête dès qu’elle pénétra dedans. Trop frais. Ils ne chauffaient pas cette partie du vaisseau lors des trajets courts – les passagers ne s’en servaient pratiquement pas et l’énergie était un luxe trop précieux pour être gaspillé en chauffage de pièces vides. Fern se mit à faire les cent pas, tâchant de ne pas céder à la panique, ce qui n’était pas évident compte tenu des bruits fracassant qui provenaient du bar.

« Nom de Dieu de putain de bordel de merde de saloperie… »

La colère bouillonnait en elle comme dans un chaudron sur le point d’exploser. Elle avait une batte de baseball dans sa chambre : il suffisait d’aller la chercher et de revenir tabasser tout le monde jusqu’à ce que plus personne ne bouge. Ça réglerait le problème d’oxygène. Elle pourrait enfin s’entendre réfléchir. Et peut-être que ça suffirait à lui passer les nerfs. À la réflexion sans doute pas. Quand Anen rentrerait… Oh, qu’est-ce qu’il allait morfler !

Quelqu’un posa la main sur son épaule. Fern se retourna vivement ; le coup partit tout seul. Une deuxième mandale était en chemin lorsqu’elle remarqua que le type était déjà par terre. Elle reconnut l’aveugle et dut mobiliser toute sa volonté pour se retenir de lui mettre un coup de pied dans la tempe. À la place, elle l’attrapa par les épaules et le remit sur pied. Il se frotta la mâchoire.

« Vous avez une sacrée droite, vous.

– Vous voulez tester la gauche ? » répondit Fern avec hargne, avant de se reprendre, un peu calmée : « Désolée. Je suis mauvaise en situation de stress.

– Ce n’est pas de votre faute. C’est l’Empathe qui vous met dans cet état. Enfin, au moins en partie. »

Il eut un sourire torve qui la mit hors d’elle. Elle serra le poing à s’en rendre les jointures blanches, puis elle inspira un grand coup et parvint à laisser couler.

« C’est bien, reprit l’aveugle. Restez concentrée, sinon vous allez de nouveau perdre vos moyens, ce qui ne serait pas une bonne idée dans la situation présente. N’est-ce pas ?

– Facile à dire, ça. Comment vous faites, d’ailleurs ? Vous avez l’air un peu trop blasé. C’est suspect.

– La boisson que vous m’avez servie tout à l’heure, le Martian Lullaby

– … agit comme un excellent calmant, compléta la barista. Merde, vous avez raison. J’aurais dû y penser plus tôt.

– En effet, » conclut le vieil homme d’un ton condescendant.

Cette fois-ci, Fern ne chercha même pas à se retenir. L’aveugle s’effondra de nouveau.

« Là, vous gaspillez de l’air. » Elle lui jeta sa canne blanche et, avant qu’il puisse répliquer, elle ajouta : « C’est trop tard pour lancer une tournée de cocktails maintenant, de toute façon. Même si les grands dadais du bar acceptaient de boire leur verre au lieu de le jeter à la tronche de leur voisin, il n’aurait pas le temps de faire effet.  Il faut vraiment qu’on retrouve cette saloperie avant que je me mette à massacrer tout le monde. Rendez-vous utile et donnez-moi des idées.

– Peut-être… dans la salle des machines ? proposa-t-il d’un ton hésitant en se relevant. Ce n’est sans doute pas un lieu très humide, mais il devrait être suffisamment sombre.

– Bonne idée. Merci. »

Fern se dirigea à fond de train vers l’échelle et se laissa pratiquement glisser jusqu’au pont inférieur, entièrement dédié aux machineries et au stockage. C’était son dernier espoir ; malheureusement, il tourna court lorsqu’elle aperçut de la lumière. Bien sûr, c’était une partie importante du vaisseau, il était normal qu’elle soit éclairée en cas d’alerte. La barista s’écroula, à bout de force. Elle commençait à avoir du mal à respirer.

« Temps restant avant asphyxie : dix minutes. »

La voix désincarnée du système de sécurité la ramena brutalement à elle. Ses mains brûlaient tandis qu’un liquide poisseux dévalait ses phalanges. Du sang. Sans s’en rendre compte, elle s’était mise à frapper les tuyaux qui couraient sur le sol entre les diverses machines. Elle était tellement remplie de fureur, il fallait qu’elle évacue d’une manière ou d’une autre. Alors elle continua à cogner, cogner, cogner, n’importe quoi, jusqu’à ce qu’elle ne sente même plus ses mains. Ça ne lui ressemblait pas. Elle avait son caractère, bien sûr. Elle criait beaucoup, surtout sur son patron, quelquefois sur les clients aussi. Ça lui causait souvent des problèmes, ça lui en évitait d’autres – la plupart des emmerdeurs s’arrêtaient lorsqu’ils l’entendaient gueuler plus fort qu’eux. La colère, c’était une vieille amie. Mais cette… rage ? Se détruire les mains sur des tubes en acier ? C’était nouveau. Taper quelqu’un pour une remarque déplacée ? Il était aveugle, bon sang, il ne pouvait même pas voir le coup venir ! Il fallait qu’elle se reprenne. Aussi louche que soit leur client, il avait raison : rester concentrée sur le problème à tout prix, ou mourir.

