Le petit chapon rouge

Il était une fois, dans le royaume antique de Poulailler où toutes les poules vivaient heureuses, un petit chapon rouge bien solitaire. En effet, son plumage rouge comme le sang suscitait bien des moqueries blessantes de la part des autres poules. Elles le fuyaient comme un démon, le rejetaient quand il essayait de les approcher, ne lui laissaient même pas de place dans les perchoirs à l’heure du coucher. Il les entendait glousser des horreurs dans son dos toute la journée. Cela le rendait très triste et très méfiant.

Un jour, le Grand Coq roi de Poulailler lui confia une mission. C’était un coq majestueux et hautain, du noir le plus noble et le plus élégant, qui pensait que le monde lui était dû. Et c’était sans doute vrai, du moins en ce qui concernait le reste du royaume. Chapon, lui, ne pouvait s’empêcher de le détester, pour ses grands airs et pour le mépris dont il faisait preuve à son égard. A l’égard de tout le monde, en fait. Il n’avait jamais compris pourquoi les autres poules étaient folles de lui.

Or donc, ce jour-là, le Grand Coq réunit tout le monde dans la basse-cour, l’appela lui en particulier et lui dit :

« Viens par là, Chapon Rouge, car il y a une tâche que Nous voudrions te voir accomplir. Nous désirons que tu ailles par delà la Forêt porter ce sac de graines à Notre amie la Poule d’Eau, elle qui se fait si vieille et qui ne peut plus voler. Par égard pour Nos… rencontres passées, Nous avons fait la promesse solennelle, en tant que roi suprême de Poulailler, de subvenir à ses besoins lorsqu’elle n’en aurait plus la force. »

Il y eut moult caquètements de commères dans la foule.

« Elle vit au bord de l’Étang, continua le Grand Coq. Tu la trouveras certainement dans sa cabane de brindilles. Un endroit charmant et tout à fait confortable.

– Sauf votre respect, ô Grand Coq, demanda Chapon, pourquoi m’envoyer moi à travers les périls de la Forêt ? Il y a à Poulailler beaucoup de monde qui serait bien plus capable que moi de mener cette mission à bien. Si dame Poule d’Eau vous tient tant à cœur…

– Il suffit ! Nous n’avons pas à Nous justifier ! Maintenant, débarrasse-Nous le plancher, que Nous soyons enfin libéré de nos engagements. »

Et de ta personne, semblait ajouter le regard du roi. Tout grognon, Chapon s’avança vers les Gardes-Coq, saisit le sac de graines dans son bec et se dirigea vers le grand portail qui marquait la frontière de Poulailler. Il leva la tête bien haut pour admirer une dernière fois ces portes qu’il ne verrait plus avant un bon moment. Qu’il ne verrait même plus du tout, selon tout probabilité. Il prit une grande inspiration. Il avait beau ne pas avoir grand chose à Poulailler, il sentait tout de même une grosse boule d’angoisse lui compresser l’estomac à l’idée de partir à tout jamais. Pourtant il avait une mission à remplir. Et s’il y arrivait, cela forcerait ses proches à reconnaître sa valeur. Peut-être même qu’il pourrait devenir Garde-Coq. Seuls les plus valeureux des coqs et des poules recevaient cet honneur ; en même temps, seuls les plus valeureux bravaient la Forêt, et seuls les plus forts en revenaient. Il allait pouvoir devenir l’un d’eux, et plus personne ne se moquerait jamais de son plumage rouge !

Tout revigoré par cette pensée, le petit chapon rouge passa le grand portail de Poulailler dans l’infdifférence générale.

D’abord angoissé à l’idée de pénétrer dans les bois, Chapon se sentit peu à peu gagné par le calme environnant. La Forêt était tout le contraire de Poulailler. Là où sa maison était bruyante et les poules mesquines et volatiles, les arbres se contentaient d’être. Ils oscillaient un peu dans le vent, parfois, quand ils se sentaient de le faire, mais leurs efforts quotidiens s’arrêtaient là. Nulle vocifération, couinement, persiflement à son égard. Rien que la danse lente des feuilles dans la brise du matin.

