Hacker le poulpe

 

La pieuvre leva vers moi des yeux translucides tandis que j’entrai dans le laboratoire. Immobile, elle m’observait du fond de son grand aquarium mural de l’autre côté de la pièce. La lumière crue des néons la transperçait de part en part, comme si elle était entièrement faite de verre. Ses tentacules flottaient tout autour d’elle, lui donnant un aspect évanescent et fantomatique qui me mettait légèrement mal à l’aise. Je m’avançai tout de même vers elle, intrigué par son regard. C’était celui, triste et résigné, des bêtes qui n’ont pas toujours vécu en captivité. De nos jours, c’était devenu chose rare ; le dernier zoo naturel du monde avait fermé ses portes quelques années plus tôt. Depuis l’avènement du clonage, les défenseurs des droits des animaux avaient fini par obtenir gain de cause et l’humanité avait cessé d’interférer dans la vie de ses cousins sauvages. A l’exception notable de toute la communauté scientifique.

« Incirrata telepathos », annonça avec emphase un homme en blouse blanche qui venait d’entrer dans la pièce. Il s’approcha à son tour, les bras chargés d’un marchepied. « Ou pieuvre télépathe, comme vous l’aurez sans doute deviné. Monsieur Lan, je présume ? Je suis Henri Caneldt. Merci d’avoir répondu à notre offre.

Je vous en prie. » Je serrai la main du docteur ; il me broya les os. Je grimaçai.

« Vous allez voir, poursuivit-il, c’est une expérience unique. Est-ce qu’on vous a déjà expliqué en quoi elle consistait ?

Pas plus que ce que vous avez décrit dans l’annonce.

Ce n’est pas très compliqué, vous verrez. Excusez-moi un instant. »

Il me poussa un peu le temps de poser son fardeau contre le mur. Puis il enfila des gants jetables, grimpa sur l’escabeau et ouvrit l’aquarium pour en retirer la pieuvre. Celle-ci se laissa faire sans broncher. Il me guida ensuite vers un fauteuil de dentiste bardé d’électrodes avant d’aller chercher un chariot à plateau. Dessus était posé un bocal à poissons rouges dans lequel il glissa la pieuvre, tout en m’expliquant rapidement que cet équipement lui permettrait de suivre mon état cérébral au cours de l’expérience, ainsi que celui de l’animal. Il rit quand il remarqua les œillades curieuses que je jetais à la créature transparente.

« Étonnante, n’est-ce pas ? Nous l’avons trouvée par hasard il y a quelques semaines au large des côtes britanniques, alors qu’on étudiait le chant des orques. Une sorte de signal radio perturbait constamment nos capteurs. Les autres pensaient qu’il s’agissait de messages militaires cryptés – c’est un genre de blague parmi les chercheurs en haute mer qui croisent constamment des exercices de la Navy, comme si l’océan n’était pas assez grand pour tout le monde ! – mais j’ai personnellement insisté pour qu’on enquête un minimum. Bien m’en a pris, n’est-ce pas ? »

Il fit mine de me gratifier d’une tape dans le dos, mais je m’écartai juste à temps pour m’installer dans le fauteuil, un peu circonspect.

« Alors cette bestiole est vraiment télépathe ?

Oh, oui. Et plutôt deux fois qu’une. Actuellement, elle communique avec l’ensemble de son espèce à travers le monde. » Le docteur Caneldt se dirigea vers une console de commande qui se tenait derrière le fauteuil et activa quelques interrupteurs. « Quelque part, à l’autre bout de la planète, une de ses semblables vous regarde à travers ses yeux. Et sans doute des milliers d’autres, dans tous les océans de la planète. Pouvez-vous mettre ces gants, s’il-vous-plaît ? »

La paire qu’il me tendit, contrairement à celle qu’il avait lui-même enfilée plus tôt, semblait tout droit sortie d’une combinaison de spationaute. Elle était très épaisse, mais étonnamment légère et froide. Je ne reconnaissais pas le matériau.

« C’est un composé de tissu hydrophobe et de fibre de carbone, dans lequel nous avons implanté des nanomachines reliées à vos électrodes. Ne vous inquiétez pas, c’est indolore ! »

Il gloussa de ma perplexité. Je dus faire un effort considérable pour ne pas l’insulter.

« Ensuite vous mettrez la main dans le bocal, sur la tête de la pieuvre. »

Je sentais l’eau glisser au contact du gant, comme une nappe d’huile un peu trop épaisse. La pieuvre, elle, ne remua même pas. Sa peau diaphane frémit légèrement sous mes doigts, mais rien d’autre ne trahissait un trouble quelconque. Même son cœur, que je voyais clairement, conserva son rythme lent et régulier.

« Bien. Nous allons pouvoir commencer l’expérience. Est-ce que vous êtes prêt, monsieur Lan ?

Pas vraiment. Vous avez oublié de me dire en quoi elle consistait exactement. »

Le docteur Caneldt eut un sourire entendu.

« Pour faire simple, nous allons hacker ce poulpe ! »

D’un geste souple, il abaissa un levier. Une décharge électrique me traversa, puis le monde devint noir.

