La glace fendue

La glace est l’écorce des rivières
et le toit des vagues
et la tombe des mourants.
~Poème runique~

 

*

 

La glace se fend sous la coque des drakkars. L’air est rempli de rires et de cris mêlés. Les tambours résonnent au loin, se répercutent le long des hautes falaises qui bordent le fjord. La bataille s’approche, tel un cyclone rouge et tumultueux. Tout là-haut, les corbeaux tournent, déployant leurs ailes sinistres sur le bleu du ciel et leurs ombres noires sur la glace blanche. La mer est lisse et pâle, les seuls flots attendus sont ceux du sang qui s’apprête à couler. La bataille s’approche, et moi, je vais être au cœur de la tempête.

Je n’ai pas demandé à être là. Je voulais rester à la ferme, avec ma mère et mes sœurs. M’occuper des animaux, semer le grain, couper le bois du feu et réparer la grange, celle au toit défoncé par la grêle et la foudre. J’aurais pu apprendre le métier des forgerons ou celui des charpentiers, même tisser ne m’aurait pas déplu. Mais quand on est fils de jarl, ça ne se passe pas comme ça, jamais. Les garçons comme moi, on ne leur laisse pas le choix. Quand ils atteignent l’âge d’être adulte, ils partent au combat. À l’aventure. Ils deviennent, voyageurs, guerriers, vikings. Ils apprennent le monde à la manière dure puis ils reviennent chez eux quelques mois, quelques années plus tard, avec les richesses et les connaissances qu’ils ont engrangées ; ou alors, ils s’établissent dans des contrées lointaines pour fonder une nouvelle famille, construire leur propre ferme, avoir leurs propres enfants, leurs propres animaux, leurs propres granges au toit percé. Si bien sûr ils parviennent à survivre.

Je regarde par-dessus bord mon reflet dans l’eau. Parfois j’oublie à quel point je suis jeune. J’ai quatorze ans. Ce n’est pas ma première bataille. J’ai vu des pays où les enfants ont le temps de grandir et de jouer avant d’apprendre à tuer. J’ai tout oublié des jeux, je ne connais que la voie de l’épée. J’ai le regard triste, aussi, mais peut-être n’est-ce qu’un écho du reflet difforme et changeant que me renvoie la mer. J’ai les cheveux longs et sales, le visage fin et imberbe. J’aurais pu être une fille. J’aurais dû être une fille. Les autres se moquent parfois de moi en disant ça. Mais ils ne savent pas que je le pense vraiment. Cela me fait d’autant plus mal. À chaque fois, je me rappelle que je n’en suis pas une.

Il y en a, des filles, avec nous. Elles ont choisi de prendre les armes, elles. Elles ont eu ce droit. Ils ont tous eu ce droit. Moi je ne l’ai pas eu, ma famille non plus. Je sais que certaines de mes sœurs auraient payé cher pour être à ma place ; mais dans la famille d’un jarl, il y a des rôles à tenir, des modèles à respecter, des manières de se comporter. Les garçons vont à la guerre ; les filles gèrent la ferme et les comptes. Elles sont bien plus stratèges, tenaces et réfléchies que nos propres chefs de bataille, là où je ne suis qu’un petit soldat propre à verser le sang. Je fronce les sourcils. Mon reflet me regarde d’un air accusateur à présent, comme si je venais de blasphémer. Je ricane. Comme si les dieux s’en souciaient. Ils s’occupent de leurs affaires à eux et doivent bien se moquer des nôtres.

La glace se brise sous l’assaut furieux des drakkars. La bataille est engagée, les hommes combattent les hommes. Des boucliers s’entrechoquent, des corps se heurtent et des hurlements déchirent le silence des falaises. Le rouge se répand, dans le fjord et sur mes yeux. Quand je combats, je ne pense plus à rien, ni aux personnes qui tombent sous mes coups, ni à leurs râles d’agonie, ni aux rapaces qui viendront ensuite leur dévorer les yeux. Je ne pense à rien pour ne pas devenir fou. C’est la fureur qui m’anime, la fureur et rien d’autre. C’est encore elle qui manie le mieux mon épée. Elle l’agite en de grands arcs, avec toute la force brute qu’elle peut. Elle broie les crânes et brise les côtes, malgré les armures de ses opposants. C’est elle qui me maintient en vie et tue mes ennemis. Pas moi. Moi je ne regarde même pas. Je ne vibre pas comme les autres à chacun des coups que je porte, je ne sens rien de la rage qui se déchaîne autour de moi. Je m’efface le temps de la bataille, j’attends que ça passe et puis je reviens, quand tout est fini, que mon corps est poisseux de sang et de sueur, que mes mains tremblent et que mon épée s’échappe d’entre mes doigts.

