Le Moustique

Ma maison brûle à cause d’un moustique.

Bon, j’ai peut-être une part de responsabilité non négligeable dans les événements qui se sont produits ; mais ce n’est pas ce que l’histoire doit retenir. Non, ce qui est réellement important, c’est la manière dont ce moustique (ainsi que ses frères et sœurs, amis, famille, ancêtres et descendants) s’est acharné sur moi jusqu’à provoquer ce regrettable incident.

Tout a commencé comme n’importe quelle histoire de moustique : par une nuit sans lune, alors que j’étais sur le point de sombrer dans un sommeil bienheureux, une de ces sales bestioles s’est manifestée dans le creux de mon oreille. Après plus d’une heure à le chasser par intermittence (il apparaissait toujours au moment où j’allais m’endormir, et s’éloignait dès que je commençais à remuer), j’ai enfin réussi à le claquer contre un mur, mettant fin à sa courte existence sans le moindre remords. Le calme était enfin de retour et j’allais pouvoir profiter de mon voyage au pays des rêves… lorsqu’un second moustique est venu faire des acrobaties autour de ma tête. Épuisé par une longue journée et par plusieurs tentatives avortées de trouver le repos, j’ai abandonné la bataille pour la soirée – à charge de revanche.

Bien entendu, j’ai très mal dormi cette première nuit.

Le lendemain, à peine sorti du travail, je me suis précipité dans le magasin le plus proche pour m’acheter un diffuseur anti-moustique électrique. Je l’ai branché aussitôt rentré, et j’ai passé une excellente deuxième nuit.

Au troisième jour je n’ai pas cessé de me gratter. Naïf, j’ai mis tous mes boutons sur le compte de la première nuit. Je me suis rendu compte de mon erreur dès l’heure du coucher : les moustiques étaient toujours présents dans ma chambre malgré le diffuseur et ils prenaient ce soir-lá un malin plaisir à me tourmenter.

Je me suis levé le matin (je ne peux décemment pas dire que je me suis réveillé car je doute d’avoir dormi) pour me rendre à la pharmacie le plus tôt possible. Le pharmacien faisait la même tête épouvantable que moi ; en me voyant entrer, il m’a tendu sans poser de question un baume à piqûre ainsi qu’une nouvelle prise anti-moustique réputée plus efficace que celles du supermarché. J’ai pris les deux sans dire un mot non plus.

La prise de la pharmacie ne s’est pas avérée plus efficace que celle du supermarché.

C’était déjà le cinquième jour de cette invasion et je n’étais pas plus avancé qu’au premier. J’ai fini par craquer et par me rendre à nouveau dans un magasin pour y prendre un aérosol, et tant pis pour l’écologie. De toute façon l’écologie n’est pas une notion compatible avec ma volonté d’exterminer une espèce toute entière. Quel plaisir de voir mes ennemis tomber raide morts devant moi d’un seul coup de pschit ! J’ai pu retrouver le sommeil, quoiqu’un sommeil pénible et agité dont les rêves étaient peuplés de petits bourdonnements insupportables.

En rentrant chez moi le soir suivant, je me suis retrouvé nez à nez avec une véritable nuée. C’était donc la guerre : eux venaient venger leurs pertes et moi, je protégeais mon territoire. Armée de ma bombe, j’ai dû asperger l’intégralité de mon appartement, détruisant des dizaines de vies sans le moindre effort. Mais il y en avait toujours un ou deux pour échapper à mes assauts et s’enfuir en virevoltant hors de ma portée. Finalement, j’ai dû déclarer forfait faute de munitions : mon aérosol était vide. Les moustiques ont salement profité de la situation pour prendre leur revanche toute la nuit, retournant ma propre arme contre moi en faisant circuler l’odeur écœurante du produit par leurs mouvements erratiques. Je peux positivement affirmer que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

Il n’y avait plus qu’une seule solution : prendre rendez-vous avec un sorcier pour protéger ma maison.

Ce n’est pas une décision que j’ai prise de gaieté de cœur. Après tout la magie est une pratique démodée, un obscurantisme issu du Moyen-Âge que la science aurait dû supplanter depuis longtemps. Là où la science est un processus naturel et documenté, la magie est un bouleversement des lois physiques qui se pratique au petit bonheur la chance. Manipuler des forces naturelles sans les comprendre totalement pour les enfermer dans un carcan qui n’est pas le leur produit souvent de superbes retours de flammes – j’en sais quelque chose, désormais.