* * *

Les ténèbres se dissipèrent à mesure que mes yeux s’habituaient à mon nouvel environnement. En fait, le monde n’était pas tant noir que d’un bleu uni, sombre et profond. Je regardai tout autour de moi, sur les côtés, derrière, en haut, sans que rien ne vienne briser la monotonie du paysage. Je fus pris d’un instant de vertige lorsque je jetai un coup d’œil en bas, mais il disparut dès que je me rendis compte que je ne tombais pas.

Je tentai alors de bouger. Lever le bras, la jambe, n’importe quoi. Mes mouvements étaient lents, comme si mes membres étaient emprisonnés dans de la mélasse. Finalement, ma main parvint tant bien que mal à se hisser jusqu’à mes yeux, sauf que ce n’était plus une main mais un tentacule bleuté.

Un sursaut me ramena à la réalité. La pièce blanche austère, le docteur et sa console, le siège de dentiste, les électrodes. Le bocal et la pieuvre.

« Vous revoilà déjà parmi nous ? s’étonna Caneldt. Votre voyage n’a duré que quelques minutes. Hum, peut-être y a-t-il quelques réglages à revoir, dans ce cas… »

Il se tourna vers ses boutons et ses écrans, l’air pensif. Je restai quelques secondes à l’observer, hébété, sans vraiment comprendre ce qui venait de se passer ni de quoi il pouvait bien parler. J’avais mal à la tête, des étoiles devant les yeux et un tournis abominable pire qu’un lendemain de cuite. Ça ne m’aidait pas à réfléchir. Je tentai de me lever pour me dégourdir les pattes, mais une vague de nausée me submergea et me cloua à ma place. J’avais l’impression de sortir d’une mauvaise réalité virtuelle, avec la sensation typique que mon corps ne m’appartenait plus et que j’étais resté bloqué dans la simulation.

Un regard jeté à la pieuvre télépathe m’éclaircit les idées. J’avais désormais la main à quelques centimètres au dessus d’elle — j’avais dû la décoller de sa tête en sursautant. Je remuai les doigts lentement d’abord, puis de plus en plus vite. L’eau de le bocal semblait s’écarter avec réticence au rythme de mes gestes, donnant à nouveau cette impression de fluide visqueux qui m’avait étreint dans le monde bleu. La pseudo-réalité virtuelle.

Hacker le poulpe.

Je redescendis tout doucement la main vers l’animal, frôlant sa peau du bout des doigts. La décharge électrique me traversa de nouveau, mais cette fois-ci, je m’y attendais. Je quittai à nouveau la pièce blanche pour les ténèbres. Mes yeux s’habituèrent beaucoup plus vite à la noirceur environnante tandis que je m’amusais à agiter mes nouveaux tentacules autour de moi. Je m’étais incarné dans une pieuvre à des centaines de kilomètres du laboratoire du docteur Caneldt.

En me concentrant, je parvenais à sentir mon véritable corps assis dans son fauteuil inconfortable, mais de manière distante, comme une démangeaison lointaine. Je sentais également des milliers d’autres corps similaires à celui que j’habitais pour l’instant. Passer de l’un à l’autre était plus facile que de me déplacer directement ; les liens qui les unissaient transcendaient l’espace, de sorte que je pouvais me glisser dans la pieuvre que je voulais quand je le voulais. A travers leurs yeux, je découvris le monde sous-marin comme je n’avais jamais imaginé pouvoir le voir un jour. J’aperçus l’ombre d’un requin onduler dans les courants, je sentis le poids insoutenable d’une marée noire, j’observai de près une étoile de mer se mettre en marche, j’assistai au spectacle d’un ballet de poissons bioluminescents, et bien d’autres choses encore. Toutes les pieuvres se laissaient faire sans broncher.

En retour, leurs esprits tâtaient le mien pour apprendre à me connaître. Leur contact ne ressemblait à rien de ce que j’aurais pu imaginer. C’était comme si quelqu’un jouait avec mes émotions en appuyant sur des boutons au hasard. J’éprouvais tour à tour de la colère ou de l’euphorie, en passant par un désir brûlant, une logique glaciale et une réflexion métaphysique sur la nature de la vie et de la conscience. Puis ce fut au tour de mes pensées les plus triviales ou les plus enfouies, jusqu’aux souvenirs cuisants de ces derniers temps que je m’efforçais tant bien que mal d’oublier. Ils s’attardèrent longuement sur cela, faisant remonter les éléments à la surface l’un après l’autre…

Je résistai. Tant bien que mal, je luttai contre l’afflux de mémoire que provoquait leur fouille de mon esprit. Si j’avais accepté cette annonce un peu louche du laboratoire de Caneldt, c’était justement pour tirer un trait sur mon passé et démarrer une nouvelle vie, loin de la destruction de celle des autres. Je ne voulais plus jamais me rappeler l’homme que j’avais été, ce n’était pas pour qu’une bande de céphalopodes télépathes me mettent des bâtons dans les roues. Alors je résistai à leur emprise du mieux que je pus.

Je n’avais aucune chance, bien sûr. Ils auraient pu m’écraser de tout leur poids. Après tout, j’étais seul contre une masse de pensée si énorme qu’elle aurait pu facilement me broyer, m’effacer complètement de l’existence. Mon corps pourrait devenir un vaisseau pour leur esprit aussi facilement que je respirais. Mais ils n’en firent rien. A la place, ils prirent note de ma barrière mentale et décidèrent de ne pas la renverser. Ils se retirèrent aussi délicatement qu’un amant bienveillant, me laissant dans un corps que je ne me rappelais plus avoir choisi, plus seul et désolé que jamais.

