Magnétisme mécanique

« Attention les gars, le train arrive. Tout le monde en position. »

Ils hochèrent la tête et se préparèrent à accueillir le train. Soan et Fir, les jumeaux, mirent en route la bombe électromagnétique qu’ils avaient installée sur le monorail avant d’aller se planquer dans les buissons. Silvar, Kolin et Ran répétaient leur speech en silence, l’air pas très serein – ils avaient le rôle le plus dur, celui des appâts. Mais tout allait bien se passer : sur la colline, je voyais le reflet des jumelles de Ted. Au moindre problème, il lâchait les montures qui viendraient nous récupérer en moins de deux. Quant à moi, je supervisais le tout et m’arrangeais pour qu’on n’en arrive jamais au plan de secours.

Après avoir jeté un dernier coup d’œil à nos préparatifs, je rejoignis les jumeaux dans leur cachette. Il ne restait plus qu’à attendre, à présent. Plus que trois minutes, en tout cas si le train était à l’heure. Je ne me faisais pas trop de soucis à ce niveau : la compagnie qui gérait les transports dans cette région était connue et reconnue pour sa ponctualité à toute épreuve.

Deux minutes. Je commençais à ressentir une pointe d’angoisse. La compagnie avait également une bonne réputation en matière de sécurité. Et si on s’était attaqué à plus fort que nous ?

« Relax, Lira, nous dit Ted par radio. Je te vois te trémousser d’ici, tu vas tous nous griller si tu continues. Ça va le faire. »

Il avait raison bien sûr. Il n’y avait pas de quoi s’en faire. J’avais bien étudié le train qu’on attaquait, le plan était rôdé. Il n’y aurait que deux soldats à l’avant, trois à l’arrière, et ils seraient tous du côté de Silvar et Kolin, occupés à aider Ran qui jouerait la demoiselle en détresse. Si jamais certains gardes décidaient de rester à leur place, je leur réservais une petite surprise. La cargaison, elle, se trouvait dans le dernier wagon. Il suffirait que les jumeaux et moi récupérions la marchandise et Ted n’aurait plus qu’à nous envoyer les bêtes. Tout allait bien se passer, personne ne nous remarquerait.

Une minute.

« Je le vois, » fit Ted. Les trois appâts se mirent en place : Ran coinça son pied dans le monorail et les deux autres commencèrent à la tirer par les bras.

« Attendez, arrêtez tout, y’a un problème. » La voix de Ted sonnait tendue. C’était grave. Kolin et Silvar s’éloignèrent rapidement, Fir et Soan se renfoncèrent dans leur buissons, et Ran…

Ran ne parvint pas à se dégager. Elle était vraiment bloquée. Idiote !

« Sil, Kol, aidez-là ! »

Ils jetèrent un œil derrière eux, virent que Ran galérait et firent demi-tour aussi sec. Ils tentèrent de la dégager pour de vrai cette fois, laissant tomber leur masque de jeunes gens fragiles. Ils y mirent toutes leurs forces – ça ne changeait rien. La panique qui les gagna, elle, était bien réelle.

Trente secondes. Au loin, je vis le train déboucher d’une colline et foncer vers nous. Je fronçai les sourcils. Un train mécanique ?

« Merde ! »

Je lâchai le juron à voix haute et me levai, plus du tout soucieuse de passer inaperçue. Je commençai à faire des grand signes au train pour qu’il s’arrête. Celui-ci freina dans un crissement assourdissant, projetant des étincelles sur plusieurs toises, mais ce n’était pas suffisant. Il dérapait toujours. Foutues antiquités.

Deux hommes avaient dû nous apercevoir : ils jaillirent d’un coup de la locomotive toujours en marche et foncèrent vers nous. Je tiquai sur leurs vêtements. Ils n’avaient l’air de rien, mais ils étaient en tissu nano-résistant – autant dire en armure lourde. Ça se voyait à la manière dont la quasi-absence de vent suffisait à faire voler leurs chemises qui ne pesaient rien. Ils avaient des armes à plasma qui pendaient à leur ceinture, aussi. Évidemment.