C’est toujours la même chose. Je sens mon corps qui remue sans avoir à lui donner d’ordre. Les ennemis en face font les gros yeux, ils hésitent avant de s’approcher, ils savent ce que cette débauche de rage signifie. Pourtant, il y en a toujours un pour se jeter sous mon arme. Il entraîne les autres avec lui, dans une quête de gloire aussi vaine que dangereuse. Mortelle. À moi, crient-ils, à moi la tête du berserk ! Bien sûr, c’est la leur que je prends. Mes alliés, ceux qui se moquaient de moi plus tôt, se tiennent à l’écart à présent, ils se battent sur d’autres fronts, me laissent tranquillement décimer les rangs ennemis. Ils savent à quoi s’en tenir et se rient des imprudents qui me font face, mi-moqueurs, mi-compatissants. Ils auront leur part de morts et de butin, mais ce n’est rien en comparaison des cadavres qui s’amoncellent peu à peu autour de moi.

Je ne sens plus rien, ni le froid mordant du vent qui rugit entre les montagnes, ni la douleur aiguë des entailles que je collectionne. Tout ça se réveillera plus tard, quand la rage des combats se calmera, que la fureur qui m’anime s’envolera enfin, laissant le champ libre aux pensées noires, aux regrets éternels, à l’envie. A la jalousie. Jalousie pour mes sœurs, celles qui sont encore à la ferme à se balader sur les toits troués. Jalousie pour mes frères d’armes, ceux qui ne pensent qu’à la victoire et pas au sang qui coule entre leurs doigts. Jalousie pour mes ennemis qui brûlent dans leurs drakkars et que les valkyries viendront chercher tôt ou tard. Tous des ignorants, qui n’ont plus conscience du monde qui les entoure. Mais pour l’instant je suis encore l’un d’eux. Tailler, trancher, couper, frapper, tomber.

Tomber ?

Ça c’est nouveau. Je me sens glisser, soudain. Heurter la rambarde, basculer en arrière. Tout est flou. Engourdi. Les hommes devant moi disparaissent d’un coup et pendant un bref instant, un instant d’un siècle, c’est le ciel que j’observe. Qu’il est beau. Pas de nuage pour l’entacher, juste cette étendue bleue et pure qui m’aspire tout entier.

Puis l’eau me rattrape, me secoue, me réveille une bonne fois pour toutes. Je coule. Le ciel bleu oscille, ondule, vacille. Il s’assombrit à mesure que je m’enfonce. Mon épée s’affole et se débat toujours, comme douée d’une vie propre alors que j’ai déjà repris mes esprits. Comme si tout était ralenti, désynchronisé. Comme s’il fallait un temps infini pour que ma tête reprenne le contrôle de mon corps. Finalement elle y parvient, difficilement, maladroitement. Alors je commence à lutter, j’essaye de m’extirper de la mer qui cherche à me garder prisonnier. Mes bras se démènent, mes jambes s’agitent, je me convulse tout entier dans une danse de marionnette brisée. Grotesque. J’ai l’impression que mon corps se moque de moi. Regarde, me susurre-t-il, tu pensais pouvoir faire mieux que moi ? Tu pensais être différent de la fureur qui t’anime en combat ? Ce sont les mêmes gestes pourtant, les mêmes mouvements de survie, les mêmes réflexes que ceux que tu méprises tant. Tu es pareil que le monstre en toi. Tu cherches juste à vivre.

J’essaye de respirer ; je me noie. Toute cette eau qui rentre dans mes poumons me rend plus lourd, m’entraîne plus profondément sous la bataille. Peu à peu je commence à accepter. Je ne remonterai pas. Je continuerai à sombrer jusqu’à la fin et je reposerai là, au fond d’un fjord, loin sous la glace. La glace. Elle vogue paisiblement à la surface, de grandes étendues blanches et plates, paisibles, sereines, lisses. Elle semble différente vue d’ici. Bien plus grande. Elle grandit sous l’eau, cachée au regard des autres. Il n’y a que les poissons et les mourants pour la voir telle qu’elle est. Formation majestueuse, taillée par les ans, les courants et les drakkars. Palais de gel, demeure des dieux et des esprits vivants dans la mer. Tombe mouvante, changeante, vivante. Elle est belle avec ses reflets du fond de l’eau et ses crevasses longues comme des cicatrices. Profondes comme les trous dans une toiture. Ici, je peux trouver la paix. Je peux aller courir sur le fond des glaciers comme mes sœurs. Je chasserai le poisson, abattrai les algues, graverai des histoires dans la glace. J’apprendrai à être sculpteur ou dresseur de dauphins, je chanterai même comme les sirènes pour attirer les marins. Ici je pourrai être une fille. Personne ne me dira non. Personne ne verra mes larmes dans l’eau. Je me sens déjà presque comme chez moi.

Il n’y aura plus de drakkar pour fendre ma glace.

 

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