La Statue Inachevée

L’histoire se passe à l’époque des grands peintres et des artisans de génie, quand la vie en ville baignait dans les beaux arts, au son des flûtes et des poèmes déclamés. Elle raconte qu’en ce temps-là vivait un sculpteur tellement doué qu’à son dernier coup de burin, les statues qu’il façonnait prenait vie. Elles étaient toutes plus magnifiques les unes que les autres, hommes, femmes, animaux, chimères. Il n’y avait de fontaines plus resplendissantes, de cimetières plus angoissants, de musées plus exotiques que ceux où les statues vivantes se pavanaient. Aujourd’hui encore, on en croise parfois dans les rues qui émerveillent les passants de toute leur superbe et les dépouille de la moindre piécette qui traîne dans leurs poches.

Il en est une pourtant dont l’histoire préfère taire la tragédie : la dernière de ces formidables statues. On dit qu’elle s’éveilla devant les yeux ébahis de son sculpteur, alors qu’elle était encore emprisonnée dans son bloc de marbre. Ce jour-là, le sculpteur tomba gravement malade. Il fut emporté quelques temps plus tard par la fièvre, sans avoir pu continuer son œuvre. Dès lors, on appela sa dernière création la Statue Inachevée.

Cette statue était jalouse du monde qui s’animait tout autour d’elle. Les gens, les animaux, le vent et même les autres sculptures pouvaient aller et venir à leur guise, alors qu’elle-même était coincée dans la pénombre d’un atelier qui se remplissait de temps perdu et de poussière. Elle n’avait pas de jambes pour courir, pas de visage pour pleurer. Cependant, elle avait des bras : quoique grossiers, ils étaient parfaitement fonctionnels et lui permirent, au prix d’un effort démesuré, de se saisir du burin de son maître. Patiemment, elle entreprit de se tailler une paire de jambes pour pouvoir parcourir la ville à son tour. Elle fit ses premiers pas maladroits dans les quelques rues alentours, mais elle ne cessait de se cogner partout. Les gens tout autour qui la voyaient ainsi peiner prenaient alors pitié d’elle et la ramenaient à l’atelier en la rassurant d’un ton mielleux, infantilisant et condescendant. La statue en conçut une colère bouillonnante, et de cette colère naquit une détermination nouvelle.

Au fil des jours, des semaines et des mois qui suivirent, elle se sculpta : les yeux et le visage d’abord, pour voir enfin le monde et toutes ses beautés, et surtout pour se voir elle-même ; les doigts ensuite, qu’elle fit longs et fins et souples afin de pouvoir s’atteler aux travaux les plus délicats ; les jambes enfin, le ventre et les seins, les cheveux et les vêtements, et tout le reste encore. Elle affina ses traits à coup de burin.

Les gens, peu à peu, commencèrent à se réunir dans le vieil atelier pour l’observer, la contempler, l’admirer. Elle n’avait plus rien de l’œuvre grossière que le sculpteur avait laissée prisonnière d’un bloc de marbre. Elle était belle, cette statue, splendide même avec son visage candide de fille-garçon. Elle était si gracieuse et si délicieuse quand elle parcourait la ville qu’on aurait dit un ange venu danser dans les rues – à tel point qu’on la prenait parfois pour un être bien vivant. Bientôt, la nouvelle circula dans toute la région, tant et si bien qu’on se déplaça depuis les quatre coins du pays pour venir voir le prodige, et parfois même lui faire la cour. On ne comptait plus les soupirants qui composaient leurs sérénades pour elle, ni les courtisanes qui s’échangeaient un mot en rougissant sur son passage. La statue prenait plaisir à écouter les murmures qui flânaient paresseusement autour d’elle comme des papillons éphémères et gracieux dans une brise de printemps. Elle adorait toute l’attention qu’elle suscitait, tous les regards tournés vers elle, les moues appréciatrices et les visages béats, les balbutiements quand elle effleurait une main ou un visage. Elle aimait qu’on la voit, mais cela ne suffisait jamais. Il lui fallait toujours plus de regards, toujours plus d’attention. Elle ne supportait plus qu’on continue à l’appeler la Statue Inachevée. Alors chaque soir, elle reprenait les outils de son maître et se sculptait de nouveaux détails. Toujours changeante, nouvelle et magnifiquement vivante.

Jusqu’au jour où elle commença à perdre de sa beauté. Elle devenait de plus en plus fine et petite et bientôt, les premières fissures apparurent. Au coin des yeux, à la plissure du front, comme des rides qui se creusaient un peu plus tous les jours. La statue vieillit. Elle s’enferma de plus en plus souvent et la rage commença à animer ses coups de marteau, burinant son visage plus sûrement que n’importe quelle vérole. Les gens se détournèrent d’elle petit à petit, avec un dégoût de plus en plus marqué et un désintérêt plus manifeste encore. Elle ne retrouva jamais sa gloire passée.

Elle se mit à errer à travers le monde telle une vieille mendiante voûtée, jusque dans des contrées où personne n’avait jamais entendu parlé d’elle. Lassée de tous ces efforts qui n’aboutissaient plus à rien, elle s’écrasa dans un village paisible oublié de tous où elle vécut en solitaire pour le reste de sa vie. Chaque soir elle continuait à se sculpter, plus par habitude que par réelle conviction. Elle se taillait toujours plus au cœur du marbre, jusqu’à ce qu’un jour elle ne fut plus qu’une pierre incapable de tenir un marteau.

Aujourd’hui, les gens ont tout oublié de l’histoire de la Statue Inachevée, mais ils en chantent une autre : celle d’un petit village où se dresse une petite pierre avec un visage de vieille femme, qui vous raconte le monde et vous apprend à danser.

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