La fille de l’hiver

Euphemia se posa comme une couche de givre sur le toit de l’immeuble : délicatement et sans un bruit. Elle ferma les yeux, relâcha la tension qu’elle maintenait dans son dos et ses épaules et souffla un bon coup. Aussitôt, ses ailes de glace et de neige s’évaporèrent et se condensèrent en un tout petit nuage, qui vint s’enrouler autour de son poignet comme un bracelet d’argent. Elle frissonna, resserra son écharpe et s’enroula dans son manteau. Bizarrement, l’air lui paraissait toujours plus froid quand elle cessait d’utiliser ses pouvoirs. Il y avait probablement un rapport avec le fait que son corps s’empressait de regagner toute la chaleur qu’il avait perdu. Elle se frotta les mains pensivement en regardant le ciel noir de la nuit.

Noir. Entièrement noir. Pas d’étoiles ce soir non plus, pas de lune pour éclairer son chemin. Ce n’était pas parce que le ciel était couvert – Euphemia revenait de là-haut, elle pouvait certifier qu’il n’y avait pas le moindre petit nuage au-dessus de sa tête. Ce n’était pas non plus à cause de l’éclat artificiel de la ville – aussi nombreuses soient-elles, les lumières jaunâtres ne suffiraient pas à effacer complètement toute trace de clarté céleste. Non, la raison se trouvait ailleurs.

« Eh, tu rêvasses ou quoi ? » déclara abruptement la voix d’Alex dans son oreille, la tirant de ses pensées. « Bon, je disais : dès que tu es prête, tourne-toi vers le nord – sur ta gauche. Il y a une autre tour par-là, plus haute que celle où tu te trouves maintenant.

– Oui, je l’ai aperçue en arrivant.

– Bien. C’est ton dernier saut tranquille, le manoir de Lucien est juste derrière. Tu te rappelles ce que tu dois faire ?

– Me glisser dans le parc discrètement, récita sagement Euphemia, faire en sorte que les chiens se tiennent tranquilles, rester loin des murs et des caméras, trouver une porte d’entrée dérobée, m’infiltrer dans la salle des machines et donner un bon coup de froid à tous les systèmes.

– Exactement. J’ai enfin réussi à mettre la main sur les plans de construction du manoir : rien d’assez précis pour t’aider une fois à l’intérieur, mais j’ai trouvé un détail intéressant. Y’a une pièce au sous-sol qui sert entièrement de système d’évacuation des déchets. Elle est juste au-dessus des égouts, ça vaudra peut-être le coup de jeter un œil si la sortie se retrouve bloquée.

– Cela n’arrivera pas. Je serai invisible. Ils ne me remarqueront pas plus que la brise qui leur caresse le visage.

– Évite quand même de foncer tête baissée. Tu pourras pas vraiment compter sur le noir une fois là-bas.

– Je sais.

– Je pourrai pas non plus t’aider quand tu seras dans l’enceinte. Y’a trop de brouilleurs pour que les ondes radio passent, donc tu seras toute seule pour trouver ton chemin.

– Je sais aussi.

– Je sais que tu sais, mais… Sois prudente, Effie, ok ?

– Bien sûr, » répondit Euphemia.

Elle s’efforça de mettre un peu de joie dans le ton de sa voix pour rassurer son amie. Son visage, lui, était grave et déterminé à présent – aussi loin que possible du moindre sourire. Si la nuit était noire et si les étoiles et la lune lui manquaient tant, c’était à cause de lui, cet homme, Lucien, qui avait décidé de voler les astres pour éclairer son manoir. La clarté de la lune réduite à un simple lampion de jardin. Intolérable.