Chapon les enviait terriblement. Lui aussi voulait pouvoir vivre avec insouciance. Alors, prit d’une idée subite, il s’approcha de l’un d’eux et demanda :

« Excusez-moi, Monsieur, est-ce que vous pourriez m’apprendre à être un arbre comme vous ? » Comme l’arbre ne répondait pas, il insista : « Ce n’est pas grave, vous savez, si je n’ai pas de feuille comme vous. J’ai quand même des plumes. Je peux apprendre à les faire voler paresseusement au gré du vent ! »

Il joignit l’acte à la parole, ferma les yeux et se mit à être un arbre.

Au bout d’un quart d’heure de silence éperdu, de pattes engourdies et de plumes ébouriffées par l’air humide des bois, Chapon souleva une paupière pour observer l’arbre. Celui-ci ne remua pas la moindre brindille ni ne fit le moindre commentaire quant à la performance de Chapon, ce qui vexa fort notre ami gallinacé. Il s’apprêtait à lancer une réplique cinglante avant de partir comme un prince lorsqu’une voix douce et mielleuse (d’aucuns diraient même franchement affamée) le fit sursauter.

« Il ne répondra pas à tes suppliques, petite poularde. Ce n’est qu’un arbre. Il ne sait parler qu’à ses semblables et chanter dans le vent. »

Chapon se retourna vivement pour tomber nez à nez avec un renard. Quand il était poussin, on lui avait raconté des histoires sur les renards, ces grands monstres oranges qui s’invitaient parfois la nuit sous vos perchoirs pour vous dévorer tout cru. Mais il n’avait jamais cru à ces sornettes. C’était des histoires de maman poule racontées exprès pour lui faire peur et l’empêcher de dormir. Le genre de bassesse dont tout le monde faisait preuve envers lui.

Et pourtant il était là, devant lui. Un renard. Indiscutablement grand. Incontestablement roux. Indubitablement monstrueux. Il avait de larges dents très pointues bien rangée dans son museau, et de longues griffes crochues qui raclaient le sol. Il avait les yeux luisants, sauvages, du genre qui vous tiennent comme une proie dès qu’ils attrapent votre regard. Chapon déglutit et se mit à trembler.

« Je… je ne suis pas une poularde, mais un chapon ! répliqua-t-il vaillamment.

– Quelle différence cela fait-il pour toi ? Tu finiras dans mon ventre de toute façon, » déclara le renard d’un ton tranquille, comme s’il parlait de la pluie et du beau temps. « Mais dis-moi plutôt : que fait donc un chapon tel que toi dans la Forêt ? Avec un plumage aussi flamboyant que le tien, tu devrais être le coq de ces dames.

– Pourquoi est-ce que je vous répondrais si… si… si vous allez me manger ?

– Oh allons, pas de ça entre nous voyons. La dure loi de la chaîne alimentaire ne devrait pas nous empêcher d’être bons amis. Qu’est-ce qui te tracasse tant, mon petit ? Pourquoi voudrais-tu devenir un arbre ? Il y a du chagrin dans ton regard, et je ne peux apprécier mon repas quand il est si triste que toi. Les larmes ont un goût trop salé.

– Ah oui ? Je… je… oh, et puis à quoi bon ? Vous avez raison, n’est-ce pas ? Quitte à être mangé, autant vider mon sac. Eh bien sachez-le, les poules sont des êtres ignobles et hautement intolérants, et il s’avère que… »

Chapon déballa tout ce qu’il avait sur le cœur, là, en tas, aux pattes du renard qui l’écoutait avec un intérêt croissant, bien installé sur son derrière. De temps en temps ce dernier se léchait machinalement les babines en écoutant Chapon parler, mais il ne fit pas un seul commentaire sur son histoire, ni ne décrocha un seul mot. A la fin, le renard siffla tout haut.

« Hé bien mon ami, quelle vie tu as vécu. Je comprends que tu veuilles en changer. » Il réfléchit un instant puis ajouta : « Tu sais, je pense que je peux t’aider. Devenir un arbre ne te servira à rien, ce ne serait qu’une autre manière de te laisser dépérir. Plus longue et plus douloureuse que si je te mangeais. Non, ce qu’il te faut vraiment, c’est rencontrer de nouvelles personnes qui sauront t’apprécier pour ta personne et qui ne te jugeront pas sur ton apparence.

