Super-vilain cherche larbin

Il y avait cette annonce dans le Père Noël Déchaîné. Super-vilain cherche larbin. Concise, efficace, comme on en voyait plus. Pourtant, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille – qui passerait une annonce dans ce vieux canard ? Mais bon, j’étais au chômage depuis quelques mois – mon dernier patron avait fini, littéralement, en chair à pâté. L’avantage, c’était qu’après ça, le chien avait pu manger à sa faim pendant une semaine. L’inconvénient, c’était que ces jours-ci, on ne recrutait plus tellement les hommes de main. Ça allait plus vite et c’était plus efficace de construire un robot. Ou quinze mille.

Enfin bref, toujours était-il que j’en avais marre de passer mes journées sur internet à ne rien faire, et reprendre le boulot me tentait pas mal – d’autant que je commençais à rouiller un peu. Alors, je décrochai le téléphone et je composai le numéro indiqué. Après un rapide entretien, on me donna une adresse et un nom. 45 rue des Festivités à Luc-sur-mer, un certain Léon. Je pris mes affaires, laissai l’appartement au chien et partis. J’étais plutôt confiant. C’était une bonne voix de savant fou qui m’avait répondu, le genre tellement enrouée par les produits chimiques qu’elle en deviendrait monocorde si son propriétaire ne passait pas son temps à alterner cris, chuchotements et rires diaboliques. Du traditionnel. J’aimais ça, les traditions.

Tout commença à déraper quand j’arrivai à Luc-sur-mer. Ce n’était pas tant la plaque de verglas soigneusement positionnée à l’entrée de la ville pour faire partir ma voiture dans le décor qui me gênait. C’était même plutôt le genre de détail que j’appréciais – la capacité d’un bon méchant à accueillir comme il se doit les étrangers dans sa ville. J’étais même agréablement impressionné par la présence de neige et de glace sur toute la ville en plein milieu du mois d’août. Non, ce qui me refroidit d’emblée, c’était les habitants. Alors que je sortais tant bien que mal de ma vieille Titine (qu’elle repose en paix), l’un d’eux s’approcha pour m’aider. Je le pris d’abord pour un enfant. Il faisait dans les un mètres vingt, portait un chapeau rouge pointu du plus grand ridicule, et était habillé tout en vert. C’était pourtant d’une voix de baryton qu’il m’annonça :

« Bienvenue parmi nous, mon frère ! Que la paix règne sur ton cœur ! »

Or, s’il y a bien deux choses que je déteste sur cette terre, ce sont d’une part les messages d’amour universel, et d’autre part, ces affreuses petites bestioles collantes et affectueuses que l’on appelle lutins – et dont mon bienfaiteur affichait malheureusement toutes les caractéristiques.

Après l’avoir expédié au loin d’un coup de pied bien senti, je me retournai pour demander mon chemin. Tout le monde me dévisageait. Ou plutôt, tout le monde, du haut de son mètre vingt, levait vers moi des yeux emplis d’inquiétude. On me lança des « ça va ? », des « vous avez mal quelque part ? » et autres « je peux faire quelque chose pour vous ? » tous plus écœurants les uns que les autres.

Avouez-le, vous auriez réagi violemment, vous aussi. Et puis, j’avais besoin de m’échauffer un peu.

Je m’accordai donc quelques minutes pour tous les massacrer – il y en avait quand même une bonne demi-douzaine et ils couraient vite – avant de me diriger vers la rue des Festivités (l’une de mes victimes m’avait gentiment craché le chemin avec l’une de ses dents). Une deuxième surprise m’attendait affalée devant la porte du numéro 45 : un renne. Ou plutôt, un gros chien à l’air triste, auquel un monstre avait fixé des bois sur la tête et un nez de clown sur la truffe. Il m’accueillit d’un « wouf » plutôt blasé et s’écarta du seuil avec lourdeur tandis que je pressai la sonnette.

J’étais en colère à présent. Le verglas, c’était rigolo. Les lutins, c’était casse-pied. Mais quelqu’un qui s’attaque à un chien n’est digne que de leur servir de pâté – et mon ancien patron l’avait appris à ses dépends. Je pensai au mien, qui devait roupiller devant un radiateur brûlant, quand on vint enfin m’ouvrir la porte, et j’eus mon troisième choc de la matinée.