Je dus me concentrer très fort pour reprendre le contrôle de ma main — ma véritable main, celle qui tenait une pieuvre par la tête dans un laboratoire lointain — et retrouver ma réalité maussade.

* * *

L’expérience se poursuivit plusieurs jours durant. J’appris à connaître les abysses en même temps que les poulpes et leur esprit si étrange et grandiose à la fois. Ce que j’avais pris au départ pour un rassemblement un peu fouillis de plusieurs milliers d’êtres correspondait en fait à une seule véritable entité aux enchevêtrements complexes. Leurs pensées se fondaient les unes dans les autres en un tout bien plus ordonné que je ne pouvais l’imaginer au départ, mieux structuré même que mon propre esprit. Cette créature était probablement plus intelligente que l’humanité toute entière réunie. Encore une grande leçon d’humilité pour mes semblables.

Caneldt, lui, était ravi de mes découvertes. Chaque rapport d’exploration que je lui faisais lui tirait un sourire un peu plus large, et les différents chiffres et diagrammes qui s’affichaient sur les écrans de sa console l’enthousiasmaient au plus haut point. De mon côté, je n’en comprenais pas grand chose. Je me concentrais surtout sur l’idée de découvrir de nouvelles choses à chaque plongée. Des créatures inconnues, des cavernes sous marines, des puits de magma qui sourdaient des profondeurs de la planète… Mais la plus exaltante de mes plongées fut le jour où je découvris la ville.

Elle se trouvait au cœur d’une faille un peu plus profonde que les autres. J’étais accompagné d’un banc de poissons luminescents qui jetaient leur lumière verte sur les parois du canyon. Les murs étaient étranges, percés de trous et couverts de saillies à intervalles réguliers, mais je n’avais pas fait le rapprochement tout de suite. C’était en m’engageant à l’intérieur d’une grotte que j’avais compris l’ampleur de ma découverte : les murs étaient trop parfaitement taillés, trop lisses pour être naturels, comme s’ils étaient coulés dans le béton. Des coraux sculptés habilement et des pierres creusées comme des étagères – je jurerais même avoir aperçu l’éclat du métal une ou deux fois – s’amoncelaient dans la plupart de ces chambres comme si un séisme en avait renversé tout l’ameublement.

Lorsque j’en parlai à Caneldt en rentrant, son regard s’alluma d’un éclat qui ne me plaisait qu’à moitié. Un mélange de curiosité et de convoitise. Il me poussa à continuer mes recherches, à observer les moindres recoins, à farfouiller dans les gravats et les amoncellements pour trouver quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait nous en apprendre un peu plus sur les anciens habitants de cette cité engloutie.

Mes efforts finirent par payer lorsque je tombai un jour, dans l’une de ces pièces, sur un globe de pierre gravé et percé de trous. Je le manipulai avec précaution, testant les cavités du bout de mes pseudopodes. L’intérieur était aussi lisse que de la pierre ponce à l’exception d’un renflement tout au fond de chacun des orifices. Je tentai d’appuyer dessus, de les tourner, de les tirer, mais rien ne se produisit. Il fallait probablement les activer tous en même temps – ce que je fis.

La sphère s’ouvrit alors comme une fleur, dévoilant un matériau translucide qui tapissait les parois internes. Au centre, une sorte de petite ampoule irisée s’alluma et l’objet commença à vibrer. Soudain, une nouvelle décharge électrique me traversa et je me réveillai encore ailleurs.

* * *

Autour de moi, l’ambiance avait drastiquement changé. J’étais toujours sous l’eau, dans le vaste hall rocheux d’une caverne dégagée, mais je n’étais plus tout seul. Des dizaines de pieuvres et de poissons lumineux s’agitaient autour de ce qui ressemblait à une sorte de machine pleine d’ampoules. J’essayai de me transporter dans un autre poulpe pour m’en rapprocher plus vite, mais curieusement, le lien entre eux et moi était rompu. Mes mouvements étaient plus fluides aussi, comme si l’eau n’avait plus d’emprise sur moi. Profitant de cette liberté nouvelle, je me déplaçai rapidement vers la machine quand un poisson jaillit soudain sur mon chemin. J’avais trop d’élan pour m’arrêter à temps et la bestiole ne semblait pas m’avoir remarqué. J’allais la percuter de plein fouet. Je fermai les yeux, me préparant à l’impact.

Il ne vint jamais.

En les rouvrant, je m’aperçus que j’étais passé de l’autre côté sans le moindre problème. Le poisson n’avait pourtant pas dévié de sa trajectoire et moi non plus. Pris d’un doute, je m’approchai d’un autre poisson qui ne me jeta pas le moindre regard et soulevai un tentacule pour le toucher.

Sauf que je n’avais plus de tentacules non plus. Je n’avais même plus de corps à proprement parler. Où que je regarde, à l’endroit où j’aurais dû me trouver, il n’y avait que du vide. Je sentais toujours la pression du globe de pierre autour de mes tentacules, pourtant. Pris d’un doute, j’essayai de les tourner pour voir ce qui allait se passer.

