Jour et Nuit

 

Autrefois, lorsque le monde était jeune et qu’il batifolait encore comme un petit chaton dans le courant débridé d’une Voie Lactée torrentielle, le Jour et la Nuit se livrèrent une guerre violente et acharnée.

A cette époque, ils vivaient chacun de leur côté : le Jour couvrait la face du monde sur laquelle se trouvait la terre et les arbres et les animaux, tandis que la Nuit veillait sur les mers et les océans qui abritaient les créatures des profondeurs, ces êtres discrets qui ne sont rien de plus que des ombres sous les vagues. Or la Nuit en conçut une jalousie farouche envers le Jour. Elle aussi voulait s’amuser avec les animaux terrestres, eux qui semblaient tellement joyeux à bondir dans tous les sens, à se courir les uns après les autres, à roupiller avec insouciance entre les branches des arbres. Les vagues, c’était amusant quelques temps, mais à force de ressasser éternellement les mêmes choses, les mêmes visions, les mêmes crêtes qui se brisent toujours de la même manière, la même écume blanche qui mousse et qui roule et qui mousse encore, la Nuit avait fini par s’ennuyer. Alors elle avait proposé au Jour une idée nouvelle : pendant un moment, ils échangeraient leurs places, pour voir comment ça se passait chez l’autre. Le Jour, toujours enthousiaste, avait accepté. Ainsi fut fait.

Tout se passait bien, au début. La Nuit découvrait avec joie les merveilles du monde terrestre ; quant aux animaux, ils appréhendaient le noir de la Nuit pour la première fois. Certains ne comprenaient pas pourquoi la lumière avait disparu – ils cherchaient le soleil partout mais ne trouvaient que le pâle éclairage de la lune. D’autres étaient ravis de ce voile sombre et discret qui se posait sur leur terre, qui appelait de nouveaux jeux et de nouvelles danses. Il y eut des plaintes et des chants, de la langueur et de l’excitation, de la peur et de l’audace. Le continent changeait, peu à peu. Ce n’était pas meilleur qu’avant, ce n’était pas pire non plus. C’était juste différent : la terre apprenait la Nuit.

De son côté, le Jour rencontra l’océan, qu’il salua de son entrain habituel. Il comprit bien vite cependant que les mers et les vagues et le sel n’étaient pas aussi faciles à vivre que les animaux. Ils se contentaient de ronchonner dans le grondement épais de leur ressac, sans daigner porter plus d’attention au Jour qu’ils ne l’avaient fait à la Nuit. Pourtant, cela ne le découragea nullement. Le Jour était un grand optimiste, toujours plein d’espoir. Il attendit patiemment que l’océan réagisse, jusqu’à ce qu’enfin jaillisse des flots un petit poisson qui se demandait d’où venait cette chaleur si douce, si agréable qu’il avait senti ces derniers temps, juste là, sous la surface. Bientôt d’autres êtres venus des abysses le rejoignirent. Certains plus petits, d’autres plus gros. Quelques uns qui lui ressemblaient énormément et beaucoup d’autres qui n’avaient rien à voir avec lui. Mais tous avaient en commun le même bonheur et la même envie de quitter les froides mers pour la chaleur du soleil.

L’océan, à son tour, fut grandement vexé par le succès que rencontrait le Jour. Mais il était moins tendre que la Nuit lorsqu’il se mettait en colère. Cette chaleur que tout le monde aimait, il commençait à la trouver franchement insupportable. Alors il bouillonna. Oh, pas très fort, pas comme ces sources chaudes que l’on trouve tout au fond du monde et qui bouillent pour de vrai. Ç’aurait tué tout le monde à l’intérieur de ses eaux et pour tout dire, ce n’était pas son but. Il aimait bien toutes ces créatures qui nageaient dans ses courants et dans ses vagues, il ne voulait pas les perdre. Il ne voulait pas qu’on les lui vole non plus. Il bouillonna donc dans sa colère froide d’océan et décida lui aussi de s’élever dans les airs pour s’approcher du Jour. Goutte à goutte il monta, monta, monta, se rassembla tout là-haut et pris forme à nouveau – une forme nouvelle, une forme blanche et cotonneuse, noire et menaçante. Une forme épaisse qui cachait le Jour au monde, qui avalait toute sa chaleur et sa lumière pour ne jamais les recracher. Ainsi naquirent ce que l’on nomme les nuages.

Le vent, témoin de toute cette histoire, prit le Jour en compassion. Il souffla fort, très très fort, juste assez pour que l’océan cotonneux se déplace. Contrarié, dépité, malheureux, celui-ci éclata en un sanglot violent. Il pleura à grosses larmes et ses vagues furent prises de soubresauts, ravalant toutes ses créatures. Il pesta, tonna, cracha toute sa foudre et ses éclairs jusque sur la terre ferme où les animaux, surpris par ce chagrin glacé, cet orage meurtrier, se précipitèrent bien à l’abri dans leurs tanières pour ne plus en sortirent. La Nuit n’avait plus que les arbres à observer, tous courbés qu’ils étaient par la tristesse de l’océan, et cela ne lui plaisait pas. Elle avait prit goût à la vie qui animait la terre et n’était pas prête à déjà la laisser tomber. Elle demanda donc à l’océan ce qui l’accablait tant, dans l’espoir de trouver de quoi tarir ses larmes et retrouver la clarté d’un ciel sans nuage. Alors l’océan pointa le Jour du doigt.

