Lettre à ma fille défunte

Ma fille,

Le solstice approche. Cette nuit sera la plus longue de l’année. D’ici je peux voir le soleil qui se couche déjà, alors qu’il est à peine levé. Le ciel est dégagé, tous les nuages se sont rassemblés au fond du fjord en une brume épaisse. La terre se couvre d’or et les cieux de saphir. Je comprends mieux ce qui te poussait à venir ici. J’aurais aimé partager cet instant avec toi.

Cela fait un an déjà que nous t’avons perdue. Les montagnes résonnent encore des cris de guerre que tu poussais en chassant les bandits du village, l’épée au clair, pointue comme un croc de louve. Elles résonnent du silence que tu as laissé. Ses échos nous parviennent comme un reflet du vide qui a pris ta place. Nous avons longtemps refusé ce vide. Nous t’avons cherchée, tu sais.

Mais nous ne t’avons jamais retrouvée. Nous avons attendu un an. Nous avons tant espéré te revoir, les cheveux plein de neige et le museau froncé, comme quand tu te perdais dans la forêt dans ton enfance. Ta mère et ton frère ont guetté les routes à tour de rôle, ils attendaient de voir ta frimousse surgir des bois. Jusqu’à l’aube nous avons tous espéré. Maintenant, nous savons que tu ne reviendras pas.

Nous ne laissons pas la tristesse nous accabler, cependant. Nous te pleurons enfin, mais nous rions aussi. Nous allons célébrer Jul dans l’allégresse. C’est ce que tu aurais voulu. A l’heure où je te parle, les autres dressent les tables du banquet et prépare le bois pour le feu de joie. Il sera spectaculaire cette année. Il brûlera en ton honneur. Je vois déjà les flammes s’élever pour aller toucher le ciel et se mêler aux grandes rivières des aurores boréales.

Si je suis venu, c’est pour te dire au revoir. Je ne savais pas où te trouver, où te parler pour que tu m’entendes le mieux. Finalement, je me suis souvenu que tu m’avais emmené là un jour, il y a bien longtemps. Tu étais haute comme trois pommes, et moi j’avais la tête ailleurs. Je n’ai pas su en profiter comme il le fallait, je n’ai pas su te dire que c’était un bel endroit. Aujourd’hui je le regrette, car c’est la vision la plus magnifique qu’il m’ait été donné de voir.

Je sais désormais où tu es partie. Tu marches dans les nuages, là, tout en bas. Dans la lumière du soleil et l’eau du fjord. Tu es dans la neige qui nous couvre et dans les étoiles qui nous observent. Ce soir, quand la fumée de ton bûcher atteindra les aurores, tu te mêleras à leurs flots et tu nous quitteras. Ce soir tu t’envoleras vers l’Asgard et tu fêteras Jul à la table des Valkyries. Ce soir ta solitude prendra fin.

Nous garderons de toi un écho des vieux jours. Un silence dans la vallée. Un creux dans nos vies. Pour toujours, tu resteras dans nos souvenirs et dans nos cœurs.

Pardon, merci, adieu.

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