Le garçon à la lyre

Jadis, quelque part dans les pays du grand nord, se trouvait en haut d’une colline un joli petit village bien tranquille, qui ne comptait que quelques vieilles maisons aux toits de chaume et aux murs de bois. Un village tout à fait ordinaire et sans intérêt, somme toute. Peu d’étrangers prenaient la peine de s’y arrêter, ce qui convenait parfaitement aux villageois. Cela ne voulait pas dire que les lieux étaient dénués d’animation, au contraire. Sur la place du village se tenait, chaque matin avant d’aller aux champs et chaque soir en revenant, un marché. On installait les étals tout autour de la fontaine et les gens venaient déambuler un moment parmi eux, plus pour se retrouver et discuter que pour véritablement acheter quoi que ce soit. C’était une vieille habitude tenace, plutôt agréable même les jours de pluie, de froid et de grand vent (on avait installé entre les maisons qui bordaient la place de grands préaux sous lesquels les gens se blottissaient volontiers), et personne n’avait jamais songé à la remettre en cause.

Un matin d’été arriva au marché un jeune garçon qui tenait une lyre dans ses mains. Personne au village ne le connaissait. Il était sale et poussiéreux et avançait du pas lent de celui que toute force a quitté depuis déjà bien longtemps. Il se dirigea vers la fontaine, et les gens s’écartèrent sur son passage. Ils se méfiaient des voyageurs. Mais le garçon, s’il remarqua quelque chose, n’en montra rien. Il se contenta de s’asseoir près de l’eau, sur le rebord du bassin. Tout le monde s’attendait à le voir plonger la tête pour se débarbouiller, ou au moins pour boire, mais il n’en fit rien. A la place, il ferma les yeux, leva sa lyre et se mit à jouer.

La musique ne ressemblait à rien de connu, mais elle était jolie. C’était simplement une succession de notes au hasard, sans véritable lien entre elles, mais qui se complétaient et formaient un air tantôt doux et tantôt entraînant, tantôt triste et tantôt joyeux. Les villageois restèrent un moment à l’écouter, car ils n’avaient jamais rien entendu de tel, mais il fut bientôt l’heure de partir aux champs. Avec regret, les gens quittèrent un à un la petite place, laissant le garçon et sa mélodie derrière eux. Cependant, ils s’aperçurent rapidement que le chant de la lyre les suivait jusqu’en bas de la colline, jusque dans les champs. Il était là quand ils saisirent leurs outils, il était toujours là quand ils commencèrent à moissonner. Il ne les quitta pas de la journée, rythmant chacun de leurs coups de faux, les imprégnant d’un entrain nouveau, tant et si bien que les hommes et les femmes du village abattirent en une matinée le travail de toute une journée sans même s’en apercevoir. La midi venu, ils purent rentrer chez eux le sourire aux lèvres. Ce jour-là, le marché commença juste après le repas et dura jusqu’à la tombée de la nuit, auréolé de musique. Ce n’est que lorsque le soleil disparut derrière l’horizon que le garçon décida de poser sa lyre afin de s’allonger pour dormir. Les villageois se souvinrent alors seulement qu’une autre journée de labeur les attendait, et ils s’en furent retrouver leurs propres lits.

Mais bref fut leur repos, aussi bref qu’une nuit d’été, car l’aube fut accueillie par la trille joyeuse d’une corde pincée, puis par une autre et une autre encore, et tout le village s’éveilla au son de la lyre. Ce jour-là et tous les jours suivants se déroulèrent de la même manière que le premier, au rythme de la musique qui emplissait l’air. Les gens travaillaient vite et bien le matin, et l’après-midi se transforma en fête, avec ses danses et ses jeux, tout ça en l’honneur du garçon et de sa lyre qui avaient changé leur vie. On ne le voyait déjà plus comme un étranger, malgré sa bizzarerie. Plusieurs hommes et femmes proposèrent de l’héberger, mais il ne répondait jamais. Certains lui apportèrent de la bonne chère à manger, d’autres du vin ou de la bière, d’autres encore des vêtements pour remplacer ses vieux haillons, mais jamais le garçon ne prêtait attention à tout cela. Il se contentait de jouer de sa lyre, du lever au coucher, les yeux fermés et un sourire sur le visage. Alors bientôt, les gens cessèrent de s’en inquiéter et le laissèrent en paix. C’est un don qu’on nous envoie, murmurait-on dans le village. Il ne faut pas le déranger, ou bien il partira.

Chaque jour, le garçon jouait. Chaque jour les gens travaillaient, dansaient, riaient. Et toujours, la musique était là, dans chacun de leurs gestes et chacun de leurs pas. A la fin de l’été, elle faisait autant partie de leur vie que l’air qu’ils respiraient ou l’eau qu’ils buvaient. Elle s’introduisait dans leurs maisons, dans leurs chambres, dans leurs rêves. Dans leurs têtes. Les jours raccourcissaient, et le garçon posait toujours sa lyre au crépuscule, mais la musique, elle, continuait et ne laissait aux villageois aucun repos. Toujours elle les aidait à travailler vite, mais elle n’effaçait pas les efforts que cela demandait. Toujours elle les faisait danser, mais elle n’ôtait pas les courbatures. Elle empêchait la sieste et chassait même le sommeil réparateur qu’apporte la nuit, mais elle ne chassait pas la fatigue.