Ils se précipitèrent sur Ran et la libérèrent rapidement. Un vrai boulot d’expert, et c’était tant mieux : quelques secondes de plus et la jeune imbécile y laissait la jambe. Le train s’arrêta dans un dernier gémissement quelques pas plus loin. Le silence retomba finalement dans la vallée.

« Mais qu’est-ce que vous foutez là, bande de débiles ? s’énerva finalement l’un des deux types. On vous a jamais appris à ne pas jouer près d’un monorail ? »

Ran, toujours sous le choc, fixait le train sans rien dire. Heureusement, Silvar eut la présence d’esprit de commencer à déballer son histoire, et Kolin ne tarda pas à l’imiter. Bien, on commençait à retomber sur nos pattes. Finalement, la situation n’était pas si terrible : les deux gardes étaient occupés, le train était arrêté et la bombe n’attendait qu’une pression sur le détonateur que tenait Fir. Résolue à mener le plan à bien, je m’éloignai discrètement des soldats pour me diriger vers l’arrière du train. Silvar et Kolin avaient bien manœuvré : ils s’étaient arrangés pour que leurs interlocuteurs me tournent le dos. Tout marchait comme sur des roulettes, c’était presque trop beau.

« Qu’est-ce que tu fous, Lira ? » demanda Ted d’une voix pressante.

Sans répondre, je fis un signe à Soan et Fir pour qu’ils déclenchent la bombe avant de me rejoindre. Elle explosa en silence, projetant des arcs électriques sur toute la longueur du monorail. Il serait complètement désactivé pendant quelques minutes, provoquant du même coup un court-circuit dans le train. Il ne restait plus qu’à ouvrir la porte, neutraliser les gardes à l’intérieur et filer avec le butin.

J’appuyai sur la poignée. La porte refusa de s’ouvrir.

Je dus faire un effort considérable pour ne pas hurler ma frustration. Mécanique, bon sang. Pas magnétique. Ce train n’en avait rien à foutre de nos décharges. Il allait falloir la défoncer, cette saloperie de porte. Soan, qui avait dû en arriver à la même conclusion, m’écarta d’un geste un peu brusque et la frappa de ses énormes poings. Je suis entourée d’abrutis.

La porte, bien sûr, ne broncha même pas – elle était en acier renforcé. A l’intérieur, par contre, ça commençait à s’agiter.

« Hé, qu’est-ce qui se passe ? »

De l’autre côté du train, les deux soldats s’étaient retournés et s’apprêtaient à dégainer leurs armes. Comme un seul homme, Silvar et Kolin en saisirent un chacun et leur fracassèrent le crâne l’un contre l’autre. Ils avaient peut-être les meilleurs carapaces du monde, mais ça ne servait à rien quand on visait la tête.

Soudain, le train se mit en branle. Le chauffeur s’était probablement rendu compte qu’il y avait un problème et n’avait pas attendu les ordres des autres pour se mettre en marche. Ça devenait compliqué. De toute façon, avec cette fichue porte blindée, le plan que j’avais finement préparé ressemblait de plus en plus à une utopie de gamine. Il valait mieux déguerpir.

« Ted, envoie les anatides, on se tire.

– C’est pas trop tôt. Je me demandais ce que tu attendais. »

Je grommelai quelques jurons bien choisis, mais le soulagement me gagna lorsque je vis la traînée de poussière des trois montures qui se rapprochaient à grande course. Les volatiles n’avaient pas leur pareil pour avaler les distances : ils ne mirent que quelques secondes à parvenir jusqu’à nous. Les jumeaux bondirent sur le leur, de même que Kolin et Silvar. J’attrapai les rênes du dernier, le plus petit des trois, et m’approchai de Ran pour l’aider à monter. Elle était penchée sur les soldats assommés et regardait leur ceinture d’un air songeur.

« J’ai une idée, » fit-elle en levant les yeux vers moi. Elle attrapa l’un des pistolets à plasma et grimpa derrière moi sur la selle de l’anatide.