Lorsque Euphemia eut récupéré un peu de sa chaleur corporelle, elle prit une grande inspiration et se concentra pour recréer ses ailes. Le petit nuage autour de son poignet pâlit, s’agita, se mit à danser dans les airs comme un flocon ballotté par les vents et se déposa sur ses omoplates. Elle sentit son dos s’engourdir à mesure que sa magie prenait forme, malgré les couches épaisses de vêtements qu’elle portait. La glace s’étendit en de très longs filaments bleutés, qui se firent bientôt plumes de cristal, légères et souples. Cela ne prit qu’un court moment, mais prélevait d’ores et déjà une bonne partie de ses forces. C’était un tour de magie utile et puissant, mais difficile à maîtriser. La jeune fille ne perdit pas un instant, invoqua un courant aérien froid comme l’hiver et s’éleva doucement. La sensation était grisante : elle n’avait qu’à se laisser aller, s’abandonner aux mains du vent pour s’envoler. Elle sentait l’air tout autour qui l’enveloppait comme un cocon et la poussait gentiment en avant. Elle admirait les rares lueurs en dessous d’elle comme un oiseau de proie, sereine maîtresse des cieux. Un jour, elle abandonnerait tout le reste et se laisserait simplement porter jusqu’au bout du monde.

Mais il y avait plus important à faire pour l’instant. Euphemia atterrit sur le toit suivant et jeta un coup d’œil devant elle. Elle dut plisser les paupières. Le manoir se tenait là, juste sous son nez, dans toute son arrogance. Elle vit la lune plantée au bout d’un bâton de fer, juste à côté de la porte d’entrée, qui surplombait la bâtisse. Elle brillait fort, d’une lueur aveuglante, chassant toutes les ombres du jardin dans lequel elle se trouvait ; mais les murs, ou plutôt la muraille qui entourait la propriété l’empêchait de rayonner sur le quartier alentour. C’était écœurant. Euphemia n’attendit pas de retrouver ses forces : elle se propulsa dans le vide et se dirigea vers le manoir aussi vite qu’elle le put. Il neigea sur son passage.

Elle se laissa tomber dans le parc en frissonnant, puis elle se dirigea vers la porte d’entrée d’un pas vif. Elle avait tout oublié des instructions d’Alex ; ne restaient plus que la colère et l’indignation pour la pousser en avant. Un chien de garde leva la tête à son approche et commença à grogner après elle. D’un geste de la main, Euphemia changea son nuage en gourdin de glace, se jeta sur le molosse et l’assomma d’un coup puissant avant qu’il ait le temps de sonner l’alarme. Elle se pencha sur lui et le caressa doucement, comme pour s’excuser. Sous ses doigts, une fine couche de givre naquit et s’étendit sur le pelage du chien, le recouvrant complètement. Il frémit dans son inconscience, mais son souffle s’apaisa bientôt : son corps venait de le plonger dans une espèce d’hibernation artificielle pour le protéger du froid. Il ne se réveillerait pas de sitôt. Euphemia se releva, jeta un œil à la lune enchaînée qui la surplombait et serra les poings. Puis elle entra dans le manoir.

Il paraissait beaucoup plus grand que de l’extérieur. Elle se trouvait dans un large couloir qui se perdait dans le noir ; à sa droite, une porte fermée, à sa gauche, un escalier. Elle ne savait pas vraiment par où commencer, c’était le seul défaut de son plan. Alex et elle avait beau avoir retourné tout l’Internet pour trouver des informations sur l’intérieur du manoir, elles n’avaient rien appris d’utile. Lucien s’était fait beaucoup d’ennemis en dérobant la lune – résultat, il se montrait un peu paranoïaque quant aux détails qu’il laissait transparaître sur sa vie privée, et ceux-ci ne concernaient jamais sa demeure. Il avait grassement payé et violemment menacé tous ses architectes, qui s’étaient chacun retirés à un autre bout de la planète en tremblant comme des feuilles. Mais après tout, Lucien en avait largement les moyens.

Il y eut des bruits de pas dans l’escalier, coupant court à toute réflexion. Malgré sa colère bouillonnante, Euphemia ne voulait pas se risquer face aux hommes de main de Lucien. Elle ne savait ni combien ils étaient, ni comment ils étaient armés. Elle choisit donc la porte.