Lorsque l’automne commença à jaunir les feuilles, on ne parlait déjà plus de don. Lorsque les vents du nord charrièrent les premiers flocons, on murmurait le mot « malédiction ». Ni le froid, ni le vent, rien ne semblait perturber le garçon qui continuait son étrange mélodie, une note après l’autre. « Il faut le chasser, susurrait-on dans l’ombre, loin des oreilles du musicien. Sa musique va tous nous rendre fous ! » Mais personne n’osait. Le garçon ne bougeait pas, ne dormait pas, n’était pas sensible au froid, seul un sorcier pouvait vivre et survivre ainsi. Et les sorciers, mieux valait ne pas les contrarier.

Il y avait un homme dans le village, cependant, qui s’en moquait bien. Il s’appelait Sven : chacun de ses muscles était douleur, crampe et courbature. Même sa tête lui faisait mal. Elle était constamment emplie de musique. Il n’arrivait même plus à penser correctement. Quand il essayait de parler, c’était des notes qui lui venaient en tête et non des mots. Les gens avaient fini par l’abandonner pour aller parler à d’autres, même la jolie Sanna avec qui il dansait souvent. Sven voulait que la musique se taise, et que les gens reviennent.

Alors, une nuit où la musique embrumait plus encore son esprit que toutes les autres nuits, il attrapa un long couteau dans sa cuisine et sortit. Il neigeait fort. A la faveur de la lune il s’approcha du garçon à la lyre et le poignarda une fois, deux fois, quinze fois avant de piétiner son instrument. Le garçon mourut sans bruit, de même que la lyre. Puis avec le manche de son couteau, il frappa la glace encore et encore jusqu’à ce qu’elle se brise. Sven jeta les deux corps meurtris dans l’eau de la fontaine au pied de laquelle ils sommeillaient.

Le lendemain, le village s’éveilla longtemps après l’aube, et tous s’en étonnèrent. La musique n’était plus là, il n’y avait plus que le silence, troublant tout d’abord, après tant de lunes sans lui, mais porteur d’une paix bienvenue. On chercha le garçon à la lyre sur la place et dans tout le village, mais on ne le vit nulle part. Personne ne pensa à regarder sous l’eau gelée de la fontaine, et la neige avait tout recouvert du forfait de la nuit. On supposa donc qu’il était reparti sur les routes. Il y eut des cris de joie, on n’aurait pas à le chasser. Ce jour-là, tout le village se reposa enfin.

Tout le village, sauf Sven. Pour lui, la mélodie de la lyre était toujours présente. Toute la journée il l’entendit, et toute la nuit, et toute la journée suivante. Il s’enivra, en espérant que l’alcool la chasserait, mais elle se fit au contraire plus pressante. Il essaya de s’éloigner du village quelques temps, de la laisser loin derrière lui, mais même dans les villages voisins, même dans la grande ville elle le suivait. Elle le poussait à la folie, lui faisait perdre la tête. Il s’énervait facilement, se battait souvent avec d’autres hommes, en tua même un une fois et faillit être exécuté. C’eût été une délivrance, mais la musique n’était pas indulgente. Elle le poussa à fuir pour sa vie, à vivre selon ses instincts, et bannit de sa tête la moindre pensée rationnelle. Sven erra longtemps avec sa folie grandissante. Il n’était plus un homme. Les gens l’évitaient à présent, ou bien se moquaient de lui, lui qui ne pouvait plus parler, qui ne faisait plus que fredonner une suite de notes sans queue ni tête.

Puis vint une nuit où il revint au village qui l’avait vu naître. C’était l’hiver à nouveau, il était couvert de neige et ressemblait à tous les autres villages. Sven ne le reconnut pas tout d’abord, pas avant qu’il arrive devant la fontaine. Là il s’arrêta, et resta immobile pendant longtemps dans le froid et le vent. Mais il ne sentait rien de tout ça. Dans sa tête, la musique était plus forte que jamais, et pour cause : sous ses yeux, un garçon fantôme jouait de la lyre.

Alors, la rage envahit Sven. Il se précipita sur le fantôme pour le tuer, le tuer à nouveau et que la musique cesse enfin. Ses mains cherchèrent le cou du garçon et serrèrent. Mais elles embrassaient le vide.

Dans son élan, Sven trébucha. Sa tête heurta la glace de la fontaine et la brisa. Il glissa et tomba tout entier dans l’eau. Il eut beau se débattre, jamais il ne put trouver la sortie. Et tandis qu’il se noyait, que la vie lui échappait et que la musique s’en allait avec elle, il put à nouveau penser clairement. Enfin, se dit-il dans son dernier souffle.

Enfin il trouva le repos au fond de la fontaine, en compagnie du garçon et de sa lyre silencieux à tout jamais.

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