Au prix d’un effort colossal, elle s’obligea à cesser de frapper. C’était comme vouloir pousser un mur : pratiquement impossible. Elle y parvint, pourtant. Crier l’aida : ça l’aidait à expulser sa colère hors d’elle et lui permettait de se focaliser sur son poing. Elle finit par réussir à l’ouvrir, tâtonna quelques secondes autour d’elle et le referma enfin sur le talkie-walkie. Elle le serrait si fort que les jointures de ses phalanges devenaient blanches.

« Anen, t’en es où ?

– Devant les manettes. Qu’est-ce que je dois faire ?

– Ben tire dessus, abruti !

– Je veux bien mais laquelle ? Y’en a trois !

– Temps restant avant asphyxie : cinq minutes.

– Merde merde merde. Bouge pas ! »

Elle se précipita vers le bar, où elle avait laissé le plan. Jeter toutes ses forces dans la course lui fit un peu de bien.

Dans la grande salle, les passagers se battaient toujours, quoique plus mollement. Certains semblaient à moitié mort, maintenus debout uniquement par la rage. D’autres gisaient immobiles dans les cadavres de tables, de chaises et de verres qui parsemaient la pièce. Un petit groupe luttait près du comptoir où reposait le plan – ou plutôt sur le comptoir, à en juger par la manière dont une cliente franchement baraquée écrasait le visage d’un gringalet parmi les bouteilles.

Elle bloquait le passage. Fern n’avait plus qu’une envie : se jeter dans la mêlée pour lui faire subir le même sort et l’écarter de son passage. T’es pas de taille, ma grande, lui murmura un coin de son cerveau encore lucide. Elle se concentra dessus pour chercher une autre solution.

Attraper l’Empathe devenait vital. C’était son seul espoir de calmer tout le monde avant qu’ils aient fini de consommer tout l’air restant. Ça ne pouvait pas être compliqué ; il n’avait pas pu aller bien loin, bon sang ! Fern n’avait pas encore regardé le poste de pilotage. Il y aurait de la lumière, et avec la chance qu’elle avait, un taux d’humidité négatif, mais c’était la dernière pièce accessible qu’elle n’avait pas fouillée. Elle s’avança donc dans la pièce, bien décidé à la traverser jusqu’au domaine d’Anen, et mit le pied dans une flaque d’eau.

Quelque part dans son cerveau, deux neurones se percutèrent pour faire naître une idée. La salle du serveur ! Humide et chauffée, pas assez importante pour être éclairée. Ça valait le coup de vérifier. Elle pénétra dans le cagibi et fut immédiatement accueillie par un bruit mouillé, comme si une petite créature rebondissait dans la flaque.

« Bingo ! »

Elle tenta de prendre en chasse la bestiole, mais dans le noir complet, c’était peine perdue. Fern devait lutter contre la fatigue, le noir et l’envie de hurler tandis que l’Empathe avait l’habitude d’évoluer dans ces conditions. En quelques instants, la situation devint incontrôlable : la créature jaillissait de l’ombre pour venir la mordre au mollet, à la hanche ou à l’épaule avant de s’enfuir, pour mieux revenir la harceler d’un autre côté ensuite. La barista s’agitait dans tous les sens, perdant peu à peu la raison, lorsqu’un poc ! satisfaisant se fit entendre.

« Je l’ai assommée ! déclara fièrement le vieil aveugle.

– Comment vous avez réussi ce coup-là ?

– Rappelez-vous : le bruit et les mouvements brusques, ça rend les choses plus facile…

– Temps restant avant asphyxie : trente secondes.

– Putain, grogna Fern. Si cette bande de crétins n’a pas fini de s’entretuer après avoir vidé tout l’oxygène, je m’occuperai moi-même de les jeter par-dessus bord quand tout sera réglé… »

Elle se traîna jusqu’au bar où les gens, hébétés, commençaient à s’effondrer – au moins, ils avaient cessé de se taper dessus. Elle s’approcha du comptoir, écarta les éclats de verres qui le jonchaient et poussa le corps inconscient du gringalet sur le côté avant de parvenir à mettre la main sur le plan. Elle le consulta rapidement et ralluma le talkie-walkie.