– J’aimerais vraiment que ça arrive. Je n’ai jamais eu d’ami avant. Mais je ne sais pas comment je pourrais faire. Je ne connais rien de rien à la Forêt et je me sens tout perdu. »

Il sentit les larmes couler à gros bouillon sur ses joues. Le renard se rapprocha et lui tapota gentiment la tête du bout de la truffe.

« Là, là, chut, laisse les larmes sortir, ça te fera du bien. Quand les sanglots seront taris et que tu auras l’esprit clair, je te montrerai le chemin vers le nid d’une bande de rouge-gorges. Ils seront gentils avec toi et seront tes amis. Mais ne leur dis pas que tu viens de ma part, surtout. Ils pourraient se faire de mauvaises idées à ton égard. »

Chapon hocha la tête faiblement en reniflant. Finalement, il finit par se calmer, sécha ses larmes et leva la tête vers le renard.

« Je suis prêt.

– Bien. Tu vois ce sentier, là-bas ? Il te conduira directement sous leur nid. Tu les entendras de loin, tu verras. Peut-être même qu’ils pourront t’aider à trouver la Poule d’Eau à l’Etang, et qu’ils te rendront le voyage plus aisé. Quant à moi, j’ai bien des choses à faire aujourd’hui. Je te souhaite bonne chance mon ami ! Que la joie puisse croiser ton chemin !

– Merci renard ! Mon… mon ami ! » dit Chapon avec un sourire.

Ils se saluèrent, le renard de la patte, Chapon de l’aile, et se séparèrent. Le petit chapon rouge s’engagea sur le sentier que lui avait montré le renard. L’espoir gonflait son coeur et c’est en bondissant qu’il avançait à présent sur le long chemin du bonheur. Il trouva les rouge-gorges aussi facilement que prévu – il faut dire qu’ils faisaient, à eux seuls, presque autant de bruit que Poulailler tout entier. Et pourtant, s’aperçut Chapon, ils n’étaient que deux.

Il s’apprêtait à les héler lorsque l’un d’eux l’aperçut.

« Hé regarde !

– Quoi donc ?

– Ça !

– Ici ?

– Mais non, là !

– Une poule !

– Un coq !

– Une poule je te dis !

– Un coq tout rouge et tout perdu !

– Un coq qui rougit ?

– C’est parce qu’il me trouve jolie !

– Ah non alors, je m’en vais lui dire deux mots !

– Attends-moi ! »

Ils voletèrent en pépiant autour de Chapon, sans cesser de se répondre l’un à l’autre. Chapon en avait le tournis.

« Stop ! cria-t-il. Je voudrais parler ! »

Les rouge-gorges un peu surpris cessèrent leur ronde et se posèrent tout près de Chapon.

« Ohlala, oui.

– Quelle impolitesse.

– On est pas sortable, ma chère.

– Nous non. Lui par contre… »

L’un des deux rouge-gorges, visiblement une demoiselle, s’approcha par petits bonds de Chapon en papillonnant.

« Permettez-moi de vous dire…

– Salut.

– Oh, quel rabat-joie tu fais, tu casses tout.

– Dites ! Je pourrais en placer une ?

– Oh. Bien sûr.

– Vas-y mon chou. »

Chapon ouvrit le bec pour parler et s’aperçut soudain qu’il ne savait pas quoi dire.

– Eh bien ?

– On attend.

– C’est que… c’est un peu gênant vous voyez…

– Oh ! Je le savais !

– Ne saute pas aux conclusions trop vite quand même.

– Tu peux parler librement, mon chou, tu sais. Tu n’as pas à rougir pour moi. Tu n’as qu’un mot à dire et nous partons en lune de miel.

– Mais je… Quoi ? Ce n’est… Enfin c’est très gentil mais…

– Rooooh, le voilà tout gêné. Tu es fière ?

– Mais c’est qu’il est tout mignon, le petit coq !

– Je suis désolé de vous décevoir mais je crois que vous avez mal compris. Je ne cherche pas une… lune de miel, je voudrais simplement avoir des… des amis. Et je ne sais pas vers qui me tourner.