Elle se retrouva dans une pièce immense et très haute – elle s’étendait probablement sur l’étage supérieur. Lorsque les pas des gardes se furent éloignés, elle alluma la lumière et contempla les murs avec de grands yeux. Ils étaient littéralement couverts de livres. Les étagères montaient jusqu’au plafond, et chacune d’elle était pleine à craquer d’ouvrages en tout genre. Vieux volumes poussiéreux, grosses encyclopédies enluminées, petits romans de gare, sagas-fleuves aux tomes épais comme des arbres… De toutes les tailles, toutes les langues, tous les âges. Euphemia s’approcha des ouvrages, effleura les couvertures, suivit quelques titres du doigt. Elle n’avait jamais rien vu de pareil. Jamais… Depuis…

Elle retira sa main. Une vive douleur venait de lui traverser le crâne, celle que provoquait ses souvenirs enfouis lorsqu’ils remuaient un peu trop fort. Elle les réprima, tâchant de se concentrer sur sa mission. Elle n’avait pas besoin de ce genre de distraction maintenant. Le passé appartenait au passé.

Elle s’éloigna des livres et entreprit de fouiller méthodiquement les armoires et les bureaux à la recherche de tout et n’importe quoi, surtout n’importe quoi. Un plan du bâtiment, une porte dérobée, qui sait, peut-être même un passage secret. Mais elle ne trouva rien. Tant pis. Elle s’assura que personne ne patrouillait dans le couloir, sortit à pas feutrés et choisit une autre pièce à explorer. Il n’y avait pas de secret : tant qu’elle ne savait pas où chercher, elle devrait passer le moindre recoin du manoir au peigne fin.

Une étrange sorte de danse s’installa pour Euphemia, où chaque faux pas pouvait signifier la mort. Elle jouait des silences dans le dos des gardes, partenaires inconscients qui ne se doutaient de rien. Parfois, une caméra s’invitait dans ce ballet des ombres ; d’autres fois, c’étaient des rondes plus courtes qui la surprenaient. Toujours elle devait rester en mouvement, enregistrer chaque détail d’un regard, frôler chaque mur de la main et repartir dans l’autre sens, comme un flocon chassé par un courant d’air. Plus d’une fois elle fut tentée de mettre fin à ce petit jeu en assommant un garde isolé pour lui voler ses armes et avancer plus vite, mais bien sûr, ça n’aurait servi qu’à la faire repérer plus vite. Elle pourrait sans doute s’en sortir si quelqu’un sonnait l’alarme, mais tant qu’elle n’avait pas trouvé la salle des machines, cela impliquerait de partir sans terminer la mission. Lucien serait alors prévenu de son intrusion, bouclerait son domaine et condamnerait toute chance de libérer un jour la lune. Euphemia ne pouvait pas se permettre d’échouer. Elle serrait donc les dents et se contentait de danser en silence.

Elle parcourut ainsi tout le rez-de-chaussé, puis le premier étage et même le deuxième. Pas de trace d’ingénierie, pas de machine à saboter, aucun appareil électronique suspect nulle part. Pas de faux mur, de faux plafond, de faux plancher derrière lesquels cacher tout ça. Même le grenier ne recelait rien de particulier, si ce n’était un peu de poussière et quelques jouets cassés. Une vieille poupée aux cheveux noirs attira un instant son attention, mais le mal de tête s’agita comme une bête à l’affût et Euphemia reprit ses recherches.

Elle redescendit comme une âme en peine, le moral complètement sapé. Elle se réfugia dans une chambre noire et déserte le temps de réfléchir. Il ne lui restait plus grand chose à voir, si ce n’était la salle du sous-sol dont Alex avait parlé. Mais il n’y avait pas d’accès : elle avait cherché partout sans trouver la moindre petite entrée. Elle se demandait si la salle d’évacuation existait vraiment. Il devait y en avoir une pourtant ! C’était forcément là-bas que toutes les machines étaient cachées ! Ne serait-ce que pour contrôler les caméras, il fallait bien qu’elles se trouvent quelque part, n’est-ce pas ?

Réfléchis, Euphemia. Tu as tout exploré ? Oui. La moindre pièce, la moindre chambre. J’ai dansé avec les gardes, j’ai regardé les enfants de Lucien dormir, j’ai fait voler la poussière du grenier. Même la bibliothèque ne contenait aucune information.

Vraiment ? Tu as fouillé partout ? Les bureaux, les armoires, les étagères ?

Les livres ?

Non évidemment. Les livres font… mal.

Mais ils cachent toujours un secret. Rappelle-toi. Les livres sont des portes. Rappelle-toi…

L’hiver.