« Suis-le ! » s’écria-t-elle en désignant le train. Je compris où elle voulait en venir. C’était de la folie. Mais de la même manière que le train avait mis un moment à s’arrêter, il lui faudrait du temps avant d’atteindre sa pleine vitesse. Ça valait le coup d’essayer.

J’éperonnai mon anatide, qui cancana avec virulence mais finit tout de même par se mettre en route. Il battit des ailes pour se donner de la vitesse et talonna le dernier wagon sans problème.

« Ne bouge pas, » me souffla Ran en posant le poignet sur mon épaule. Elle tenait son arme serrée dans son poing et visa soigneusement la porte. Puis elle tira.

Le petit bruit caractéristique des armes à énergie m’explosa les tympans, mais c’était un moindre mal. Le plasma toucha juste et rongea l’acier comme du beurre, creusant un gros trou rougeoyant dans le blindage. Mais ce n’était toujours pas suffisant pour pouvoir rentrer.

« Tu crois que tu peux l’élargir ? criai-je pour couvrir les acouphènes dans mes oreilles.

– Sans problème, mais il faut que l’arme se recharge. Ça devrait pas prendre plus de trente secondes. »

Trente secondes, c’était déjà beaucoup trop long. Les gardes encore à bord du train profitèrent du trou pour commencer à nous canarder. Ça ne sentait pas très bon, d’autant qu’avec le vent dans la face, j’étais obligée de plisser les yeux. Je n’y voyais strictement rien. Heureusement, l’anatide était agile – et surtout, les tireurs en face se débrouillaient comme des manches. Ran tira une nouvelle fois, créant une deuxième ouverture dans la porte. Manque de pot, elle ne rejoignait pas la première.

« Au prochain coup, ça devrait être bon, m’annonça-t-elle. Essaye de voir si tu peux te débarasser d’eux. Tant qu’on sera obligées d’éviter leurs tirs, je ne pourrai pas viser correctement. »

Facile à dire, ça. Mais légitime. Il était temps que je leur montre de quel bois je me chauffais. Je fouillai dans la poche de mon manteau pour en sortir la petite surprise que je leur réservais : une grenade de chloroforme concentré. Ils allaient déguster. Je poussai notre monture en avant, qui fonça en cancanant ce que j’interprétais comme des cris de guerre. Lui aussi voulait en découdre – petit, certes, mais teigneux, l’oiseau. Il nous porta à la hauteur du wagon et je balançai la sauce.

Je crus pendant un petit instant que je m’étais loupée. La grenade rebondit sur le bord d’un des trous et nous revint en pleine poire. Mais c’était sans compter sur notre merveilleuse bestiole guerrière qui la renvoya vers le train d’un coup de boule rageur. Cette fois-ci, elle s’engouffra sans problème à travers la porte et explosa aussi sec – c’était moins une. Les tirs ennemis cessèrent rapidement. Ran profita de ce répit pour défoncer définitevement la porte.

« A toi de jouer, maintenant ! »

J’acquiesçai en lui tendant les rênes de l’anatide puis me projetai dans le train. Les vapeurs de chloroforme s’était déjà dispersée, mais elles avaient eu le temps d’étaler les deux hommes qui se trouvaient là. Je m’agenouillai près d’eux pour vérifier qu’ils n’étaient pas morts – nous sommes des voleurs, après tout, pas des meurtriers – tout en examinant les lieux. Le trésor que nous cherchions était facile à reconnaître : il se trouvait dans un coffre fort de la même trempe que la porte.

« Ted, je suis à l’intérieur. Ça donne quoi dehors ?

– On vous attend dans la forêt pour réceptionner… »

Sans réfléchir, je me jetai par terre. Un sifflement familier venait de retentir ; une demi-seconde plus tard, le métal au-dessus de ma tête grésillait piteusement. Le troisième garde était encore debout ! Et armé qui plus est. J’avais trente secondes pour m’en débarasser, sinon j’étais cuite – littéralement.