– Ohlala, je sens mon petit cœur fondre !

– Ne cherche pas plus loin mon grand, tu nous as trouvé.

– C’est vrai ! En amour…

– … comme en amitié…

– … nous sommes les étonnants…

– … éberluants…

– … fantastiques…

– … dramatiques…

– … hyperactifs… glissa Chapon.

– … ROUGE-GORGES ! » conclurent-ils dans un bel ensemble.

Et ils se mirent à giguer et à baller dans les airs tout autour de Chapon, avec une liesse exubérante qui finit par le gagner. Il se trémoussa avec eux, tapant des pattes sur l’humus frais de la forêt, faisant voler les feuilles mortes autour de lui comme si elles dansaient elles aussi. Ils s’épuisèrent tous bien vite et se laissèrent tomber au sol en riant. C’était le plus beau rire que Chapon avait jamais entendu, fait de joie pure et sans trace de moquerie. Finalement, les rouge-gorges se relevèrent et se remirent à tournoyer autour de leur nouvel ami, dans une ronde plus calme cette fois-ci.

« Mais dis-nous, joli cœur, qu’est-ce qui t’amène dans notre Forêt ? Pourquoi chercher des amis si loin de chez toi ?

– Avec ce sac de graines, qui plus est. Lourd à porter je parie, même pour un grand gaillard comme toi.

– Ce n’est pas le renard qui t’envoie, au moins ?

– Parce que sinon, nous serions obligés de partir.

– Et de passer le mot. Tu aurais du mal à trouver des amis.

– Ou une lune de miel. »

Le silence tomba sur Chapon comme un hachoir de boucher et s’appesantit lourdement sur son cou. Au bout d’un petit moment, les rouge-gorges éclatèrent de rire.

« Excuse-nous pour la mauvaise blague.

– Tu aurais dû voir ta tête !

– Et tes plumes toutes blanchies !

– Mais plus sérieusement, méfie-toi de lui.

– Il est du genre à jouer des tours.

– Maître Corbeau y a laissé des plumes.

– De toute façon, tu serais mangé si tu l’avais croisé.

– Alors, raconte-nous ton histoire ! »

Soulagé, Chapon leur raconta par le menu toute son histoire. Les poules, le roi Coq, la mission et même les arbres. Il omit bien sûr de parler du renard, mais passa tous les autres détails au peigne fin.

« La vieille Poule d’Eau ! s’exclama l’un d’eux quand il eut fini. Bien sûr qu’on la connaît.

– Elle habite vers l’Étang, ce n’est pas très loin.

– On te montre le chemin, si tu veux !

– Et après, on pourra jouer !

– Et pépier.

– Oui, pépier. Et peut-être que j’aurai ma lune de miel.

– Suis-nous mon grand !

– Et surtout ne nous perd pas des yeux, joli cœur ! »

Ils s’envolèrent vivement et disparurent presque aussitôt derrière le virage que faisait le sentier un peu plus loin.

« Attendez-moi ! » s’écria Chapon en tricotant de toutes ses pattes pour les suivre. Il essaya bien de voler, mais il ne savait pas comment s’y prendre.

Tant bien que mal il les garda en vue, jusqu’à ce que le sentier croise une étrange rivière de pierre. Chapon se souvenait des histoires de rivière, l’eau rugissante qui vous emporte au loin et qui vous noie. Celle-ci ne ressemblait pas à de l’eau, elle aurait du mal à le noyer. Elle rugissait fort, cela dit. Mais les petits rouge-gorges s’éloignaient déjà. Il n’avait pas le temps de réfléchir.

Alors il s’engagea sur la rivière. Il y eut un bruit horrible, un crissement de mort et une odeur de brûlé, puis le monde devint noir. Le petit chapon rouge n’émergea jamais sur l’autre rive.

*   *   *

Lorsque la rivière se fut calmée, le renard sortit des fourrées et s’approcha tranquillement du corps sans vie de Chapon. Pour lui-même, il eut cette pensée :

« Il aura trouvé la joie avant de mourir. Quelle tristesse qu’il ne l’ait pas connue plus tôt ! Il aurait eu un goût moins salé. »

Puis il s’en retourna au cœur de la Forêt pour entamer son repas.

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