Une tempête de neige, une brume glacée, un château solitaire dressé comme un roc face au vent. Dans ce château, des lumières. Quelques flammèches au bout d’un chandelier et des torches qui pendent aux murs. Une petite fille qui court en riant dans les couloirs déserts, froids et pourtant si chaleureux par rapport à la tourmente dehors. La voilà qui rentre dans une pièce plus grande que les autres, une bibliothèque impressionnante qui s’étend sur plusieurs étages. La petite fille aime bien les livres. Sa nourrice les appelle les petites portes, celles qui permettent à l’esprit de s’enfuir. Mais pour qui sait bien chercher, les bons livres ouvrent des portes plus grandes. Et la fillette connaît les étagères par cœur. Elle tire sur une couverture, le livre fait mine de tomber et s’arrête au milieu de sa chute, dans une position impossible. Juste à côté, une étagère pivote, révélant un passage sombre et étroit dans lequel la fille s’engouffre…

« Assez, ASSEZ ! »

Euphemia se tenait la tête entre les genoux, recroquevillée dans la chambre noire. Ça tambourinait sous son crâne comme jamais. Elle n’avait pas envie de se souvenir, pas maintenant, pas comme ça, jamais. Ça ne servait qu’à lui rappeler qu’elle avait tout perdu, qu’elle…

Un bruit lui fit relever la tête. Il y avait de l’agitation dehors. Elle s’aperçut soudain qu’elle avait crié : elle était repérée. Elle n’avait plus le temps de réfléchir ou de minauder. Elle devait agir. Son petit nuage de poignet commença à s’agiter.

Euphemia jaillit d’un coup de la pièce, comme une bourrasque, bousculant les deux gardes qui s’apprêtaient à défoncer la porte. Elle ne s’attarda pas pour les assommer ; elle se contenta de filer droit vers l’escalier, renversant au passage un nouvel homme avant qu’il ait pu tirer. Elle savait où elle allait maintenant, et les cris derrière elles ne suffiraient pas à la ralentir. Elle s’abrita juste à temps pour éviter une salve de tirs dans l’escalier suivant, découvrant ainsi à quel point ses ennemis étaient bien armés. Puis, quand le feu d’en face cessa, elle balança une vague de froid dans les marches, suffisante pour geler le métal et enrayer les mitraillettes, et s’engouffra à sa suite en profitant de la confusion générale pour entrer dans la bibliothèque. Elle façonna son nuage en passe-partout, le glissa dans la serrure et tourna, ajusta la forme, tourna encore jusqu’à ce qu’enfin elle entende un petit « clic » satisfaisant. Puis elle changea la clef en un bloc de glace qui s’étala peu à peu le long de la porte comme une protection supplémentaire, avant de se laisser glisser à terre. Un frisson violent la traversa et un petit nuage de buée s’échappa de ses lèvres. Elle tremblait, mais elle se releva tout de même en titubant lorsque le premier coup de bélier retentit contre la porte. Elle avait gagné du temps ; à présent, il s’agissait de ne pas le gaspiller.

Elle chercha le bon livre, mais ça pouvait être n’importe lequel d’entre eux. Elle en tira plusieurs dizaines au hasard et le sol se retrouva bientôt jonché de pages tordues, mais aucune porte ne s’ouvrit. Derrière, les coups continuaient, aussi réguliers que les tic tac d’une horloge. La glace commençait déjà à fondre et ne tiendrait plus très longtemps avant de céder. Il fallait procéder autrement. Boum. Trouver la faille dans le système. Boum. Elle passa sa main le long des étagères – boum – à la recherche de l’endroit où la porte allait tourner et finit par le trouver. Eurêka. Boum. Elle farfouilla un peu, tira sur une couverture qui resta suspendu au dessus du sol de manière absurde. Boum. Crac ! La porte de la bibliothèque s’ouvrit en grand et l’air se remplit de balles, mais Euphemia avait déjà disparu dans le passage secret dont le seuil venait de se refermer.

Elle finit par atteindre la salle d’évacuation au bout d’un long couloir sordide et ne put s’empêcher de crier. Cela ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait pu imaginer. Il ne s’agissait pas d’une salle des machines comme elle l’avait espéré, ni même de la sortie de secours qu’Alex avait imaginé. Non, c’était plutôt comme une… boucherie.