L’homme se retrancha derrière sa couverture, des caisses en bois qui l’avaient masqué à ma vue quand j’étais rentrée. Je faillis me jeter sur lui, mais ç’aurait été du suicide. Il était vêtu du même nano-tissu que les autres et je n’avais aucune chance de l’atteindre au visage. Je n’étais pas une combattante, et lui devait être sur ses gardes. Il y avait un miroir juste à côté, caché sous un drap ; je pouvais l’utiliser pour lui renvoyer ses tirs et… Non, c’était du plasma, pas un laser, ça ne fonctionnerait pas du tout. Je le vis jeter un regard par dessus ses caisses pour vérifier où j’étais. Son arme devait être à moitié chargée, maintenant. Allez, Lira, encore quinze secondes, c’est pas le moment de flancher…

Il ne restait qu’une seule chose à faire : être plus rapide que lui. Je récupérai le pistolet d’un des types endormis et le pointai sur les caisses, mais ne put me résoudre à tirer. Je n’avais jamais tué personne, et je n’avais pas envie de commencer maintenant. Puis j’eus une idée. Il ne me restait pas beaucoup de temps : je levai un peu le canon et tirai dans le plafond au niveau des caisses. Un trou béant s’y forma. J’entendis remuer mon adversaire, mais il ne se douta de rien. Je me jetai sur l’autre corps, récupérai l’arme et fit la même chose un peu plus loin. Dans le même temps, je criai dans mon micro :

« Ran ! File-moi ton flingue ! »

Je venais à peine de faire feu que le pistolet de Ran pénétra dans le train. Je l’attrapai au vol et tirai mon troisième coup. L’homme se relva à ce moment-là, prêt à me désintégrer. Pendant un instant, j’eus peur pour ma vie. Mais j’avais visé juste : le dernier trou rejoignis les deux autres, formant un cercle de vide autour d’une plaque d’acier désormais sans attache, qui s’effondra lourdement sur la trogne de mon adversaire. Celui-ci vacilla un instant, mais il allait reprendre contenance. Sans réfléchir, je me précipitai sur lui et balançai mon poing dans sa figure de toutes mes forces. C’était une sensation très bizarre, pas franchement agréable. Je sentis quelque chose craquer et me rendit compte avec dégoût que je lui avais probablement bousillé le nez. Il s’étala sur le sol comme une marionette sans fil, lâchant son arme dans un cri de douleur. Je la ramassai prestemment, tirai sur le coffre et ramassai les sacs de toiles qui se trouvaient à l’intérieur. Puis je m’éjectai d’un bond de ce maudit train. Je me serais salement cognée la tête contre le monorail si l’anatide qui courait toujours ne m’avait pas chopée par le col dans son grand bec plat. Je le remerciai d’une gratouille dans le cou, un grand sourire aux lèvres.

Les minutes suivantes furent remplies de cris de joie et d’entre-congratulations dans mes oreillettes. Peu à peu, les autres membres du groupe nous rejoignirent, incrédules et heureux d’avoir finalement réussi notre casse. Ted arriva en dernier.

« Alors, ça donne quoi ? » demanda-t-il en désignant un sac.

Excitée comme une puce, je l’ouvris et regardai à l’intérieur.

Puis je le fermai et le rouvris. Le contenu n’avait pas changé.

« Hé ben, t’as perdu ta langue, Lira ?

– C’est… Ted, c’est… »

Il me considéra d’un air intrigué puis il jeta un œil. Il fronça les sourcils, saisit le sac et le renversa. Il fit de même avec les autres et contempla le butin d’un air sombre.

« Tout ça pour ça… » soupira-t-il.

Les autres se rassemblèrent autour de nous et se lamentèrent. Du chocolat. Une montagne de chocolat. On venait de risquer nos vies, d’attaquer des agents entraînés et sur-équipés, de saboter tout un train pour du chocolat. Avouez qu’il y a de quoi être un peu dépitée.

« Au moins, dit Ran sans se laisser démonter, on a de quoi manger pour quelques jours. »

Cette dernière réplique me donna très fort envie de fondre en larme. Alors je pris une plaque de chocolat et mordis dedans.

Quitte à piller des anti-dépresseurs, autant en profiter.

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