Le puits

C’était un vieux puits au clair de lune. Il était tout en pierre et s’enfonçait profondément sous la terre. Un simple puits peuplé d’ombres et d’eaux, là, dans une clairière au milieu des bois. Il y avait bien une chaumière à côté, et parfois des enfants qui couraient et qui jouaient à tout va. Mais on le laissait tranquille, et c’était aussi bien.

Il n’avait rien demandé, ce puits, rien de plus qu’un moment pour tromper l’ennui. Il y avait longtemps qu’il n’avait plus chanté, depuis que les nymphes l’avaient déserté. Les ombres ne chantaient pas, elles. Elles murmuraient.

Elles murmuraient plus fort, ce soir-là où la lune était pleine et menaçait de les faire fuir. Elles chuchotaient de colère, une colère qui porte et que les pierres entendent. Les arbres. Les hommes.

C’étaient deux enfants – un garçon et une fille, un frère et une sœur, un grand et une petite. C’était la nuit, la lune était pleine. Ils jouaient près du vieux puits, non loin de la chaumière de leurs parents. Il racontait les histoires ; elle tremblait de peur.

Puis le grand s’est tu – il tendait l’oreille. Et la petite, à son tour, a perçu les bruits. Elle voulait rentrer, maintenant, retrouver son lit, ses rêves, ses – mais non, c’était à son frère de décider, elle n’allait pas l’abandonner là, tout seul, dans le murmure des ombres.

Il s’est approché, s’est penché sur le puits ; il est resté longtemps ainsi, immobile et perdu. Alors la petite, à son tour, a regardé tout au fond. Elle n’a rien vu, tout d’abord, si ce n’est la lune posée sur l’eau, qui la regardait du cœur des ténèbres.

Mais ces ombres, ces ombres qui parlaient, elles bougeaient, aussi. Et la sœur, comme le frère, s’est laissée captiver par leur danse. Elles l’invitaient. Elles susurraient leur solitude. Et la fille, soudain, se sentait seule.

Et ces ombres, ces ombres qui dansaient, elles lui tendaient les bras. Elle n’a pu que les saisir.

Elle tombait. Et dans sa chute, elle voyait son frère qui était là, lui aussi. Avec elle, avec les ombres. Et c’était bien, plus personne ne serait seul.

Non, le puits n’était plus seul à présent. Au fond, tout au fond de lui, choyée par les ombres, il sentait une chaleur nouvelle. Et si la chaleur ne durerait pas – elle ne tarderait pas à s’enfuir, à la première occasion – le poids, lui, le poids des deux petits êtres, il resterait longtemps. Ces deux petits corps qui l’habitaient, ils faisaient chanter l’eau qui les berçait, et la lune, la lune posée là, regardait, se troublait, elle n’était plus.

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