Soudain, le monde accéléra tout autour de moi. Je sursautai lorsqu’un nouveau poisson me traversa à toute berzingue et tournai d’un coup mes tentacules dans l’autre sens. Le poisson ralentit jusqu’à se figer, ou presque. Un peu timidement d’abord, je commençai à jouer avec le temps, me familiarisant peu à peu avec cette étrange mécanique. La sensation de me trouver dans un programme de réalité virtuelle revint en force. Pas étonnant que personne ne me voit, ou que je passe à travers les poissons. Après tout, je n’étais pas vraiment là. En me concentrant, je pouvais même sentir mon véritable corps assis dans son fauteuil trop dur, la main posée sur une pieuvre. La perspective de cette mise en abyme me donnait un peu le tournis.

Une fois le vertige passé, j’entrepris d’explorer les lieux dans ses moindres recoins. Libéré des contraintes de mes corps et de la pression de l’eau, je virevoltai de-ci de-là Je notai alors des détails qui m’avaient échappé jusque-là : l’espèce de cage en pierre qui se trouvait suspendue au plafond ressemblait furieusement à celle qui gisait, effondrée, dans la pièce où j’avais trouvé le globe. L’intérieur baignait dans la lumière verte des poissons qui en avaient sans doute fait leur nid. Des étagères rocheuses se dressaient contre les murs, ou du moins c’était ce que je pensais au début ; en y regardant de plus près, elles protégeaient surtout des alcôves au fond desquels quelques poulpes se reposaient. Partout dans le reste de la pièce, des coraux grimpaient le long des murs, supportant des globes de pierre semblables à celui que j’avais trouvé, et des sphères de verre brillant d’un éclat blanc lumineux – les mêmes ampoules que celles qui se trouvaient sur la machine. Je ne comprenais pas très bien à quoi celle-ci pouvait bien servir malgré toutes les pieuvres qui venaient s’en servir. Elles faisaient surtout de petites manipulations, comme appuyer sur un bouton, bouger un levier ou bidouiller les mécanismes d’un renfoncement. Rien de tout ça ne semblait avoir d’effet particulier et je finis par me lasser d’observer leur manège.

Délaissant la machine mystère, je me dirigeai vers une sortie qui se trouvait de l’autre côté de la pièce pour voir à quoi ressemblait l’extérieur, mais à mesure que je m’en approchai, ma vue se troubla, comme si l’eau tout autour de moi s’était densifiée au point de rendre le décor flou. Je m’écartai et le monde redevint net. Quelques allers-retours ici et là m’apprirent que le phénomène se produisait dès que je m’éloignais un peu trop du centre de la caverne. Revenu près de l’entrée, je poussai un peu à travers le flou pour tenter de sortir, mais il ne fit qu’empirer jusqu’à ce que ma vision se brouille totalement. Je n’irais pas plus loin, mais j’en avais vu bien assez pour reconnaître le paysage. C’était le canyon que j’avais traversé en arrivant, juste avant de trouver le globe de pierre. Je me trouvais toujours au même endroit.

J’étais simplement en train de revivre un souvenir.

* * *

Je l’avais visité pendant un moment avant de rentrer, sans comprendre réellement ce que je voyais, mais je n’en avais pas été moins fasciné par l’expérience. Je me sentais un peu coupable, peut-être, comme un voyeur, mais je n’avais pas réussi à m’empêcher de regarder jusqu’au bout, d’explorer le souvenir dans ses moindre détails. J’avais trouvé ses limites sous la forme d’un monde de plus en plus flou à mesure que je m’éloignais de son épicentre. J’avais repassé certains moments en boucle, ceux où la lumière des poissons jouaient le plus avec la transparence des pieuvres, leur donnant un air de créatures éthérées. Au bout d’un moment, la présence de l’esprit des pieuvres avait fini par me rejoindre. Je crus qu’elle venait pour m’empêcher d’aller plus loin comme je l’avais fait pour ma propre mémoire, mais elle se contenta de regarder le souvenir défiler avec moi.

J’avais eu du mal à décrocher, mais il y avait toujours un moment où mon véritable corps me rappelait à l’ordre — parce qu’il avait mal, ou faim, ou besoin de bouger, ou simplement parce qu’il ne supportait pas de rester dans son coma artificiel plus de quelques heures. Alors j’avais fini par revenir dans le laboratoire du docteur Caneldt.

J’eus la mauvaise surprise de le trouver à quelques centimètres de mon visage en train de m’observer.

« Vous êtes resté plus longtemps que d’habitude, déclara-t-il d’une voix qui cachait mal son excitation. Qu’est-ce que vous avez trouvé ? »

J’avais très envie de ne rien lui dire et de lui cracher à la figure pour qu’il s’éloigne de moi. Je me contins le temps de me calmer et de rassembler mes idées. Je me levai aussi, autant pour me dégourdir que pour le forcer à se reculer.

Quand l’envie de lui sauter à la gorge me passa, je lui parlai du globe. J’avais l’impression d’être le Père Noël face à un enfant tant il trépignait en buvant mes paroles. A la fin de mon rapport, il avait pris un air pensif. Un vague sourire flottait encore sur son visage. Vers quels futurs radieux il se projetait, je n’en avais pas la moindre idée ; j’espérais simplement qu’il me tiendrait loin de ses rêves de grandeur. Je n’avais pas envie d’attirer l’attention sur moi en jouant un rôle dans sa conquête du prix Nobel.

