L’homme et le songe

 

« Dis-moi… est-ce que les rêves comme moi peuvent rêver à leur tour ? »

Je me tiens devant la Frontière. Je me sens un peu seul, mais je ne le serai plus pour longtemps. Tout ce que j’ai perdu, je le retrouverai de l’autre côté de cette ligne. Quitte à me perdre moi-même.

Ce n’est qu’une ligne de craie tracée au sol, un peu tremblotante, qui se perd dans des ruelles où personne ne met jamais les pieds. Pourtant, c’est la Frontière – pire qu’un rempart. Traverser la ligne, c’est changer de monde, troquer une réalité sombre, si sombre, contre des rêves et des mirages. Il n’y a qu’un pas à faire, le premier. C’est toujours le plus difficile, celui qui demande le plus d’efforts. On dit que nul n’est jamais revenu d’un voyage au pays des rêves, mais peut-être qu’ils ne voulaient tout simplement pas faire demi-tour ? Je n’y crois qu’à moitié. Les rêves vous envoûtent, ils vous avalent tout entier et ne vous recrachent plus jamais. Personne ne choisit de rester. Ce sont eux qui choisissent de vous garder.

Je prends mon souffle, je ferme les yeux, je fais le premier pas.

Quand je les rouvre, rien n’a changé autour de moi. Je suis toujours dans la ville, les immeubles se dressent autour de moi, le ciel noirâtre pèse au-dessus de ma tête. Les seules lumières proviennent des quelques lampadaires fatigués que j’ai laissés dans mon dos. Je fronce les sourcils. C’était trop facile. Je n’ai même pas senti la Frontière, elle n’a fait aucun remous. Je m’attendais à une sensation de froid, comme une plongée peut-être – la traversée d’un lac ou d’un miroir. Il n’y a rien eu de tout cela. Je suis entré dans les rêves comme on passe une porte.

Devant moi tout est noir, ville éteinte, ville morte. Le doute s’insinue comme une anguille dans mes pensées, mais je le chasse aussitôt. Ce que je vois n’est qu’une illusion, je le sais, une vision de l’esprit qui ne tardera pas à se déformer puis à s’effacer, à s’effeuiller comme une réalité d’automne. Les rêves rôdent, racoleurs de l’ombre. Ils m’examinent de leurs perchoirs, prêts à fondre sur moi au moindre faux pas, mais je compte bien leur donner un peu de fil à retordre. Je connais leur manège, j’ai déjà arpenté leur domaine maintes et maintes fois – chaque soir, dans mon sommeil, bien en sécurité au fond de mon lit. Alors j’avance, avec ma volonté pour seul bagage.

Je marche dans les rues pendant un moment, je tourne au hasard quand je rencontre un croisement. Petites ruelles pavées, grandes avenues bétonnées, cela n’a aucune importance. Le tout est de rester focalisé sur son but pour façonner soi-même son chemin. Surtout ne pas laisser les rêves se dérouler comme ils l’entendent – il faut leur montrer qui est le maître pour ne pas perdre le contrôle. C’est plus dur que quand je dors. Le soir, dans mon lit, je suis le chef d’orchestre, je n’ai qu’à fermer les yeux pour composer l’univers tout entier. Ici c’est différent. Mon esprit éveillé doit gérer mon corps, mes pieds qui se déplacent, mon souffle qui s’amenuise, ma chair qui frissonne dans le froid et toutes ces choses dont on ne prend conscience que lorsqu’elles s’imposent et qu’elles vous gênent. Ça n’a rien d’un banal rêve lucide. Rien de ce que Sün m’a enseigné n’a l’air de fonctionner ici. Sün…

« Est-ce que les rêves comme moi peuvent rêver ? »

La phrase résonne dans ma tête. Elle ne m’a jamais vraiment quitté, mais elle trouve dans ces rues sans vie un écho lourd et tangible, presque palpable. Elle porte avec elle un parfum de songe réel. Sün.