« C’est la manette bleue, tu m’entends ? La bleue ! Manette bleue ! »

Aucune réponse ne lui parvint, si ce n’était celle de l’alarme du vaisseau qui annonçait leur décès prochain. Autour d’elle, les clients avaient fini de se battre et s’effondraient désormais les uns sur les autres au milieu du mobilier fracassé. Le vieil aveugle ne tenait debout que grâce à sa canne. Tout l’air avait disparu, à présent. Fern avait l’impression que sa trachée se resserrait d’elle-même et que ses poumons allaient jaillir de sa poitrine. Pourtant, quelque part dans un coin de son cerveau détaché de la douleur, elle avait l’impression qu’un voile s’était levé. La pression de sa frénésie s’était retirée, comme si un verrou s’était ouvert et l’avait libérée. Il ne restait plus que des fourmis désagréables sous son crâne, qui l’empêchaient de plus en plus de formuler une pensée cohérente. Mais peut-être ces dernières provenaient-elles de la suffocation ? Elle lutta contre la sensation et s’accrocha à ses réflexions, à cette sensation cadenassée à elle qui venait de la quitter. Il faudrait qu’elle retente l’expérience… Avec un cocktail peut-être ? Elle pourrait le partager avec Anen, pour qu’il puisse sentir ce qu’elle ressentait, pour qu’il vive enfin ses propres conneries, lui aussi. Vivre. Elle fut secouée par une crise de rire nerveux qui décupla la brûlure dans ses poumons. Elle cessa enfin de réfléchir.

« Activation du générateur de secours. Redémarrage du système. Alimentation des habitacles en oxygène activée. »

Un spasme secoua Fern tandis que l’air nouveau se glissait tant bien que mal dans son organisme. Elle toussa, cracha et se remit à inspirer goulûment. Autour d’elle, d’autres personnes semblaient faire de même. Les lumières principales se rallumaient elles aussi en grésillant un peu. Le vieil homme près d’elle retrouva son souffle tandis qu’une respiration sifflante émergeait de la salle du serveur. En se penchant pour mieux voir, Fern aperçut une boule blanche cotonneuse qui recommençait à bouger.

« Merde.

– Fern ? Fern ? J’ai réussi ! La manette était un peu grippée, mais…

– Oui, oui, merci, répondit Fern d’une voix rendue rauque par l’asphyxie. Faudra qu’on amène cette épave chez le garagiste. En attendant, tu sauras rentrer tout seul ?

– Oui, pas de problème.

– Super. »

Elle coupa le talkie et se dirigea tant bien que mal vers la boule blanche. Elle la saisit par une touffe de poils et la trimballa vers le frigo dans lequel elle la jeta sans aucune délicatesse. Avec un petit « squiii », la bestiole tenta de ressortir, mais Fern parvint à claquer la porte avant que ça n’arrive. Puis elle se laissa glisser au sol et décida de rester là une petite éternité. Voire deux.

« J’ai un peu du mal à le trouver mignon, votre machin, fit-elle à l’aveugle qui commençait doucement à se relever. Je devrais vous livrer aux autorités dès notre arrivée sur Titan.

– Et vous auriez sans doute raison. C’était irresponsable de ma part d’emmener un Empathe dans ce voyage sans réelle mesure de protection. Cela dit, je vous saurais gré de ne pas le faire, bien sûr. Il me semble d’autant plus important de mener mes études pour prévenir ce genre de folie collective.

– Vous savez quoi ? Je pense que je suis d’accord avec vous. Je ne vous dénoncerai pas…

– Merci.

– À une seule condition. »

Le vieil homme haussa les sourcils, l’air un peu surpris.

« Malgré les apparences, je ne suis pas très riche, vous savez. Vous voulez une place en laboratoire, peut-être ? Je comprendrais que vous souhaitiez quitter ce cercueil volant, mais je n’ai pas forcément le pouvoir d’embaucher de nouveaux employés. Remarquez, je pourrais toujours tenter de vous présenter comme mon assistante : le poste est vacant depuis trop longtemps et je suis certain que vos talents de barista seraient utiles dans nos recherches de chimie expérimentale. Cependant…

– Ce n’est pas ce qui m’intéresse, coupa Fern.

– Non ? Dans ce cas je ne suis pas sûr de bien comprendre ce qui vous intéresse.

– Quand vous aurez disséqué ce monstre, vous me ramènerez un peu de ses hormones.

– Je vous demande pardon ?

– J’en ai besoin pour travailler. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut inventer un nouveau cocktail et j’ai déjà un nom pour la recette que j’ai en tête.

Un silence incertain plana pendant quelques instants, puis le vieil homme éclata de rire avec un soulagement palpable. Lorsqu’il tendit sa main, Fern la saisit sans hésiter.

« Marché conclu ! Mais je suis curieux : comment allez-vous appeler votre futur chef d’œuvre ? »

La barista se pencha vers lui avec des airs de conspiratrice, ravie par cette nouvelle perspective. Elle fit rouler le nom sur sa langue plusieurs fois, comme pour le goûter en silence avant de le servir à son nouveau partenaire. Enfin, satisfaite de son dosage, elle déclara :

« Frozen Empathy. »

 

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