Ne pars pas sans moi !

« Non, stop, ça suffit ! Calme-toi, maudite carpette ! »

Le Grand Tapis Rouge de Ligurie, qui habillait présentement les escaliers du célèbre hôtel Bristol Palace à Gênes, ne prêta aucune attention aux chuchotements paniqués du groom. Il s’amusait à faire dégringoler les valises des clients tout en bas des marches, puis à les faire remonter juste avant que le pauvre domestique ne parvienne enfin à mettre la main dessus. Essoufflé après tant d’aller-retours, le garçon finit par mettre un terme à ce petit jeu en plongeant sur les bagages alors qu’ils entamaient leur énième descente.

« Stupide tapis mal élevé, je vais t’apprendre à…

— Hum hum. »

Le groom se tut, soudain nez à nez avec un mocassin qui battait le sol d’un rythme mesuré mais néanmoins exaspéré. Levant la tête, il croisa le regard  du client dont il s’occupait et qui n’appréciait aucunement de voir ses affaires ainsi maltraité.

« Tout va bien, jeune homme ? » demanda-t-il d’un ton dont la politesse n’avait d’égale que la froideur. Le groom s’empressa de se relever et d’épousseter son uniforme.

« Tout va bien monsieur. Ces escaliers peuvent se montrer farceurs. Veuillez me suivre je vous prie, je vais vous conduire à votre suite. »

Il tendit la main vers les valises qui se tenaient enfin tranquilles, mais le client fut plus rapide.

« Si cela ne vous ennuie pas, jeune homme, je crois que je préfère encore me débrouiller seul ce soir.

— Mais monsieur, ce n’est pas…

— J’insiste, mon garçon. Mes pauvres malles ont subi bien assez de misères pour ce soir. Croyez bien que j’évoquerai vos problèmes d’escaliers et de… Comme avez-vous dit ? « Stupide tapis mal élevé » ?… À votre supérieur. Bonsoir. »

Les bras ballants, le groom ne put que regarder son client s’éloigner d’un air dignement outré. Si le vieux Marcello, le Chef Concierge, apprenait cette histoire, il pourrait faire une croix sur sa paye et dire adieu à ses congés du mois prochain. Pas de voyage à Florence, et surtout, pas de retrouvailles avec Ennio, dont la jovialité manquait tant à sa vie… bon, et peut-être à son lit, aussi.

À la place, il serait probablement condamné à récurer les latrines… ou pire encore, à lessiver ce satané tapis.

« Tout ça c’est ta faute, » marmonna-il d’un ton rageur quand le client se fut suffisamment éloigné. « Depuis que je suis là, tout ce que tu m’as apporté, ce sont des ennuis. Si ça ne tenait qu’à moi, je t’aurais déjà expédié à Paris, où je n’aurais plus à subir tes stupides blagues, ou… ou même à la déchetterie pour ce que ça m’importe ! »

Et pour faire bonne mesure, il tapa du pied un bon coup sur le tapis de velours.

Cette fois, c’en était trop. Le Grand Tapis Rouge de Ligurie remua, s’ébroua et enfin se leva. Il se redressa de toute sa longueur, se décollant des marches qu’il parait depuis maintenant plus d’un siècle. Le groom perdit l’équilibre et se retrouva de nouveau par terre, les fesses collées à la pierre froide du bâtiment.  

Le Grand Tapis Rouge de Ligurie n’en avait cure. Nul ne l’avait jamais traité de la sorte – lui, l’un des vingt dragons qui veillaient sur l’Italie depuis des temps immémoriaux ! Il méritait le respect, sinon la déférence, de la part des humains.

Vraiment, quelle insulte.

Oh, la déchetterie, passait encore. Le coup de pied n’était rien lui non plus, il l’avait à peine senti.

Mais Paris ? Paris ? Cette ville de snobinards, plus grise que l’Atlantique et plus malodorante que les égouts de Venise ? Pas question qu’il soit comparé à ce trou à rat et encore moins au dragon miteux qui le gardait. Un pauvre vieux résidus de marécage qui méritait à peine son titre. Non, décidément, il était plus que temps que le Grand Tapis Rouge de Ligurie reprenne son envol.

Il s’apprêtait à décoller lorsqu’il remarqua le pauvre garçon au regard mouillé qui l’observait d’un air implorant sur les marches de l’hôtel.

« Tu… tu vas partir ? À cause de ce que j’ai dit ? Je suis désolé, sincèrement désolé. Je n’en pensais pas un seul mot, je suis juste… tellement sur les nerfs ! Ma paye, mes congés, Ennio… »

De grosses larmes roulèrent sur ses joues, mais il n’hésita qu’un instant avant de prononcer les mots suivants.

« Emmène-moi avec toi, je t’en prie. Je n’ai plus rien à faire ici. Qui sait, sur le chemin, je trouverai peut-être un moyen de me faire pardonner, tu ne crois pas ? »

Ému par les larmes de ce petit bout d’homme, le Grand Tapis Rouge de Ligurie revint quelque peu sur sa décision. Il était vrai qu’il n’avait pas été très tendre avec le pauvre groom, qui subissait sans protester – ou presque – ses méchantes farces depuis le début. Mais c’était plus fort que lui, le Grand Tapis Rouge de Ligurie ne pouvait s’empêcher de tourmenter cette proie facile aux réactions toujours très hautes en couleurs.

Il rechignait à l’admettre, mais il avait peut-être une part de responsabilité dans cette histoire. Bon.

Il abaissa ce qui lui servait de tête au niveau du domestique pour lui permettre de grimper sur son dos. Celui-ci ne se fit pas prier : rares étaient ceux qui s’étaient vus accorder une telle faveur, et il le savait très bien.

« Merci, merci beaucoup ! Oh, quand je raconterai ça à Ennio… il ne me croira jamais ! »

Amusé par l’enthousiasme de son nouveau passager, le Grand Tapis Rouge de Ligurie se cambra et, sans prévenir, fila à toute vitesse à travers le Bristol pour rejoindre la sortie, perturbant tout le personnel de l’hôtel ainsi que quelques dignitaires au passage. L’ex-groom s’accrochait de toute ses forces pour ne pas s’envoler, mais il riait d’une joie si pure et bienheureuse qu’il semblait retombé en enfance.

Tu n’es pas au bout de tes surprises, petit groom, se dit le Grand Tapis Rouge de Ligurie. Dès qu’il eut franchi la porte du Bristol, il s’envola à pic jusqu’à pouvoir embrasser tout Gênes et au-delà d’un seul regard. Le paysage était à couper le souffle : le dragon le survola un petit moment pour que le jeune humain puisse en profiter.

Puis, tandis que le jour déclinait, il s’éloigna en direction de la Toscane. Il ne restait plus qu’à trouver vers quelle aventure guider son passager. Le voyage promettait d’être amusant, et le Grand Tapis Rouge de Ligurie s’en réjouissait d’avance.