Je secoue la tête avec virulence. Je dois me reprendre et me concentrer, il faut avancer. Maîtriser son environnement, ne pas se laisser entraîner en dehors de son chemin. Commencer par les petites choses. Recréer la lumière par exemple. Une lampe, une bougie, même un briquet suffira. Une fois que j’aurai quelque chose, je pourrai le faire grandir. Alors je m’attelle à la tâche et je sculpte ma volonté en un feu vif et lumineux. Je sens la chaleur monter autour de moi, je vois des étincelles briller derrière les fenêtres noires des bâtiments et des braises commencent à rougeoyer dans le caniveau. Se contrôler. Il ne s’agirait pas de mettre le feu aux immeubles – le rêve virerait au cauchemar.

Finalement j’y parviens. Après quelques minutes d’effort plus intense que je ne l’aurais cru, une flammèche naît au creux de ma main, à peine plus vive qu’une braise à l’agonie. C’est toujours mieux que rien, un pas dans la bonne direction. Patiemment, je la fais grandir – c’est plus facile maintenant. Elle prend du poids, de la hardiesse, elle saute avec joie dans les airs, découvre le vent nourricier et le froid qu’elle bannit. Ma petite étincelle devient une flamme ardente et curieuse, elle tend de plus en plus vers les bâtisses qui nous surplombent. Elle cherche à se répandre, à grossir encore, à échapper à mon contrôle. Je ne la laisse pas faire. Plus l’aise à présent, je façonne une lanterne autour d’elle. Elle résiste un instant, tente de s’enfuir tant bien que mal, mais elle abandonne rapidement et finit par s’installer dans son socle, apaisée. Je soupire, relâche la tension que j’avais accumulé sans m’en rendre compte et me remets en route, ma nouvelle lanterne dressée devant moi pour éclairer mon chemin. Je n’ai plus peur des choses dans le noir. Et si je peux maîtriser le feu…

Un croisement. Je tourne et je suis ailleurs. Toujours en ville mais plus la même. Les murs ont pris de la couleur – un léger ton beige pâle qui pointe sous le gris, promesse d’une avancée rapide maintenant que j’ai dompté les lieux. Après quelques virages de plus les teintes se font vives, saturées de couleurs en tout genre. Les immeubles eux-mêmes ont changé. Les blocs de béton auxquels je suis habitué ont laissé la place à de hautes maisons, avec leurs toits de tuile et d’ardoise, leurs vieilles pierres naturelles, leurs colombages sombres et vivants. Elles me rappellent les antiques bâtisses qui hantent les photos d’archive de Strasbourg, Stockholm ou Varsovie avant leur assimilation par la Métropole. J’aperçois des rideaux de velours derrière les fenêtres, des lueurs tamisées, parfois même des mouvements. La ville se peuple de figurants perdus dans ma toile, créatures de mes pensées qui ne sont là que pour combler un vide.

Après les maisons, j’assainis l’air empoussiéré et pour la première fois, j’ai l’impression de remplir mes poumons pour de vrai. Puis je dégage le ciel de ses nuages noirs pour dévoiler le soleil et sa lumière. C’est un vestige lui aussi, comme les maisons, comme l’air pur. Je ne l’ai jamais vu ailleurs que dans les stations de réalité alternée, ces parcs sinueux où l’hologramme côtoie le tangible – comme un amoncellement de souvenirs que l’on se refuse à reléguer au passé.

Les rues ont un visage neuf à présent. Les yeux grand ouverts, j’assimile tout ce que je peux. Je touche les murs de pierre et je caresse les lampadaires ouvragés. Plus rien n’a l’air réel. Ou plutôt, tout a l’air trop réel. La lumière nouvelle joue avec le grain de la matière, les creux et les bosses qui parsèment la pierre, les gouttes d’eau qui s’écoulent tranquillement le long des gouttières et des caniveaux. Les ombres dansent avec les reflets. Elles se baladent sur les murs et dans la rue comme des êtres vivants, révélant une profondeur insoupçonnée là où ne résidait jusqu’à présent que des aplats moroses. J’ai l’impression de redevenir un enfant qui découvre le monde.

Je pourrais vivre ici. Profiter du soleil, de la chaleur douce qui commence à m’envahir, de la lumière si éclatante qu’elle dévoile la beauté cachée de tout ce qu’elle touche. Je pourrais rester pour de bon, ne jamais revenir en arrière. Qu’est-ce qui m’attend, là-bas, après tout ? Je n’ai même pas à être seul, ici, je peux m’inventer autant de gens que je le souhaite. Soudain les rues se remplissent de voix, de cris et de sons. Mon cœur bondit, bat plus fort que jamais. On est si loin des foules ternes que j’ai toujours connues.

