Le terrier

Renard goba le dernier champignon et se lécha les babines. Il se sentait un peu coupable d’avoir tout mangé, mais il avait faim, très très faim. Il n’avait rien trouvé à se mettre sous la dent de toute la journée. Les petits animaux se cachaient et les autres… Bah, ce n’était même pas la peine d’y penser. Ils avaient de grands museaux garnis de crocs aiguisés et pleins de bave, ou de grands yeux méchants qui brillaient dans le noir. Parfois c’étaient juste des grandes oreilles dressées vers vous, mais ça suffisait à dissuader Renard. Il n’aimait pas les bestioles plus grosses que lui. Ou qu’un mulot. A vrai dire, Renard n’aimait pas grand chose, parce qu’il avait peur de tout. Donc il se cachait partout, tout le temps, et ma foi, il ne mangeait pas souvent.

Alors quand il avait trouvé ces champignons, quelle aubaine ! avait-il pensé. Il les avait engloutis d’un coup de langue pointue, les faisant disparaître dans le gouffre infini de son estomac. Mais quand même, ce n’était pas très bien. Il n’était pas le seul à devoir manger. Il vérifia du bout du museau s’il ne restait pas un morceau de chapeau caché quelque part sous l’humus, mais il ne trouva pas la moindre miette. La queue basse, tout penaud, il s’en alla en pensant à Renarde. Elle chassait elle aussi de son côté, sans doute avec plus de succès que lui d’ailleurs. Il était presque sûr qu’elle lui laisserait quelques morceaux, elle ; en fait il était même certain qu’elle ne toucherait à rien. Elle attendrait son retour, comme toujours, la proie devant les pattes pour qu’ils la partagent ensemble. La prochaine fois, se promit Renard, il ramènerait quelque chose lui aussi.

Il avançait à pas lents entre les arbres crochus et les buissons griffus, broyant de noires pensées, quand un bruit le fit sursauter. Comme un genre de chuintement sec, le son que ferait un serpent en se laissant tomber d’une branche. Renard scruta les environs, tremblant comme une feuille. Il avait horreur des serpents. Ils avaient une manière de vous avaler tout rond, sans mâcher, qui faisait froid dans le dos. Et vous ne pouviez même pas vous échapper. Si vous tentiez de vous débattre, il vous mordait tout simplement. Le venin de serpent, ça rendait malade comme un chien. Renard l’avait vu agir une fois sur un sanglier qui cherchait à s’enfuir. Au bout de quelques pas, le sanglier s’était effondré. Il ne pouvait déjà plus bouger. Le serpent n’avait eu qu’à l’avaler patiemment – après tout, il avait tout son temps, lui.

Renard avait beau jeter des coups d’œil partout, farfouiller avec angoisse dans les buissons et lever la truffe pour vérifier les branches des arbres, il n’y avait rien aux alentours qui ressemblait à un serpent. Du moins à première vue. Parce qu’en regardant bien, cette brindille, là, elle commençait à bouger, non ? Et puis il y en avait une autre un peu plus loin, qui remuait légèrement elle aussi. Et cette feuille, toute petite innocente, elle se tournait au passage de Renard, comme si elle le suivait des yeux. Il s’en serait rogné la patte. Les chuintements continuaient, s’épaississaient, emplissaient l’air comme le chant des loups quand la meute fond sur vous. Le sol se peuplait de créatures hideuses et rampantes qui convergeaient en sifflant vers un Renard paralysé par l’effroi. Même la sente étroite qu’il suivait jusque-là commençait à se tordre. Elle prit un instant la forme d’un chapeau de bolet, aux coins relevés en un sourire narquois, avant d’aller sinuer plus loin. Elle se fraya un chemin à travers les arbres et disparut dans les tréfonds de la forêt comme une grosse larve dodue, laissant Renard seul au milieu des vers. Il était fait comme un rat.

Renard perdit tout espoir de s’en sortir. Il s’affala dans la boue, les yeux fermés, les pattes sur le museau, quand une odeur vint titiller sa truffe. Ça ne sentait pas la forêt, ça sentait le vent. Comme quand il s’amusait à courir dans les plaines et les collines. Sauf qu’il se trouvait au milieu des bois. Il était curieux. Terrifié. Curieux. Il souleva une paupière et jeta un coup d’œil épouvanté dans la direction du vent. Devant lui se tenait un gros chêne, immense, dont les racines ondulaient lentement. Elles s’écartaient avec grâce, révélant à la base du tronc une petite cavité par laquelle Renard pourrait bien se faufiler. Il n’avait plus le temps de réfléchir : les serpents étaient déjà presque sur lui. Ni une ni deux, il bondit aussi loin et aussi fort qu’il le put et plongea dans le trou. Derrière lui, les racines se rassemblèrent pour en protéger le seuil. Les ténèbres se firent et le silence tomba.

