Blanchette

Durant ma longue existence qui frôle l’éternité comme une plume frôle le papier – c’est à dire, de très près – j’ai été appelé par beaucoup de gens. Et quand je dis « gens » je le pense au sens large. Il y a eu des êtres humains, bien sûr, une pléthore même : depuis l’aube de leur ère et jusqu’à leur dernier soupir ils invoqueront mon nom pour maudire leur prochain, assouvir leurs désirs les plus noirs et commettre les pires forfaits. Il y a eu des singes et des fourmis, des loups et des oiseaux, des créatures des profondeurs qui n’ont jamais vu la lumière du soleil. Il y a eu des chats – mais les chats n’appellent pas, ils exigent, et lorsqu’ils exigent on obéit. Il y a eu des êtres étranges sur de lointaines planètes, et d’autres dans un lointain passé. Parmi toutes les espèces vivantes de l’univers – et même certaines qui ne l’étaient pas – aucune n’a manqué de chercher mes faveurs.

Aucune, ou presque. Aujourd’hui, pour la première fois, je me tiens face à une chèvre.

Elle me regarde d’un air las, presque blasé. Ses pupilles horizontales ne laissent rien transparaître de ses émotions. Si elle est impressionnée de me voir en chair et en os devant elle, elle qui vient de m’appeler de ses vœux les plus chers au fond de son petit cœur mortel, elle n’en montre rien du tout.

C’est déstabilisant. D’habitude, les implorants ont la décence d’afficher une expression de terreur absolue, ou à tout le moins, de dégoût profond…

« Je suis venu à toi à ta demande. Parle maintenant et je réaliserai tous tes désirs pour un prix dérisoire – ton âme, et rien que ton âme… »

Je laisse ma voix mourir à petit feu. Elle n’a rien de son punch habituel. Où est passé mon timbre sépulcral ? Mes intonations d’outre-tombe ? Mon phrasé démoniaque ? Perdus dans les bêlements piteux de mon apparence caprine, voilà où ils sont. Une chèvre, ça manque vraiment de dignité. Enfin, il y a des jours avec et des jours sans – et aujourd’hui, c’est moi qui dois faire avec ce que j’ai.

C’est une mauvaise habitude que j’ai prise depuis si longtemps que j’en ai oublié les origines : lorsque je fais la grâce à quelqu’un d’apparaître devant ses yeux ébahis, je le fais sous une apparence qui lui est familière. Si je me montrais sous ma véritable forme, la pauvre créature n’aurait pas le temps de signer mon contrat avant de mourir et moi, je resterais sans âme à soumettre à ma volonté. Alors je fais un petit effort et je prends les traits d’un membre de son espèce. Un membre horrible, déformé, décharné, défraîchi – j’ai une réputation à tenir après tout – mais néanmoins reconnaissable. 

En d’autres terme : ce soir, je suis un bouc. Je pue et je bêle.

La chèvre ne répond rien à mon petit discours. Elle se contente de m’observer en mâchouillant une touffe d’herbe comme si j’étais le dernier des cailloux. Peut-être qu’elle n’a pas entendu ?

« Parle maintenant, je répète un peu plus fort, et je réaliserai… » Non, ce n’est pas ça. Elle m’entend très bien, la sale vieille bique, je vois ses oreilles remuer comme pour chasser une mouche.

« Blancheeeeette, où es-tuuuuuu ? Viens là ma petite ! On va rentrer et je vais te donner du bon fourrage. Allez ! Viens là ! »

Ça, c’est une voix d’humain. Il est assez loin, mais je vois qu’il fait réagir ma petite chèvre. Elle tourne la tête vers lui un moment, puis pose à nouveau les yeux sur moi sans se départir de son flegme. Malgré tout, je ne me laisse pas tromper par son air désabusé.

« Tu veux t’enfuir, hein ? Il sonne comme un humain qui essaye de t’amadouer pour te faire la peau. Qu’est-ce que tu lui as fait ? »

Pour la première fois depuis le début de la soirée, je jette un œil aux alentours.

Force m’est de reconnaître l’œuvre d’un génie lorsque je la vois.

Je me trouve au centre d’un pré à l’herbe rase, probablement tondu tout l’été durant par Blanchette ici présente. Rien d’anormal jusque-là, si ce n’est la couleur de l’herbe – rougeâtre. Je suis à peu près sûr de distinguer une main humaine un peu plus loin dans le pré, mais impossible de trouver le reste du corps.

Plus loin, à l’extérieur de la clôture défoncée, j’aperçois une maison, ou plutôt les restes calcinés d’une maison dont le seul mur qui a survécu ne doit de tenir debout qu’au tracteur contre lequel il est appuyé.

Tracteur qui, au demeurant, ne pourra sans doute plus jamais rouler vu l’état de ses roues. Et de sa carrosserie. Et de son réservoir à essence.

« C’est toi qui… » je commence à demander, sans finir ma question. Blanchette lève les yeux au ciel. « Je vois. Tu as causé ton carnage et tu veux que je t’aide à t’enfuir pour ne pas en subir les conséquences. Classique. Ce n’est pas un problème. Il suffit que tu signes ici et tu disparaitras en moins de temps qu’il n’en faut pour claquer des d… des sabots. »

Dans un nuage de fumée apparaît devant nous un parchemin. Dès qu’elle aura posé la patte sur ce contrat, son âme sera enfin mienne ! Et alors je pourrai…  

Blanchette détourne le regard et fait mine de ne plus s’intéresser à moi. Je m’apprête à m’agacer, décide que cela ne servirait à rien vu le caractère borné de cette maudite chèvre et reporte mon attention sur l’objet qu’elle fixe aussi attentivement. Il s’agit d’un petit nain de jardin qui verse de l’eau dans un seau en bois miniature. Très mignon.

« Oh, j’ai compris. C’est retors, j’aime bien. »

Je commence à comprendre pourquoi je n’ai jamais été appelé par une chèvre auparavant. Elles n’ont pas besoin de moi : elles ont déjà tout ce qu’il faut dans la caboche pour répandre le chaos sans avoir à compter sur mon pouvoir tout-puissant.

« Le temps de modifier le contrat… et voilà ! À la signature, ton vœu sera exaucé : tu deviendras une fontaine de pierre et tu pourras narguer pour l’éternité ton ancien maître. À ta mort, ton âme rejoindra mon domaine et subira mon joug pour les siècles des siècles. À ta mort… »

Mon cerveau tilte, mais trop tard : vive comme l’éclair, la chèvre appose sa marque sur le parchemin. Je n’ai pas le temps de la stopper il est trop tard pour annuler le contrat. Le briser maintenant reviendrait à briser tous les contrats que j’ai passé depuis le début des temps et toutes les âmes damnées que j’ai amassées jusqu’à ce jour s’enfuiraient sans demander leur reste.

Mortifié, je regarde la chèvre se transformer petit à petit en fontaine de pierre, son regard blasé fixé sur moi comme pour se moquer. Je peux presque l’entendre rire dans son souffle rauque tandis qu’elle se redresse sur ses pattes arrières et que se déploient dans son dos deux ailes de gargouilles. Bientôt, l’immobilité la gagne et un mince filet rougeâtre se met à sourdre de ses babines. Ce sont les eaux de l’Achéron, le fleuve infernal et le nouveau poison dont Blanchette abreuvera le monde.

Pour l’éternité. Car la pierre ne meurt jamais. 

Je me suis fait flouer ; je n’aurai jamais mon âme.

Finalement, il y avait peut-être une bonne raison pour laquelle je n’ai jamais fait affaire avec une chèvre…