On me bouscule. Je m’aperçois subitement que je suis au milieu du passage et que je bloque la voie aux autres passants. Je m’excuse, gêné ; on chasse mon embarras d’un sourire et d’un geste de la main puis on me pousse gentiment en avant. Je me remets en marche d’un pas flottant, moitié perdu, moitié hébété, mais néanmoins heureux. Je pourrais emmener Sün dans ce quartier quand je l’aurai trouvée.

D’aussi loin que je me souvienne, elle a toujours voulu voir la ville. Pas la Métropole, cette ville-monde qui a écrasé la terre sous ses tonnes de bitume et d’acier ; plutôt les anciennes cités, semblables à celle que je parcours à présent, ces carrefours affluents où la nature avait encore sa place, ces points de départ vers ailleurs, partout ailleurs. Elle en parlait avec ferveur, perdue dans un passé lointain. Dans un rêve.

« Est-ce que les rêves peuvent rêver ? »

Je secoue la tête, j’accélère. A présent, c’est moi qui pousse les gens. Ils ont tous ralenti, un masque songeur posé sur le visage. Je me laisse trop aller, mes pensées commencent à sourdre et à contaminer mon rêve. J’essaye de calmer ma respiration et de reprendre ma concentration mais je n’y arrive pas. Je commence à être essoufflé par mon train rapide, épuisé par mes efforts pour tenir la bride à mon esprit. Il faut que je retrouve Sün rapidement et qu’on ressorte bientôt. Sün. Sün. Sün. Elle envahit ma tête et je ne parviens plus à la maintenir en dehors. Tant pis, autant s’en servir. Sün. Sois mon fil d’Ariane.

Autour de moi le décor frissonne et se trouble. Je perds la main. Les passants s’harmonisent, prennent tous la même taille, la même couleur de cheveux. Leurs traits sont flous, imprécis, je distingue à peine leur visage. Celle que je cherche n’est pas parmi eux.

Je tourne encore et je m’arrête. Cette fois, le changement n’est pas de mon fait. Je me trouve sur une petite place tapissée de vert et dominée par de hautes maisons de granit. Au centre un grand pilier marron, rugueux, couronné de rose. Je retiens mon souffle, incapable de respirer devant un tel spectacle. Pour la première fois de ma vie, je vois un arbre pour de vrai.

Je m’approche doucement, je m’arrête à nouveau, j’hésite, le pied en l’air. Ce n’est qu’un mirage complexe, un piège pour m’attirer loin de ma route. Je dois m’en souvenir, toujours. Rester lucide. Me méfier des changements que je ne contrôle pas. Ne pas me laisser bringuebaler par les rêves. Atteindre mon but. Sün.

Pourquoi un arbre ?

Alors que je me creuse un tunnel dans les murs de la maison la plus proche, un coin de ma tête réfléchit. Les rêves fonctionnent selon une certaine logique : ils prennent dans votre mémoire des informations au hasard pour les observer et les trier d’une manière bien à eux, quitte à les déformer au passage – comme un album photo absurde et insensé. Pourtant je n’ai jamais vu d’arbre, pas même en réalité alternée. Je ne savais pas que leurs branches ondulaient au vent ou que leurs feuilles attrapaient les courants comme des voiles solaires. Je n’avais aucune idée de la grâce que pouvaient avoir ces monolithes. Ce rêve ne pouvait venir que de moi, et pourtant ce n’était pas le mien.

Sün.

Je sors de mon tunnel et je m’arrête un instant, méfiant. Devant moi, la ville a disparu, remplacée par des arbres. Partout. Des grands, des petits. Serrés, espacés. Des rouges, des verts, des bruns, la plupart un peu dégarnis, leurs branches crochues tendues vers moi. Le sol est couvert de feuilles mortes et de buissons retors. Ce n’est pas ce que j’avais prévu, les rêves gagnent du terrain sur ma conscience. Je parviens tout de même à créer un sentier à peu près praticable avant de me remettre en marche. Mes vêtements se prennent dans les branches et les épines m’éraflent la peau, comme si la végétation cherchait à m’empêcher de passer. Ça doit signifier que je me rapproche. Je presse le pas. Là, devant moi, une trouée de lumière vers laquelle je me précipite.