Il finit par remarquer que je l’observais et se souvint de ma présence.

« Vous allez continuer à explorer pour trouver d’autres sphères, bien sûr. C’est important de comprendre comment vivaient ces créatures ou à quoi servaient leurs machines. »

Je m’apprêtai à me lever pour aller grignoter un morceau lorsqu’il ajouta :

« J’aimerais aussi que vous tuiez l’un de ces poulpes si vous en avez l’occasion. Pour pouvoir réaliser une étude complète, j’ai besoin de savoir comment se comporte leur esprit de ruche quand l’un de ses membres meurt. Est-ce qu’il perd en capacité mentale, est-ce que ses corps cherchent à se reproduire pour pallier le manque, ce genre de choses. »

J’eus l’impression de recevoir un coup de poing dans l’estomac. C’était la dernière chose à laquelle je m’attendais, et certainement pas ce pour quoi j’avais signé. Je pensais m’être écarté une bonne fois pour toute de mon ancienne vie. Raté. Elle semblait bien décidée à me poursuivre.

« Quand vous vous sentirez prêt, vous pourrez y retourner. »

J’étais à deux doigts de lui jeter les gants à la figure et de lui annoncer ma démission, mais l’attrait de la découverte le disputait au désir de m’enfuir. Finalement, je replongeai la main dans le bocal, bien décidé à repousser le plus possible cette échéance méprisable.

* * *

Des globes, j’en trouvai d’autres, et de plus en plus facilement. J’avais l’impression que l’esprit des pieuvres m’aidait dans ma tâche. Je ne comprenais pas si ça l’intéressait également ou s’il recherchait juste de la compagnie. J’avais peine à imaginer l’étendue de la solitude qu’une telle créature pouvait bien ressentir.

A cette époque lointaine, les créatures ne semblaient pas encore télépathes, ce qui m’étonnait un peu. J’aurais cru qu’elles avaient toujours vécu ainsi. Cela me permit d’en apprendre beaucoup sur ce peuple étrange à travers leurs interactions et les petits détails de leur vie de tous les jours. Par exemple, les poissons luminescents n’étaient pas leurs égaux mais plutôt un genre d’animal de compagnie qu’ils élevaient pour leur lumière. Il y avait un peu partout de ces espèces de cages en pierre dans lesquelles ils se concentraient, souvent surveillés par un gardien à l’air peu commode – des salles de dressage plutôt que des nids.

Les pieuvres cultivaient pour se nourrir des parterres d’algues, des champs de coquillages colorés et d’autres végétaux et petits animaux qui ne ressemblaient à rien de connu. Elles n’avaient pas de bijoux ni de vêtements à proprement parler mais présentaient une telle variété de couleurs et de motifs sur leur peau translucide qu’elles n’en avaient pas besoin. Une fois, j’assistai même à ce qui devait être un genre de bal : elles s’étaient soudain mises à s’agiter autour des poissons luminescents, souvent par groupes de deux ou trois. La lumière jetait alors sur les parois de leurs cavernes des éclats colorés qui n’avaient pas grand chose à envier à une boule à facette. Il y avait une certaine grâce dans leurs mouvements, ce genre de fluidité dont font preuve ceux qui s’abandonnent à leur danse et à leurs partenaires. Je me surpris à regretter de ne pas pouvoir me joindre à elles. Il y avait trop longtemps que je n’avais plus fait la fête.

En d’autres occasions, je croisai la machine étrange de la première vidéo et je finis par reconnaître des motifs récurrents : la forme arrondie de l’engin principal, les loupiotes irisées qui le hérissaient, le corail couvert de sphères lumineuses qui s’étendait comme les fils d’un réseau électrique. Je tentai systématiquement de suivre les branches du corail pour voir jusqu’où elles menaient, mais je finissais toujours par me heurter au flou du souvenir. Une fois, en passant devant un genre de fenêtre, je crus distinguer dans le lointain une forme immense, une baleine, peut-être même plus grande encore, mais elle était trop loin pour que je puisse la voir clairement. Les limites du souvenir se dressaient entre elle et moi comme des frontières infranchissables. Je me contentai donc d’observer les pieuvres qui s’approchaient parfois de l’appareil pour triturer certains mécanismes.

J’étais prêt à abandonner l’idée d’en savoir plus lorsque, pris d’une idée subite, je me déconnectai du souvenir et entrepris de fouiller les décombres de la caverne dans laquelle je me trouvais. Si cette machine avait existé dans le passé, il en restait forcément des traces dans le présent. Peu à peu j’exhumai les vestiges de l’appareil, qui avait connu des jours meilleurs. La plupart des sphères qui le composaient autrefois étaient introuvables, et les autres gisaient un peu partout, brisées au-delà de toute réparation. En revanche, la structure avait tenu bon : la console principale était un peu cabossée et quelques uns des orifices qui servaient à l’actionner méritaient d’être déblayés, mais elle semblait globalement intacte. Quant aux réseaux de coraux qui s’en échappaient, ils avaient profité de leur isolement pour croître et se multiplier.