Renard souffla un bon coup. Il n’y croyait plus, mais il était enfin tiré d’affaire. Enfin, sans doute. Probablement. N’est-ce pas ? Il attendrait un petit moment, que les serpents se lassent et qu’ils s’en aillent, et puis il sortirait par, heu… par où d’ailleurs ? L’endroit était plus grand qu’il ne l’aurait pensé et il faisait trop noir pour qu’il retrouve l’entrée. Mais de toute façon, l’arbre ouvrirait de nouveau le passage quand la voie serait libre, et Renard pourrait aller rejoindre Renarde sans problème, non ? Sûrement. Il l’avait laissé rentrer. Pourquoi est-ce qu’il ne le laisserait pas ressortir ?

Alors Renard attendit patiemment assis sur son derrière que l’arbre se décide et que les racines se résorbent à nouveau. Longtemps. Peut-être cinq ou dix minutes. Une heure. Un siècle et demi. L’ambiance à l’intérieur commençait à devenir franchement oppressante. Ça sentait le moisi, le renfermé et le champignon. Il n’y avait ni son, ni lumière et même le vent qu’il avait perçu avant d’entrer avait disparu. Il ne restait que le noir pesant qui se languissait contre Renard. Ça louvoyait autour de lui, il sentait que ça l’enserrait dans un étau puissant. Renard essaya de se dégager, mais le noir était plus fort, plus sournois, ça continuait de grimper le long de ses pattes et tout autour de sa queue touffue. Pire que les serpents. Renard commença à paniquer, roulant des yeux fous à la recherche d’une échappatoire, n’importe quoi, qui pourrait briser cette emprise malsaine. Il discerna un peu plus loin une petite boule de fourrure blanche qui lui tournait le dos. Elle scintillait presque dans le noir, cette boule, tellement qu’elle faisait mal aux yeux. Renard gémit, jappa, glapit de toutes ses forces pour attirer son attention. Il était sûr que, si elle s’approchait, elle pourrait faire partir le noir, au moins le temps qu’ils se libèrent et qu’ils s’en aillent loin d’ici.

La boule blanche leva deux longues oreilles l’une après l’autre et tourna vers Renard un museau de lapin. Celui-ci rejoignit Renard de quelques bonds rapides, curieux de voir quelqu’un d’autre dans son terrier. Lapin ne s’inquiétait pas : il était à l’abri, ici. Si jamais Renard essayait de le manger, il se cacherait. Lapin savait se cacher plus vite que son ombre.

A son approche, le noir se dissolut. Il n’y avait toujours pas de lumière bien sûr, mais les tentacules de ténèbres qui recouvraient Renard se désagrégèrent face à la blancheur poilue de Lapin. Renard se dépêcha de se dépêtrer des lambeaux de noirceur qui pendaient encore à ses poils pour aller se réfugier derrière Lapin. Malheureusement, ça ne fonctionnait pas très bien. On voyait ses poils roux qui dépassaient de tous les côtés. Lapin, lui, se désintéressa complètement de ce renard trouillard et retourna vagabonder vers le fond de sa caverne. Renard ne le quitta pas d’une semelle.

Ils errèrent un moment dans les sombres galeries qui serpentaient loin sous la terre. Ils croisaient parfois quelques champignons luminescents qui agrippaient aux parois et les paraient de couleurs blanchâtres ou bleutées, parfois vert pomme, et même une fois rose saumon. A mesure qu’ils avançaient dans les profondeurs, la température baissait et les teintes de lumière se vivifiaient, comme si elles se nourrissaient de la chaleur ambiante. Cela commençait à franchement les inquiéter. Lapin ne se souvenait pas du tout de cette partie des tunnels et commençait à craindre le pire : ils étaient perdus. Les deux bougres se mirent à accélérer puis à courir franchement comme des dératés pour se sortir de ce dédale, mais plus ils avançaient, plus ils avaient l’impression de s’enfoncer dans un traquenard. Les champignons se faisaient de plus en plus présents, au point de saturer l’espace de lumière colorée. Finalement, ils débouchèrent dans une vaste salle, immense, dont les murs de pierres tranchantes étaient entièrement recouverts de champignons jusqu’au plafond. Pourtant, même ainsi, ils ne parvenaient pas à éclairer le centre de la grotte.