Je débouche dans une clairière – je crois que c’est le nom approprié. Un espace dégagé, vert et fleuri, encerclé par la forêt. Au centre une très grande souche, bien plus large que tous les autres arbres que j’ai rencontrés jusque-là. Sur la souche, un corps allongé qui attend patiemment. On croirait à un conte de fée. Une princesse endormie. Je sais qu’elle ne dort pas vraiment, mais je m’approche en silence pour ne pas la déranger.

Je l’observe un moment, fasciné comme toujours par son visage. Ses visages. Je n’ai jamais su comment le définir. Elle a des traits bien marqués, reconnaissables entre mille avec son nez aquilin, sa mâchoire pointue, ses oreilles un peu trop grandes. Et pourtant, elle change. Elle est plusieurs. Elle est nette et floue à la fois, comme si la perspective à travers laquelle je la vois évoluait constamment. Je pense à elle comme à une femme, mais elle ressemble parfois à un homme et parfois, elle a le museau d’un animal. Elle est mon autre moi, mon rêve. Sün.

Elle est née comme tous les autres quand le tissu entre rêve et réalité s’est lentement déchiré. Personne n’en avait conscience à l’époque. Ils n’étaient que des pensées égarées, des idées volatiles, des songes éphémères issus de notre contact prolongé avec les réalités alternées. Ils se sont formés peu à peu de sons, d’odeurs et d’images et sont entrés dans nos vies comme des chats, à petits pas feutrés. Sün, elle, est apparue dans le tambour d’une averse et le chant des cloches de la ville. Un jour, sans que je m’en rende compte, elle avait donné une voix aux bruits de la Métropole. Elle les avait façonnés en histoires, en tableaux, en personnages et en aventures.

Elle avait pris forme timidement. Elle apparaissait dans mon champ de vision au gré de mes rêveries et devenait tour à tour corneille parmi les corneilles, enfant capricieux qui saute dans les flaques, créature merveilleuse qui se fond dans les volutes de fumée des cigarettes. Ce petit jeu a duré presque une année entière. Je la guettais de plus en plus et je la trouvais presque à chaque fois, glissée dans le décor comme un détail rajouté qui magnifiait le tableau. Elle avait éclairé ma vie tel un phare, m’avait guidé hors de la monotonie lassante des journées noires. Et ce n’était pas la seule : chacun avait son rêve à lui, qui devenait une tache de lumière dans la rue. C’était notre jeu à tous d’apprendre à les distinguer. La réalité alternée commençait à sourdre hors de ses interfaces sans que personne ne s’en préoccupe. Pour la première fois depuis des dizaines d’années, la Métropole avait trouvé un peu de joie et de couleur, un peu de rêve pour l’habiter.

Puis ils avaient commencé à nous consumer à petit feu. On ne pouvait plus vivre sans nos rêves ; ils nous dévoraient. Nous étions leurs prisonniers, ils étaient notre drogue. Certains hommes se sont laissé mourir de faim, perdus dans la contemplation de leurs phantasmes. D’autres sont devenus fous ou se sont retranchés dans une solitude d’ermite, et plus personne ne les a vus. Les rêves restés seuls se sont éteints, ils ont commencé à errer telles des âmes en peine à la recherche d’une accroche. Ils se sont rassemblés aux confins oubliés de la Métropole, s’agglutinant comme des bulles invisibles. Ils ont enflé, se sont dilatés jusqu’à recouvrir des quartiers entiers. Les lumières qu’ils touchaient mouraient les unes après les autres, comme si la ville se gangrenait peu à peu. Seuls les plus désespérés se sont aventurés en leur sein, car personne n’en revenait. On a tracé la Frontière de leur monde à la craie pour se rappeler de ne pas la franchir, puis on les a abandonnés à leur sort à l’orée de notre conscience.