Et c’est ainsi qu’éclata la guerre entre le Jour et la Nuit.

Elle dura longtemps, ou peut-être n’était-ce qu’une impression. Ce n’est pas quelque chose dont le monde aime se souvenir. Ce fut une époque confuse, où le Jour et la Nuit changeaient constamment de place, tentant d’évincer l’autre, de voler son territoire et de récupérer ce qui leur appartenait. Les éléments se joignirent à eux, se liguèrent les uns contre les autres, le Jour et le vent, la Nuit et l’océan, et les flammes déchaînées qui naissaient du tonnerre et qui se nourrissaient des tempêtes. Le monde fut tout renversé, chamboulé, ravagé et les animaux n’allaient pas mieux. Ils ne savaient plus quand il fallait dormir ou se lever, jouer ou chasser, courir ou se cacher. La lumière leur faisait mal aux yeux, les ténèbres les aveuglaient tous, le chaud et le froid s’enchaînaient et se relayaient au mieux pour qu’ils s’enrhument et tombent malades. Ce fut l’hécatombe tandis que se poursuivait la bataille insouciante qui se menait tout autour d’eux.

Un jour cependant, la sage tortue décida que cela suffisait. C’était une enfant à la fois de la terre et de la mer, du vent et du feu, du Jour et de la Nuit. Elle vivait depuis très longtemps et elle avait presque tout vu et tout connu. Elle avait sans cesse grandit, apprit, transmit, sans relâche elle avait vécu tout ce qu’elle pouvait vivre. A présent elle était vieille et faisait la taille d’une colline. C’était dur pour elle de se lever, plus dur encore de se déplacer, et pourtant c’est ce qu’elle fit. Elle s’ébroua et fit trembler le monde, se traîna jusqu’au plus haut rocher de la plus haute montagne qu’elle trouva et siffla de sa voix rauque et profonde. Elle siffla et siffla encore jusqu’à ce que le feu et le vent et l’océan, et puis enfin le Jour et la Nuit l’entendent et s’arrêtent pour la regarder.

Puis elle leur parla et ils écoutèrent.

Elle relata le monde tel qu’elle l’avait vu, tel qu’elle l’avait comprit et façonné de son petit point de vue de tortue. Elle évoqua la chaleur du Jour et la fraîcheur de la Nuit, la poésie de la lune et l’ardeur du soleil, la gaîté d’un ciel bleu et la lumière des étoiles. Elle raconta les animaux, leurs doutes, leurs questions, leur incompréhension face à la folie qui avait soulevé le monde entier. Elle appela le Jour et la Nuit à cesser leurs chamailleries infantiles pour voir l’état dans lequel ils avaient plongé la terre et la mer.

Ils prirent soudain conscience de ce qui les entouraient, penauds, honteux. La tortue avait raison : ils avaient mis le monde à feu et à sang, pour une bête histoire de jalousie. Tout ce qu’ils aimaient était en train de brûler. Il n’y aurait bientôt même plus de raison de se battre. Alors ils demandèrent à la tortue ce qu’ils pouvaient faire pour se rachetez et la tortue leur répondit – partagez-vous le monde ! Plus de guerre, plus de bataille, plus de jalousie, partagez simplement ce que vous avez, et vous en profiterez d’autant plus. En cet instant, ni le Jour ni la Nuit ne pouvaient détacher leur attention de la tortue, captivés par ses paroles, subjugués par son regard. Il y avait du soleil en elle, et de la lune aussi, et du feu et de l’océan, et mille teintes qui allaient et venaient en un cycle régulier. Toujours le même. Comme si, à travers ses yeux, les éléments observaient le monde à tour de rôle.

La solution était si simple et évidente, et pourtant si étrange quand on n’y avait jamais pensé. Il suffisait que le Jour et la Nuit se relaient. En une roue constante, comme les couleurs qui habitaient le regard de la tortue. Chacun pourrait alors en profiter, les joies du soleil et du ciel bleu, la poésie de la lune et des étoiles, la lumière et la pénombre, le chaud et le froid. Le Jour et la Nuit qui tourneraient, main dans la main. Oh, bien sûr, il y aurait des mécontents. L’océan n’aimait pas plus le Jour qu’auparavant, et puis il avait pris goût à sa forme de nuage. Les tempêtes et le tonnerre habitaient toujours le monde, mais ça ne dérangeait personne. C’était un maigre prix à payer pour que cesse la guerre.

Après tout, qu’est-ce qu’un peu d’eau de pluie quand on peut se prélasser au soleil et se balader sous les étoiles dans la même journée ? Alors la décision fut prise.

Satisfait, le monde reprit son cours et repartit en tournoyant dévaler les flots de la Voie Lactée.

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