Elle en avait la nausée. La salle était ronde et ses murs étaient blancs, immaculés, mais on ne pouvait pas en dire autant du sol taché de rouge. Des tas de fauteuils pataugeaient dans cette boue infâme, la plupart occupé par des cadavres. Du moins, Euphemia espérait que ces personnes étaient mortes : des tuyaux leur rentraient dans le ventre, salement, pour les relier à une machine centrale qui pulsait comme un cœur. Elle répugnait à s’en approcher, mais elle détestait encore plus l’idée de laisser une telle horreur en place. Elle rassembla sa magie et la projeta en une lame de glace droit dans le cœur de métal. Elle recommença, encore, et encore, et…

« Arrête ! »

Elle obéit, surprise, et se retourna. Derrière elle, un homme en pyjama se tenait contre le mur et contemplait le spectacle d’un air affolé.

« Qu’est-ce que tu as fait, qu’est-ce que tu as fait… Ma belle machine… »

Il murmura quelques mots piteusement puis se redressa. Un masque de colère se dessinait sur son visage. Soudain, Euphemia le reconnut. Lucien.

« Est-ce que tu sais, petite gourde, ce que tu viens de faire ? »

La jeune femme ne répondit rien. Elle se contenta de jeter une nouvelle lame de glace – à la face de son ennemi, cette fois.

Mais la glace ne l’atteignit jamais. Elle explosa en plein vol, projetant des échardes gelées un peu partout dans la pièce.

« Mon billet de retour, tout brisé et tout vidé de son carburant ! Est-ce que tu te rends compte du temps qu’il m’a fallu pour réunir ces gens ? J’avais même réussi à capturer la lune ! Il ne me manquait plus que quelques affaires à régler et je pouvais rentrer ! »

Elle attaqua encore ; même résultat.

« Tous précieux ! Tous spéciaux ! Il n’y en a pas un nombre infini, tu sais ? Et maintenant il va falloir que j’en trouve de nouveaux pour les remplacer ! Tu vas me payer ça ! »

L’air se chargea soudain en électricité et Euphemia eut tout juste le temps de s’écarter avant qu’un éclair frappe sa position.

« Arrête de bouger ! ordonna Lucien d’une voix chevrotante. Laisse-moi te réduire en cendre ! »

C’est lui, comprit-elle. Il est comme moi. Il manipule les éléments. Il n’y a jamais eu de salle des machines ou de centre de contrôle électronique comme le pensait Alex. Il n’y avait que lui.

Elle forma un mur de glace autour d’elle qui la protégea d’une nouvelle attaque. Lucien sembla se calmer un peu.

« Oh. Tu es spéciale toi aussi. Et tu es plutôt douée. Tu pourrais peut-être suffire à remplacer tous les autres. Après tout, je n’ai pas à recommencer depuis le début. Tu devrais comprendre, non ? C’est mon billet de retour. Mon chemin vers chez moi. Toi aussi tu as perdu ta vie, hein ? Toi aussi tu es prisonnière de ce temps qui n’est pas le tien, n’est-ce pas ? Hé bien, fais ça pour moi. Aide-moi à rentrer, au moins l’un de nous deux. »

Rentrer…

Les souvenirs revinrent en masse. Rentrer. Il n’y avait plus nulle part où rentrer. Le château, envolé, réduit en miettes. Alex l’avait aidée à vérifier. Sa vie d’avant, effacée. Elle appartenait au passé, à la poussière. Elle était comme cette poupée au milieu des jouets cassés : oubliée, perdue à jamais. Ses amis, ses frères, ses sœurs, son père et sa mère, morts depuis longtemps. Tous enterrés, rongés, envolés. Il n’y avait pas de place pour eux dans cette époque pleine de machines. Rien qu’elle, toute seule.

Rentrer, ce serait bon. Les revoir, oublier cette histoire de pouvoir et de magie, cette gelée lente comme une agonie et cet atroce réveil au cœur du brouillard. Rentrer, elle pouvait comprendre. Il ne cherchait qu’à rentrer.