Sün, elle, était un peu différente des autres rêves. Elle développait sa propre conscience, ses propres réflexions. On aurait dit qu’elle devenait une personne chaque jour un peu plus. Vivante. Indépendante. Réelle. Mais elle demeurait rêve, mon rêve, et certaines choses lui étaient interdites. L’inconscience. L’imagination. Elle n’avait aucun moyen d’échapper à la veille constante qui l’habitait. Le jour, elle furetait dans la Métropole et la nuit, elle me guidait à travers les songes.

« Dis-moi… est-ce que les rêves comme moi peuvent rêver à leur tour ? » me demandait-elle parfois d’une voix fatiguée.

Je ne savais jamais quoi lui répondre.

Nous avons cherché à deux sans jamais rien trouver, jusqu’au jour où elle a disparu sans laisser de trace, purement et simplement. Je me suis rendu compte en me réveillant ce matin-là de tout ce qu’elle avait emporté avec elle. Quelques souvenirs, pas mal de certitudes et une bonne partie de mon cœur. Une moitié de moi. J’ai paniqué, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas la laisser m’abandonner. J’ai retourné la Métropole à sa recherche sans la trouver nulle part. Les étincelles des rêves se faisaient éparses, elles étaient peu nombreuses et Sün n’était pas parmi elles. J’ai fini par me rendre à l’évidence : il ne restait plus qu’un seul endroit que je n’avais pas exploré. Je commençais à me sentir désespéré. Alors j’ai rejoint la Frontière…

… Et me voilà à son chevet. Sün aux paupières closes. Elle qui dort, moi qui veille. Je me demande si elle a trouvé ses rêves, finalement. Je tends la main vers son visage pour lui caresser les cheveux. Elle ouvre les yeux.

Son regard m’a toujours fasciné, car elle a des yeux de rêve. Changeants, sages et fous à la fois, ils prennent mille teintes et s’ouvrent sur autant de mondes différents. Quand je plonge dans ses pupilles, j’entrevois la porte de l’infini et des chemins à perte de vue. Aujourd’hui, ce ne sont que des impasses.

« Il n’y a rien, murmure-t-elle. Je suis seule dans le noir et j’ai peur. »

Je sens la douleur dans sa voix. Elle m’agrippe soudain et serre mon bras très fort. Trop fort. Ma main commence à s’engourdir et je n’arrive pas à la dégager. Je tente de la rassurer d’une voix douce et calme. Un peu tremblante, aussi. Je n’imaginais pas nos retrouvailles ainsi. Je voulais la convaincre de rentrer, mais sa peur est contagieuse.

« Pourquoi ? continue-t-elle. Je veux rêver moi aussi. C’est injuste ! »

Elle se relève lentement, désespérément, inéluctablement. Elle a changé, je le vois sur son visage. Elle prend des traits affreux et difformes, elle ne fait plus aucun effort pour se maintenir. Elle dégénère.

Sa poigne se raffermit encore, coupant tout le sang dans ma main. Elle me fait mal à présent. Autour de nous le décor s’assombrit. Les fleurs fanent et l’herbe devient jaune, puis grise. Les arbres autour grandissent en créatures menaçantes, comme des oiseaux de proie qui sortent les serres. Ils se rapprochent, resserrent le cercle sur nous, inexorablement. Sur moi. Comme la Frontière, ils grignotent les espaces de vie pour les faire disparaître dans le noir. Sün est méconnaissable à présent. Elle vire au cauchemar. Elle se rapproche de moi, la bouche ouverte sur un cri de silence assourdissant. Je cherche à lutter mais je n’ai plus assez d’influence sur mes rêves. Je n’arrive pas à me concentrer, j’ai du mal à me contrôler moi-même, à prendre le dessus sur la terreur qui m’envahit. Il n’y a rien que je puisse faire. Me laisser aller à mon cauchemar. Abandonner. Devenir partie de Sün et errer avec elle dans un entre-deux, ni vivant, ni mort, au bord même de l’existence, jusqu’à finir par me dissoudre complètement. Plus de ville, de maison à tuiles ou de colombage. Plus de Sün. Même plus d’arbre couronné de rose.

« L’arbre. »

J’ai dit le mot tout haut sans m’en rendre compte. Sün s’arrête, me regarde sans comprendre.

