L’éléphant du cimetière

Ce jour-là, il y avait un éléphant au milieu du Greyfriars Kirkyard d’Édimbourg. Il se tenait tout penaud entre les tombes, à me regarder d’un air perdu en piétinant l’herbe sous ses pattes, la tête basse et la queue battante, comme s’il ne savait plus où se mettre. J’examinai les alentours sans rien trouver qui puisse expliquer sa présence. Il ne venait pas d’un cirque puisqu’il n’y en avait pas eu en ville depuis des lustres. Il ne venait sans doute pas du zoo non plus, les gens l’auraient remarqué dans les petites rues de la vieille ville. Le jardin était calme, les morts se tenaient tranquilles, personne ne les dérangeait à part moi – et mon éléphant sorti de nulle part.

Les gargouilles du cimetière étaient nos seuls témoins. Elles nous observaient avec malice, comme réjouies de nous voir empêtrés dans une situation aussi gênante. Leurs grimaces moqueuses et leurs rictus figés ne m’avaient jamais mis à l’aise, mais là, je dois avouer que je n’en menais pas large. J’entendais presque leurs ricanements lugubres à l’idée de la mauvaise blague qu’elles venaient de nous jouer à tous les deux. Traitez-moi de superstitieux si vous voulez, mais à ma place, vous en auriez sans aucun doute tiré les mêmes conclusions – d’autant plus qu’avec la bonne lumière, une dose inquiétante de solitude et un coup de main glacé du vent, n’importe quel caveau érodé et noirci par le temps fait une porte des enfers tout à fait convaincante. Qui sait quel démon aurait pu se cacher derrière cette trompe toute fripée ? Ces yeux tout mouillés ? Ces défenses toutes pointues ? Ce monstre gigantesque de plusieurs tonnes ?

Je repris ma route en haussant les épaules, tâchant de ne plus penser à toute cette histoire. Les élucubrations fantasques, ça n’a jamais été bon pour ma santé. Et puis soyons honnêtes : je n’aurais rien pu faire pour ce pauvre éléphant. Au mieux, j’aurais prévenu un constable au sortir du parc pour qu’il trouve une personne capable de s’occuper de lui. Au pire, j’aurais laissé courir. Après tout, quelqu’un d’autre finirait bien par trouver l’animal. A vrai dire, je n’avais pas encore tranché lorsqu’un bruit lourd fit trembler le sol derrière moi. L’éléphant commençait à me suivre.

« Oh, non non non, mon grand ! Ne me suis pas, tu n’es pas mon problème ! »

Il barrit avec force et me poussa en avant du bout de la trompe. Je manquai m’étaler par terre. J’ouvris la bouche, hésitai, pris mon courage à deux mains :

« Non, je te dis ! Tu ne peux pas venir avec moi, tu prends beaucoup trop de place. » Comme il ne faisait pas mine de changer d’avis, j’ajoutai : « Il faut que tu restes ici. I-ci. » Je pointai le sol entre nous avec insistance. Il inclina curieusement la tête, comme un chien qui ne comprend pas ce qu’on lui raconte. « Pas bouger. Compris ? De toute façon, ça ne fonctionnerait pas entre nous. Je n’aime pas trop les pachydermes. » Je me sentais un peu stupide, à parler à un éléphant, mais je n’avais aucune idée de comment le semer. Je ne savais pas à quelle vitesse couraient ces bêtes-là, et je n’avais pas très envie de le découvrir sur le moment.

Par je ne sais quel miracle pourtant, il eut l’air de saisir le sens de mes paroles. Il reprit son regard mouillé d’éléphant déprimé, poussa un faible cri en agitant piteusement sa trompe et posa son arrière-train à terre dans un boucan propre à réveiller les morts. Je résistai à son chantage, tournai la tête et me remis en marche.

Au bout de trois pas, une averse éclata au-dessus de nos têtes, du genre à enfermer le monde dans une nappe grise et opaque. Typique. Avec un soupir, je m’arrêtai de nouveau le temps de sortir mon parapluie. Sitôt celui-ci déplié, un bout d’oreille parcheminée tenta de s’incruster dessous.

« Combien de fois faudra-t-il… » criai-je par dessus les tambours de la pluie.

Mais en le voyant seul, triste et perdu sous le déluge, sans abri et sans ami, la compassion et la culpabilité l’emportèrent. Je me tus et le laissai s’abriter du mieux qu’il put.