Mais il y avait Alex, la lune et tous ces gens. Euphemia ne pouvait pas les oublier, eux. Rentrer, oui, mais pas à ce prix, ce prix horrible et inhumain. Elle se releva, abaissa son mur. Et elle attendit.

Autour d’elle, l’air crépita de nouveau. Elle attendit. Quelques étincelles bleues jaillirent, comme de l’électricité statique. Elle attendit. Dans sa nuque, ses cheveux se dressèrent. Elle se mit en mouvement. Alors que l’éclair se formait pour la frapper, elle gela l’air autour de lui et l’emprisonna dans un bloc de glace. Puis elle le projeta sur Lucien.

La glace éclata avant de le toucher, comme toute les autres fois ; mais l’éclair, lui, poursuivit son chemin et s’écrasa contre sa poitrine. Toute l’énergie que Lucien avait accumulé réagit au choc de la seule manière possible.

Elle explosa.

Euphemia fut projetée contre le sol tandis que la foudre fusaient de partout, avant de retomber aussi vite qu’elle était venue. Dans le couloir, des bruits de pas commençaient à résonner et tout autour, le bâtiment grondait. Il va s’écrouler, se dit la jeune femme, et moi je vais mourir sous les gravats. C’est injuste. Mais la vie est ainsi. Au moins, je vais pouvoir retrouver les miens. L’un dans l’autre, ce n’est pas plus mal.

« …fie ? »

La voix était familière.

« Effie, réponds ! Y’a un sacré coup de tonnerre qui vient juste de démolir la position où tu te trouve ! Est-ce que tu vas bien ? Effie !

– Alexia… »

Une quinte de toux la secoua violemment, suivit par un frémissement douloureux.

« … J’ai froid. Vraiment très très froid.

– Bon sang, Effie, qu’est-ce que t’as fichu encore ? Règle numéro un : reste pas immobile si tu veux pas me claquer entre les doigts. Allez, remue-toi ! Pas d’hypothermie permise ! »

Euphemia gigota faiblement, mais c’était dur, si dur de bouger ! Et les bruits de bottes qui se rapprochaient, et les pans de plafond qui commençaient à tomber…

« Règle numéro deux : personne doit savoir. Bouge de là avant que quelqu’un débarque !

– Peux pas… Nulle part où aller…

– Faux ! Rappelle-toi : tu es juste au dessus des égouts. Y’a forcément une raison à ça, alors trouve-la ! Règle numéro trois : si tu cogites, c’est que tu es toujours en vie ! »

Alex avait raison bien sûr, mais après tout, elle n’avait presque jamais tort. Euphemia tourna la tête et observa le reste de la pièce : tout ce sang qui couvrait le sol, il devait bien aller quelque part… Là ! Une plaque d’écoulement ! Elle tenta de rouler jusque-là, mais elle avançait lentement. Les bottes étaient pratiquement là, elles allaient la trouver, la piétiner, lui tirer dessus avec toutes ces armes à feu de barbare qu’ils avaient ici. Elle devait réfléchir, réfléchir et trouver la solution.

Juste un peu de pouvoir lui suffirait. C’était toujours plus facile avec les liquides. Elle gela le sang devant elle et se laissa glisser jusqu’à la plaque. Elle la retira et se jeta dans le trou. Derrière elle, les bottes commençaient à patauger dans le sang et à découvrir l’horrible secret de leur patron…

Puis il y eut un plouf, et le noir la couvrit un petit moment.

Lorsqu’elle se réveilla, Euphemia dérivait au fil de l’eau. Elle était secouée de tremblements, mais elle avait moins froid qu’auparavant. Dans ses oreilles, Alex murmurait son nom d’une voix cassée. Elle répondit faiblement.

« Effie ! s’écria Alex. Tu es revenue ! Cette fois, je te croyais partie pour de bon… »

La fin de la phrase se perdit dans les larmes, et cela fit sourire Euphemia. Elle regarda un moment la lune qui avait repris sa place au milieu du ciel. Elle n’est pas si différente d’avant, se dit-elle. Un peu plus petite, peut-être. Je pourrais m’y faire. En fait, je crois que je m’y suis déjà faite.

« Je suis toujours là, Alexia. Et je n’ai pas très envie de partir tout de suite. »