C’était une barbe. Une grosse barbe blanche. Oh, il y avait sans doute un visage dessous, mais je n’en voyais que le nez qui dépassait et les petits yeux noirs et brillants de méchanceté. Ce qui n’était pas enfoui sous les poils était caché par un gros bonnet bleu à pompon noir. D’ailleurs, il portait aussi un manteau bleu et noir en laine trop grand pour lui – c’était un manteau taillé pour les grosses bedaines et porté par un anorexique. Je sus d’emblée à qui j’avais à faire. C’était un mythe dans le milieu. La terreur des enfants, le dévoreur de rennes, le côté obscur du père Noël.

Le Parrain Léon.

Il me fit entrer avec un « Ho ho ho » de circonstance, m’installa dans son bureau et me servit une tasse de thé. Pendant ce temps, j’imaginais les mille plans horribles auxquels il me destinait. Kidnapper des gosses, leur révéler que le père Noël n’existait pas, échanger leurs jouets contre de vraies armes… J’étais perdu dans les plus affreux et les plus merveilleux carnages quand il s’assit enfin en face de moi.

« Ho ho ho, vous aimez le chocolat ? »

Il me tendait un bol rempli de crottes en chocolat. Pris au dépourvu par la question, je me servis sans répondre.

« Parfait. Servez-vous, ho ho ho, servez-vous pendant que je vous explique mon plan. Il est très simple en fait. D’ici l’hiver, je compte remplacer tous les calendriers de l’avent du monde par des robots de ma création. »

Encore des robots. Je pris sur moi et ne dis rien, attendant la suite en mangeant du chocolat.

« Ils fabriqueront eux-même leur chocolat. Un chocolat délicieux, comme vous le constatez sans doute, ho ho ho. »

Je ne lui trouvais rien de spécial, mais me sentis néanmoins obligé d’acquiescer.

« Un chocolat aux particularités étonnantes. Mais il y a un problème. La construction de mes robots nécessitent quelques… manipulations. »

Je commençais à me sentir un peu bizarre.

« Un genre de sacrifice. Ho ho ho, mes pauvres petites créations ne supportent pas les êtres humains, alors j’ai été obligé de travailler un peu vos confrères. »

Oh non…

« Vous les avais déjà rencontrés je crois ? Ils sont un peu plus petit, maintenant, mais on en voit partout en ville. »

Je tentai de me lever, il fallait que je parte avant que ça dégénère pour moi. Le Parrain Léon dût s’en rendre compte, car il planta ses yeux dans les miens. Des petits yeux vicieux et méchants.

« Ho ho ho, restez donc assis, je n’ai pas encore fini. »

Je me rassis violemment. Pire – quelque part au fond de moi, je voulais me rasseoir.

« Vous vous demandez forcément quel est mon but. C’est bien simple, je voudrais qu’au jour de Noël, tous les enfants du monde m’apportent leurs cadeaux. Ils ressentiront alors enfin ce que j’ai dû endurer toute ma jeunesse, alors que mes parents me forçaient à donner mes jouets aux orphelins du village. Ho ho ho ! Et le plus beau, c’est qu’ils le feront de leur plein gré. »

Je me sentais soudain très, très mal à l’aise.

« Car voyez-vous, il y a quelque chose d’amusant que je ne vous ai pas dit à propos de ces chocolats. J’y ai mélangé un produit spécial qui, je vous épargne les détails compliqués, soumet quiconque en mange à ma volonté ! Ingénieux, n’est ce pas ? Et je n’ai que trois petits mots à prononcer pour que chacun obéisse à mes ordres. »

De ce chocolat, j’en ai mangé… L’infâme pourriture. Je pensai vaguement à mon chien, me demandant si je le reverrais un jour.

« Ah mais je vois que l’heure tourne ! Allons, suivez-moi. Votre changement va prendre un certain temps, et il faudra vous trouvez une nouvelle tenue plus adaptée. Il me reste encore quelques chapeaux rouges. Venez ! »

Et comme je ne bougeais pas, il ajouta :

« Ho. Ho. Ho. »

Je me levai.

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