Je n’étais plus en train de visionner une sphère, ce qui signifiait que je pouvais les suivre librement à travers les débris.

J’abandonnai rapidement l’idée de déblayer mon chemin et décidai de tester la flexibilité de mon corps de pieuvre. Je me glissai dans pratiquement chaque faille, chaque recoin qui s’offrait à moi sans difficulté, suivant ma piste à travers la caverne. Au bout d’un moment, les gravats laissèrent place à un passage obscur semblable à un tuyau que le corail remplissait presque entièrement. Se mouvoir devint plus difficile, d’autant plus que je n’y voyais pas grand chose. Je m’apprêtais à rebrousser chemin quand une lueur attira mon regard plus loin dans le conduit. Une sphère en bon état.

Je me frayai jusqu’à elle tant bien que mal et la délogeai de son enchâssement – heureusement, les coraux étaient plus fragiles qu’il y paraissait. Elle était plus petite que les sphères des souvenirs, et un peu plus lourde aussi. Contrairement aux autres, elle ne possédait aucune cavité et se contentait de rayonner d’un éclat laiteux. Éclat qui, d’ailleurs, commençait à s’amenuiser lentement. Je décidai de ne pas traîner et poursuivit mon chemin, abandonnant au passage toute délicatesse envers les coraux.

Le tunnel était beaucoup plus long que je le pensais et ma lumière s’évanouit bien avant que j’en atteigne le bout. J’étais allé trop loin pour rebrousser chemin le cœur léger, mais tâtonner dans le noir sans savoir ce qui m’attendait m’enchantait moyennement. J’étais tout à mon dilemme lorsque l’esprit des pieuvres, curieux de mon désarroi, me rejoignit. Il comprit rapidement le problème et m’indiqua d’une pensée comment le résoudre. C’était une sensation à la fois étrange et familière, comme un rêve impromptu bardé de sons, d’odeurs et de couleurs que je n’avais jamais ressenti auparavant. Je me vis lâcher la sphère au dessus d’un corail, et tout au long de sa chute, j’entendis l’écho des ondes qu’elle provoquait en traversant l’eau. Je sentis crépiter un flux électrique à travers les branches du corail au moment où elle touchait le réseau. Je distinguai des nuances colorées en son centre avant même qu’elle recommence à luire vraiment. Puis la pensée s’évapora à la manière des rêves le matin au réveil. Je m’exécutai, et la réalité fut bien moins impressionnante : pas de vague, pas de décharge, pas de couleurs. La sphère se ralluma quand même, mais je ne pus m’empêcher d’être un peu déçu.

La fin du trajet se déroula beaucoup plus sereinement. Je rechargeais la lampe dès que sa clarté faiblissait un peu trop tout en communiquant maladroitement avec l’esprit des pieuvres. Je lui montrai des images du monde terrestre, les arbres, le ciel et nos villes à nous tandis qu’elle m’en apprenait un peu plus sur les connaissances qu’elle avait glanées sous la mer. J’avais l’impression de partager un album photo avec un nouvel ami. L’un dans l’autre, j’étais beaucoup plus détendu que je ne l’avais jamais été durant toute ma vie d’adulte, et ça faisait du bien. Le temps passa beaucoup plus vite et j’arrivai bientôt au bout de mon tunnel.

Dehors, un monstre m’attendait. Sa gueule béait devant moi, tapissée de corail, comme s’il allait m’avaler d’un coup. Sauf qu’il ne bougeait pas. Je dus faire un effort considérable pour ne pas aller me terrer dans mon conduit et me convaincre d’approcher pour voir un peu mieux à quoi elle ressemblait. Je compris rapidement les raisons de son immobilité lorsque j’aperçus les plaques blanchâtres qui pointaient sous les couches de coraux. De l’os. La bête était morte depuis un certain temps.

Je voguai un moment dans sa carcasse, flânant entre ses côtes tout en me demandant de quel animal il avait bien pu s’agir. Sans doute de la créature que j’avais aperçue dans le souvenir de la caverne. Ce n’était certainement pas une baleine, en tout cas : son envergure était bien trop énorme, de l’ordre d’une centaine de mètres de long, et ses restes bien trop anciens. Certaines parties du squelette qui n’étaient pas prises dans le corail s’étaient fossilisées depuis bien longtemps. Son museau ressemblait à un genre de bec, qui avait dû être garni de dents à en croire les trous qui parsemaient sa mâchoire. J’en étais à débattre avec moi-même de l’apparence qu’il devait avoir de son vivant lorsque l’esprit m’indiqua une nouvelle sphère qui reposait non loin, à moitié enfouie dans le sable. Une sphère de souvenirs, cette fois. Je l’enclenchai sans attendre, pressé de savoir quelle partie de moi avait raison.

* * *

Je me retrouvai plongé dans le halo vert des poissons, un peu désorienté. Pas de signe du monstre marin, du moins pas immédiatement ; il fallut que je lève les yeux pour me rendre compte qu’il flottait au-dessus de ma tête. Il était encore plus massif et imposant que ce à quoi je m’attendais. Ses écailles renvoyaient la lumière des poissons comme autant de petits miroirs, plongeant la scène dans une ambiance irréelle. Je tentai de faire le tour de son abdomen, mais les limites du souvenir ne me permirent pas d’aller bien haut. Il y avait plusieurs autres pieuvres dans les environs, assez éloignées les unes des autres et surtout de la bête. Je m’en étonnai un peu – elle n’avait pas l’air très agressive. En fait, elle paraissait même plutôt apathique et ne remuait pratiquement pas.