La magie, toutefois, a ses attraits que la raison ignore. Lorsque la science échoue, elle présente une alternative qui rend possible l’impossible. Je vous le redis ici : ne vous laissez pas tenter. Vous n’y trouverez que des demis-réponses, et les conséquences ne sont jamais anodines. Si je pouvais envoyer ce conseil à mon moi du passé, je le ferais sur le champ.

Toutefois, je doute que mon moi du passé m’écouterait. Je n’ai plus l’âge de faire des nuits blanches ; ma petite guerre contre les moustiques m’avait laissé exténué et désespéré. Or le désespoir est un excellent carburant à mauvaise décision.

J’ai trouvé mon sorcier facilement, sur la recommandation d’un collègue. Il s’est montré très arrangeant et compréhensif, compatissant même. La solution, m’a-t-il dit, n’avait rien de bien sorcier (haha). Il suffisait d’un charme tout simple pour repousser les insectes et leur passer l’envie de pénétrer le bâtiment ; les plus forcenés d’entre eux, ceux qui chercheraient malgré tout à percer cette barrière magique, périraient dans un déluge de flammes.

La solution m’a tout de suite charmé. Aveuglé tant par sa simplicité que par la confiance de mon interlocuteur (et aussi un peu, je dois l’avouer, par le plaisir sadique d’immoler chaque moustique qui tenterait de s’en prendre à moi), j’ai accepté sans hésiter. Le charme a été mis en place rapidement puis, après avoir reçu ses honoraires, le sorcier est reparti, me laissant seul dans mon sanctuaire. Réellement seul. Comme promis, les insectes s’écartaient naturellement de mes fenêtres sans jamais rentrer à l’intérieur. Le bonheur. 

Je fêtais déjà ma nuit de sommeil tranquille lorsque le premier météore est venu s’écraser sur mon parquet. C’était, bien sûr, un moustique qui avait réussi à forcer le passage. Un second a tenté le coup, puis un troisième ; tous sont tombés en cendre avant même de toucher le sol. Quelle vision magnifique, comme autant de petites lucioles venues mourir à mes pieds !

La catastrophe s’est produite d’une manière qui n’avait rien de spectaculaire. Quand je me suis rendu compte qu’il y avait un problème, il était déjà trop tard. Un petit bolide enflammé a traversé la pièce avec plus de force et de vitesse que tous les autres, créant un effet de lumière devant lequel je n’ai pu m’empêcher de m’extasier.

Puis j’ai compris où le moustique s’était crashé : dans une étagère pleine de livres.

Le feu a pris d’un coup, sans prévenir. Paniqué, je suis allé chercher de l’eau pour la jeter sur les flammes, sans prendre en compte les appareils électriques qui se trouvaient tout près et qui se sont mis à grésiller à leur tour. L’incendie s’est propagé, avide, pour gagner les meubles suivants et les poutres du plafond. J’ai su alors que la maison était perdue. Dépité, je suis sorti en vitesse et j’ai appelé les pompiers pour qu’ils viennent sauver ce qui pouvait l’être.

À présent, je regarde le feu dévorer toute ma vie, tout ça parce qu’un moustique entêté s’est jeté à travers les protections magiques qui aurait dû le tenir éloigner. Mais je sais désormais qu’aucune méthode ne fonctionne réellement pour empêcher ces sales bestioles de vous trouver. Il faut s’assurer de détruire la colonie entière d’un seul coup, ou apprendre à vivre avec des colocataires nombreux, bruyants et kamikazes.

Cependant je n’ai pas dit mon dernier mot. J’ai un plan. Ils pensent avoir gagné la guerre ; ils ne s’attendent certainement pas à ce que je riposte. Ce sera leur perte. Et probablement celle du quartier tout entier – de la ville s’il le faut. Mais quand j’en aurai fini, j’aurai libéré l’humanité toute entière de ce fléau. Qu’est-ce qu’un peu de dommage collatéral face à mon Grand Œuvre ?

Il ne me reste plus qu’à rassembler quelques bricoles et je pourrai me mettre au travail…