Un souvenir

Quelque chose traînait par terre. Un souvenir. Je le ramassai pour plonger dedans et me laissai choir dans le brouillard du passé.

Les brumes s’écartèrent bientôt devant mes yeux pour laisser place à une vision pittoresque. Je me trouvais dans un jardin de campagne bien entretenu, malgré quelques buissons d’épineux qui poussaient ici et là. Tout autour, je distinguais la forêt qui l’encerclait comme à regret, désireuse sans doute de réinvestir ce territoire vierge qui était le sien. Les brumes voguaient là, désormais à la lisière des bois qui constituaient aussi les frontières du souvenir.

Le jardin était presque vide et la pelouse tondue à ras, sans fleur et sans ornement. Seule une brouette gisant non loin, vide, heurtait le regard dans cette morne clairière. Le soleil du soir tombait dru, chaud mais plaisant, couvrant de mordoré les maigres brins d’herbe qui affleuraient. Le vent était doux, frais, encore agréable bien qu’il annonçât une nuit trop fraîche. Il était porteur des promesses du printemps, mais il sentait un peu la neige.

« A table ! »

La voix venait d’un côté du jardin que la forêt n’avait pas colonisé mais dont les détails m’étaient cachés par la brume. En plissant les yeux, je distinguais la forme sombre de ce qui devait être la maison, et dressée devant, une silhouette floue qui m’apparaissait à contre-jour. Ce n’était pas logique par rapport à la lumière du soleil, qui se trouvait dans mon dos, mais j’avais appris à respecter les limites d’un souvenir. Il se protégeait comme il le pouvait de ses données manquantes, la brume n’étant pas toujours suffisante ; et si je tentais de percer son mystère, il se refermerait sur lui-même, incapable de résoudre la requête que je lui soumettrais. Il valait mieux le brosser dans le sens du poil.

Un mouvement agita le cadre : c’était un petit garçon qui traversait le jardin en courant pour rejoindre la silhouette qui l’appelait. La course et le cri auraient pu briser la sérénité des lieux, mais au contraire, ils la renforçaient. Ils donnaient au jardin la vie qui lui faisait cruellement défaut quelques instants plus tôt, effaçant son atmosphère malaisante pour lui conférer une chaleur protectrice. C’était désormais le cocon parfait pour accueillir les jeux, les habitudes et l’ennui d’une vie paisible.

Le garçon s’arrêta à quelques pas de la silhouette, sans doute sa mère, ou son père, ou peut-être un frère ou une sœur, à moins que ce ne fût un oncle ou une grand-mère. L’image vacilla ; je cessai aussitôt mes interrogations.

« Qu’est-ce qu’on mange ? fit l’enfant.

– Une tourte aux limaces, une salade de doigts de bébés et en dessert, un gâteau d’yeux au chèvrefeuille.

– Arrête ! Tu te moques encore ! »

Il y eut un rire et les deux firent semblant de se chamailler. Puis le garçon s’arrêta brusquement, se retourna vers moi et demanda :

« Et lui, il peut manger avec nous ? »

Je réprimai un frisson. La silhouette indistincte sembla relever la tête.

« De qui tu parles, mon chéri ? Il n’y a personne par-là.

– Mais si ! Tu ne le vois pas ? Avec ses grandes cornes et ses trous dans le ventre, je suis sûr qu’il a très faim. »

Il pointa le doigt sur moi.

Son souvenir m’éjecta.

Je rejetai au loin l’objet dans lequel il était contenu comme s’il m’avait brûlé les mains. Une corde. C’était une simple corde et il n’y avait aucune raison pour qu’elle me fît du mal. La douleur était dans ma tête.

Je repris conscience dans le présent. Mon présent. Autour de moi, la forêt avait repris ses droits depuis longtemps, très longtemps, à tel point que la nature même des arbres avait commencé à changer par rapport à cette époque lointaine. Je fis quelques pas pour aller m’affaler sur une souche ancienne et reprendre mes esprits pendant que mes appareils enregistraient le souvenir. Ils allaient l’envoyer d’ici peu à la base de donnée et je n’aurai plus à m’en occuper.

Après un moment de réflexion, je contactai mon agent de liaison resté sur le vaisseau orbital.

« Tweg, est-ce que tu t’es déjà demandé si ce sont vraiment des souvenirs que nous collectons ?

– Pourquoi ? grésilla-t-il dans mon oreille.

– Je crois… J’ai l’impression que ce gamin… Il m’a vu, Tweg. Il a pointé le doigt droit sur moi et il a parlé de mes cornes. Et si ce n’étaient pas de simples souvenirs, mais des fragments concrets du passé, sur lesquels nous aurions une influence ?

– Tu te poses trop de questions, Duilaï. Il y avait sans doute un cerf ou un élan derrière toi et tu ne l’as pas vu, c’est tout. » Il y avait une pointe de réticence dans sa voix, comme s’il refusait d’aborder le sujet avec moi. « Remet-toi en route. Il reste du travail. Le chef veut qu’on ait fini de répertorier l’histoire de cette planète avant la fin du prochain cycle. »

Je soupirai sans répondre. Je ne savais pas si j’espérais qu’il eût raison ou non. Les implications d’une telle réflexion étaient trop importantes pour un petit archéologue comme moi ; je m’efforçai de la chasser de son esprit et me relevai péniblement pour reprendre me tâche. Tweg avait raison : le travail ne se ferait pas tout seul.

Mais quelque part, tout au fond de moi, je regrettais de n’avoir pu goûter à ce repas qu’un enfant terrien avait voulu m’offrir.