Les poulpes, en revanche, s’agitaient un peu dans tous les sens en tripatouillant des branches de coraux. Puis au bout d’un moment, ils cessèrent leurs activités et se tournèrent tous dans la même direction : la caverne d’où je venais. A travers la fenêtre, je vis une autre pieuvre lever un pseudopode. A son signal, celles qui m’entouraient prirent encore un peu de recul et lui rendirent son geste.

Quelques secondes plus tard, un éclair blanc remplit tout mon champ de vision.

Lorsqu’il se dissipa, le monde autour de moi resta flou, comme si l’image avait été abîmée. J’observai les alentours à la recherche de ce qui avait provoqué le flash, sans succès. Les autres pieuvres avaient cessé de bouger. J’essayai de me déplacer vers elles, de mettre la pause ou de remonter le temps mais les commandes du souvenir ne répondaient pas correctement. L’esprit des pieuvres ne fut pas d’une grande aide lui non plus – les images qu’ils m’envoyaient étaient trop complexes à décoder.

Frustré, je quittai le souvenir et regagnai mon vrai corps dans le laboratoire du docteur Caneldt. Il attendait mon rapport avec impatience, bien sûr, mais fronça rapidement les sourcils quand je lui exposai les événements. J’eus au moins la satisfaction de constater qu’il n’y comprenait pas grand chose, lui non plus.

* * *

Après ça, je multipliai mes aventures en compagnie de l’esprit des pieuvres, bien décidé à améliorer la communication entre nous. Je rentrais au laboratoire de plus en plus tard et mes récits au docteur Caneldt duraient de plus en plus longtemps. Il ne semblait pas s’en lasser, mais la même question revenait systématiquement sur ses lèvres.

« Avez-vous réussi à tuer un poulpe ? »

Cette question me hérissait chaque fois. Plus j’apprenais à connaître l’esprit des pieuvres, moins je comprenais ce besoin de lui faire du mal. Et puis j’avais assez de sang sur les mains comme ça. Mais c’était pour la science, insistait-il. Il fallait savoir comment se comportait l’esprit si l’un des membres disparaissaient. Avait-il encore besoin de corps ? Je faisais la sourde oreille à chacune de ses remarques.

« Et puis, déclara-t-il une fois, je suis votre patron et le meneur de cette expérience. Vous ne voudriez pas rompre votre contrat, n’est-ce pas, monsieur Lan ? »

Il marquait un point. C’était un argument bas, mais si je voulais changer de vie, la paye de ce contrat était nécessaire. Elle était conséquente et suffisamment bardée de certificats légaux pour que personne ne s’intéresse à mes comptes. Lui, en revanche, pouvait sans problème se trouver un nouvel assistant. Je n’avais pas les moyens de négocier dans cette affaire. Je finis par me laisser convaincre. Je pinçai les lèvres et replongeai dans l’océan, le cœur lourd.

Je sautai d’un poulpe à l’autre jusqu’à en trouver un côtoyant un requin. Je ne me laissai pas le temps de réfléchir avant d’aller chatouiller le monstre, espérant agir sans que l’esprit des pieuvres ne s’en rende compte. Ça me rappelait désagréablement mes années de braconnage, pendant lesquelles je devais constamment rester à l’affût. La pensée n’a pas de place dans ces moments. Seuls les réflexes et l’adrénaline comptent.

Le requin ne mit pas longtemps à réagir et se retourna brusquement vers moi, la gueule grande ouverte. J’eus une superbe vue de ses multiples rangées de dents pointues avant de changer de pieuvre. Je n’avais pas envie de savoir si je pouvais mourir en même temps que mon hôte.

Je perçu le moment exact où le poulpe se fit dévorer et cessa de vivre. L’esprit résonna de douleur jusque dans mes os humains. Ce n’était pas grand chose à son échelle, pourtant. A peine plus qu’un neurone qui s’éteint. Mais ce n’était pas non plus ce pour quoi il hurlait. C’était un sentiment de défaite et de désespoir qui le faisait le plus souffrir.

Le goût de la trahison.

Honteux, je m’éjectai de la pieuvre pour revenir au laboratoire. Je jaillis de mon fauteuil en coup de vent, percutant Caneldt au passage. Il se releva en se frottant la tête et me regarda comme on regarde un fou.

« Ça y est, je l’ai tué votre poulpe, lui annonçai-je avec mépris. Ce n’était pas agréable du tout, si c’est ce que vous voulez savoir.

Ah oui ? Allons, ressaisissez-vous mon gars. Je ne pensais pas que vous étiez de ces gens douillets qui militent à tout prix pour la vie. Je ne vous le demanderai plus. Tout ce que je veux maintenant, c’est qu’on s’assoit autour d’une table pour en discuter. Allez boire un coup en attendant que je prépare mes notes. »

Je retins l’envie de lui casser la figure et me tournai vers la table quand mon regard tomba sur la pieuvre dans le bocal. Elle rougissait à vu d’œil. Je n’avais encore jamais vu ça.