« L’arbre rose. C’est mon rêve, je l’ai trouvé sur mon chemin. Mais il ne vient pas de moi. Je n’ai jamais vu d’arbre. C’est toi qui explorais le monde dans tous ses recoins. C’est toi qui as vu ces choses-là, qui les connais, qui peux les créer. C’est toi, Sün, qui as rêvé cet arbre. »

Le temps passe, le reste se fige. La scène est digne d’un tableau. Pas un son, pas un geste. Rien que Sün, immobile, me tenant fermement dans ses mains, et les arbres qui s’apprêtent à nous bondir dessus. Ils ont presque l’air penauds, pétrifiés dans leur élan comme si on les avait surpris à faire des bêtises. Lentement, ils commencent à reprendre leur place. Sün desserre sa prise, me libère de son étreinte. Elle a le visage inexpressif, les yeux éteints. Elle a du mal à comprendre, à sortir de sa torpeur de cauchemar.

Je me concentre. J’ai retrouvé mes pensées claires. Je manipule et je façonne le monde, puis, délicatement, je la prends par les épaules et je la fais pivoter. A la place de la souche se tient l’arbre couronné de rose.

Sün pleure doucement. Elle s’approche, tend la main vers le tronc, caresse son écorce sans trop y croire.

« Il vient de toi, bredouille-t-elle.

— Mais tu m’as montré comment faire. Je n’aurais jamais pu le recréer sans avoir vu ton rêve. »

Elle se tait, tout à ses pensées. Ses songes. Ses idées nouvelles, ses horizons qui s’ouvrent. Je la laisse réfléchir un moment, mais maintenir l’arbre est épuisant. Je ne tiendrai pas longtemps.

« Rentrons, » je finis par annoncer.

Elle s’apprête à répliquer, remarque mon état, se mord la lèvre, se lance quand même.

« Je ne peux pas. Ma place est ici. Je ne peux plus revenir. Je veux pouvoir être entourée de… tout ça. Il n’y a pas d’arbres dans ton monde. Toi, reste ici ! Je te protégerai ! »

J’aimerais bien. Oh, j’aimerais tant que ce soit possible ! Mais je sens les rêves solitaires qui guettent alentour comme des charognards. Ils sentent que je faiblis et n’attendent plus que de m’envoûter pour me happer, faire de moi leur nouveau vaisseau, me consumer de l’intérieur. Je saisis Sün par la main, je tente de l’entraîner derrière moi mais elle refuse de suivre. Je ne peux pas la quitter ; mais en restant, je disparaîtrai à mon tour et je la laisserai seule, rêve orpheline qui deviendra folle. Je ne peux pas m’y résoudre. Je ne peux pas abandonner ma moitié. Autour de nous, les arbres ont senti ma panique et reprennent leur course. Ils repoussent sans peine mes tentatives pitoyables pour les apaiser. J’ai perdu ce qui me restait de lucidité. Ils vont nous engloutir à tout moment. Je sens Sün qui m’attire à elle, me serre contre elle. Je me blottis dans ses bras, lève la tête vers son visage et plonge une dernière fois dans son regard. J’y vois une lueur nouvelle tandis qu’elle s’approche encore un peu plus. Ses lèvres rencontrent les miennes un instant, son souffle s’engouffre dans mon corps comme un courant d’air.

Sün disparaît. Je ne le comprends pas tout de suite. Je ne suis plus dans ses bras et pourtant je la sens toujours devant moi, autour de moi, en moi. Elle nous a réunis. Deux moitiés pour un être complet. Deux entités, deux savoirs, deux mondes.

Nous savons ce qu’il nous reste à faire. Nous rêvons. Et tandis que nous rêvons, le monde de cauchemar tangue et vacille autour de nous. Il s’apprête à fusionner, lui aussi, avec la réalité. La Frontière s’efface. Les rêves comprennent, paniquent, s’agitent en tout sens, mais nous ne leur laissons pas le choix. Ils sont la couleur. Ils sont nécessaires. Ils trouveront enfin la vie qu’ils recherchent avec tant de détresse. Le monde renaîtra, le soleil reviendra, les villes rejailliront et les arbres pousseront de nouveau.

Nous sommes le couple. L’homme et le songe. La voix et le guide.

Et par le rêve nous cimentons ce monde nouveau.

 

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