Renard et Lapin s’avancèrent prudemment vers la pénombre pour avoir une vue plus dégagée des alentours. Toutes ces couleurs, ça leur faisait mal aux yeux et ça brouillait les pistes, transformant les parois en trompe-l’œil arc-en-ciel. Ils avaient très peur de se retrouver dans un cul-de-sac et de ne plus savoir repartir – Renard, pour tout dire, ne distinguait même plus le chemin par lequel ils étaient arrivés. Par contre, à son grand soulagement, il en trouva un nouveau qui semblait remonter vers la surface. En témoignait la lumière du jour qui perçait à l’autre bout. Un peu ragaillardi, il fit un pas en avant pour rejoindre cette sortie miracle et s’arrêta soudain. Un frisson lui parcourut l’échine.

Il n’osa pas regarder autour de lui. Il n’avait pas envie d’affronter de nouvelles horreurs, il voulait simplement rentrer chez lui. Retrouver Renarde, partager une bonne proie et rentrer au terrier, leur terrier à eux. Ou peut-être à la réflexion qu’il dormirait dehors pendant quelques temps, c’était l’été après tout, il ne risquait pas de mourir de froid. L’important, c’était qu’en se dépêchant, il pouvait laisser derrière lui les cauchemars et retrouver une vie normale. Il lui suffisait de ne pas tourner la tête, de ne pas jeter un œil derrière lui, de foncer tout droit jusqu’à cette lueur d’espoir qui lui tendait les pattes droit devant.

Pourtant, contre toute attente et à sa plus grande surprise, il se retourna.

Il tremblait de tous ses membres, il avait peur comme jamais il n’avait ressenti la peur auparavant, et pourtant il se retourna quand même. Car derrière lui se trouvait Lapin, tout tassé et flageolant. Il était encerclé par de grands yeux, vastes et immenses comme la grotte, qui l’observaient d’un air affamé. Il y avait un grain de folie dans ces yeux, une lueur monstrueuse qui fit reculer Renard et qui fit vaciller sa volonté. Mais Renard tint bon. Lapin l’avait aidé lorsqu’il avait eu le plus terriblement besoin de quelqu’un. A présent, c’était à son tour de le sortir d’affaire.

Plus que les yeux monstrueux ce fut sa peur qu’il affronta. Elle voulait le figer sur place comme du venin de serpent mais il refusa de se laisser faire. Au lieu de ça, il écrasa ses craintes, domina ses frayeurs et saisit tous ses démons à la gorge. Il s’en servit pour se donner des ailes, de grandes et jolies ailes de courage doré. Avec elles c’était facile de s’élancer d’un coup de patte pour atteindre Lapin. C’était facile de se baisser, de le saisir délicatement dans la gueule et de relever la tête. C’était même facile de croiser les yeux des monstres, qui finalement ne lui faisaient plus si peur que ça. Oh, il était toujours angoissé, bien sûr. Mais il y avait autre chose à présent. Un peu d’excitation, son cœur qui battait très vite très fort et la certitude qu’il pouvait courir plus vite que des yeux.

C’est ce qu’il fit. Il rejoignit la sortie en un clin d’œil, si vite qu’il s’étonna qu’elle lui ait paru si lointaine auparavant. Si vite, en fait, qu’il ne vit pas la branche d’arbre un peu basse qui l’attendait quelques pas plus tard et qui l’assomma d’un grand coup sur le crâne. Le trou noir de l’inconscience l’engloutit sans même qu’il s’en rende compte.

Il se réveilla avec la sensation d’être tout mouillé du museau. Il ouvrit péniblement un œil, puis l’autre, et vit Renarde penchée sur lui qui lui léchait la joue et lui chatouillait les moustaches. Renard bondit sur elle de plaisir, lui mordilla l’oreille affectueusement et se laissa rabrouer gentiment par une Renarde faussement indignée. Puis il regarda derrière lui, chercha du regard l’entrée de l’horrible caverne qu’il venait de quitter et ne la trouva pas. Il n’y avait pas non plus de Lapin à proximité ; Renard était seul avec Renarde. Tant mieux, d’un certain côté. Au fond, tout était rentré dans l’ordre et c’était ce qui comptait, n’est-ce pas ? Alors il se releva, Renarde avec lui, et ils rentrèrent ensemble au terrier. Sur le chemin, il attrapa même une corneille bien dodue, ces choses au bec pointu qui lui faisaient si peur avant. Ils mangeraient bien en arrivant. Renard se fendit d’un petit rot satisfait.

Dans le fond de sa bouche, pendant quelques temps, persista le goût de petits champignons trouvés au cœur de la forêt, et c’était le goût du courage.

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