Puis elle s’anima. Lentement elle se redressa, déroula ses tentacules et, soudain, se jeta contre les parois de sa prison. Le bocal se renversa et se brisa à terre. Avec une vivacité étonnante, elle se dirigea vers moi et bondit vers ma main, s’accrochant à mon poignet de toutes ses forces. Je compris trop tard ce qu’elle visait. Le gant.

Une décharge me traversa, bien plus violente que toutes les autres. Son esprit heurta le mien comme un orage déchaîné. Ce n’était pas le contact respectueux auquel j’étais habitué mais bien la charge brute d’un être dévoré par la rage. Je n’avais aucun moyen de défense contre cette attaque et mes piètres tentatives volèrent instantanément en éclat. Toute ma vie défila devant mes yeux, sans exception. Je sentais la pieuvre juger le monde à travers mon regard. Elle s’attarda sur mon passé sanglant et je revécus chaque sentence que j’avais prononcé, chaque balle que j’avais tiré, chaque cadavre que j’avais dépecé et traîné derrière moi jusqu’au marché noir. Ce n’étaient pas tous des animaux.

Je sentis les larmes rouler le long de mes joues et me débattis faiblement, tentant de dégager la pieuvre de mon poignet, mais elle réprima d’un coup sec toutes mes émotions. Mes bras retombèrent mollement le long de mon corps et je cessai de bouger.

Le docteur n’avait rien entendu de toute cette bataille. Lorsqu’il revint dans la salle, le nez plongé dans ses papiers, il ne remarqua même pas ce qui s’était passé autour de lui. Il se dirigea vers la table près de l’aquarium.

« Allez, monsieur Lan, il faut se remettre au travail à présent. Oubliez donc toute cette histoire et installons-nous, voulez-vous ? Je n’ai pas vraiment le temps de tergiverser. Ce qui est fait est fait. »

Son ton était paternaliste au possible, mais ça ne m’atteignait plus. Comme il voyait que je ne réagissais pas à ses remarques, il tapota la table pour que je vienne m’asseoir près de lui, sans quitter ses notes des yeux.

« Allons, ne me faites pas attendre plus que nécessaire. J’ai besoin de vous maintenant, pas dans dix ans. Vous portez si peu d’estime au contrat que vous avez signé ? »

Quelle enflure. Une étincelle de colère traversa le blocus de mes émotions et je serrai les poings. Plutôt que de la réprimer, la pieuvre décida de l’alimenter. J’en profitai pour frapper Caneldt d’un coup bien senti sur le crâne. Il s’effondra.

Puis la pieuvre resserra son emprise encore une fois et d’une impulsion, elle m’envoya vers la machine. Suivant ses instructions, j’actionnai boutons et leviers à une vitesse folle, trifouillai quelques fils qui dépassaient et ne m’arrêtai qu’au bout de plusieurs minutes. Au dessus de ma tête, les écrans s’affolaient sous la quantité de données qu’ils essayaient d’afficher en même temps.

Je m’apprêtai à en finir, le doigt suspendu au dessus d’un dernier bouton, lorsque Caneldt se réveilla en criant.

« Qu’est-ce qui vous a pris ? Vous êtes malade ? Espèce de… »

Il se tut, les yeux rivés sur ma main. Il avait enfin remarqué. Le poulpe lui renvoya son regard ; il pâlit.

« Que fait cette chose sur votre gant ?

Nous avons cru pouvoir vous faire confiance, humains, répondit l’esprit des pieuvres en utilisant ma voix. Nous avons sondé vos connaissances et vos ambitions et nous avons cru pouvoir vous aider. »

Abandonnant la console, l’esprit me dirigea vers le docteur terrifié. Je l’attrapai par le col avant qu’il parvienne à se relever et le traînai vers la chaise de dentiste.

« Vous alliez répéter les mêmes erreurs que nous, continua mon hôte. Sombrer dans une science que vous ne comprenez pas. Nous avons essayé de vous montrer que vous preniez la mauvaise voie, mais vous n’écoutez pas. Vous n’écoutez jamais. »

Je l’attachai solidement au fauteuil avec le cordon des électrodes avant de lui coller l’embout contre la tempe.

« La télépathie n’est pas une libération mais une prison. Elle se sert de la vie de quelques êtres pour enfermer tout un peuple dans un amalgame où l’individu n’a plus sa place. Le progrès n’existe pas, la discussion non plus. C’est la mort du peuple et la chute des cités. Il n’y a plus d’évolution. »

De retour devant la console, je tapotai le dernier bouton d’un geste distrait.

« Nous voulions vous montrer votre erreur, mais vous êtes obtus, inconscients et meurtriers. Vous ne méritez pas notre aide. Vous méritez notre prison. La Terre ne s’en portera que mieux. »

La pieuvre envoya une dernière impulsion à mon cerveau ; j’appuyai de toutes mes forces. Il y eut un éclair blanc et le cri du docteur tandis qu’il grillait sur sa chaise. Puis je me sentis partir très loin, vers un lieu très bruyant.

Ma dernière pensée individuelle fut qu’à notre tour, pour la première fois, nous aurions le regard triste des animaux en cage.

 

 

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