« Allez, viens, ajoutai-je après un moment en constatant que la pluie était partie pour durer. On va te trouver mieux que ça. »

C’est ainsi que je me mis en quête d’un abri pour éléphant, alors que j’aurais dû être rentré chez moi pour le thé depuis déjà un bon quart d’heure. Les gens dans la rue nous auraient regardés avec des yeux ronds s’ils avaient pu nous voir distinctement à travers le rideau de l’averse, mais j’imagine que nous n’étions pour eux que deux silhouettes sombres et floues, glissant sur les pavés mouillés comme des fantômes biscornus. Nous errâmes au hasard un bon moment avant de trouver un toit suffisamment grand pour nous accueillir tous deux. Les balcons qui surplombaient la rue laissaient mon nouvel ami les fesses à l’air, les pubs refusaient de nous laisser passer sous leurs auvents et il était hors de question que je le ramène chez moi – je venais tout juste de repeindre le portail de l’entrée, ce n’était pas pour le voir piétiné à la première goutte de pluie venue.

Finalement, nous atteignîmes un abribus un peu plus large que la moyenne, sous lequel nous nous recroquevillâmes. Une grand-mère assise sur un banc nous lorgna d’un air méfiant, serrant contre elle son sac à main. Le temps passa, les bus défilèrent, la petite vieille finit par nous abandonner en grognant « Yankees ! » entre ses dents, mais la pluie demeura.

Au bout d’un moment je n’y tins plus et décidai de rentrer chez moi. La nuit était tombée depuis longtemps et ma famille allait commencer à s’inquiéter. Je ne pouvais pas attendre éternellement que l’averse se termine – pour ce que j’en savais, celle-ci pouvait très bien durer jusqu’à la fin de l’automne – et l’éléphant saurait très bien s’occuper de lui-même à partir de là. Il n’avait pas besoin d’un chaperon, n’est-ce pas ? Surtout pas d’un chaperon qui n’y connaissait rien en éléphants. Alors je le plantai là, sous son abribus, et rentrai à la maison. Il ne me suivit pas, mais je sentis son regard posé sur moi à mesure que je m’enfonçais dans la nuit. Une pointe de culpabilité se ficha dans mon dos tandis que je remontais l’avenue.

Elle grandit un peu quand je passai mon portail tout frais repeint qui semblait dégouliner de tristesse. Elle s’installa bien confortablement lorsque j’entrai à l’intérieur, où se mêlaient lumière réconfortante, chaleur bienvenue et odeurs de cuisine à mettre l’eau à la bouche. Elle s’enroula tout autour de mon cœur alors que j’écoutais la pluie tambouriner sur le toit, bien pelotonné sous ma couette. Pendant tout ce temps, je ne pouvais m’empêcher de penser à lui, seul et affamé sous son abribus, perdu dans une ville dont il ignorait tout. Je fis de terribles cauchemars cette nuit-là, emplis de fantômes moqueurs, de gargouilles ricanantes et d’éléphants terrifiés.

Je m’éveillai en sursaut au petit matin, pris un petit déjeuner rapide, dévalisai la supérette d’à côté et me rendis en vitesse à l’abribus, les bras chargés de salades.

Je trouvai mon éléphant cerné par une foule de curieux et de touristes qui le prenaient en photo. Il avait l’air encore plus désemparé que la veille, assailli par cette troupe de harpies sans vergogne. J’écartai les passants de mon chemin, agacé par tout ce cirque, et j’entrepris de les faire reculer un peu. Le pachyderme barrit joyeusement en me voyant, engloutit le petit en-cas que je lui rapportais et se laissa grattouiller la trompe en mâchonnant ses feuilles vertes.

« Hem hem… Monsieur ? »

Je me retournai vers la personne qui avait toussé, une grande crevette imberbe, aux cheveux gominés et au costume soigné.

« Cet éléphant vous appartient-il, Monsieur ? Excusez-moi de vous déranger, vraiment, mais si cet éléphant est à vous, je me dois de vous signaler que vous êtes en infraction directe avec plusieurs éléments de la loi. »

Cet homme, avec son accent posh à couper au couteau, me filait des hémorroïdes. Je fis rouler mes « r » comme jamais.

« Ah, vrraiment ?

– Tout à fait, Monsieur. En tant qu’habitué quotidien de cet abribus, je me trouve aujourd’hui confronté à l’impraticabilité dudit site public. Or la législation concernant les animaux de compagnie est précise à ce niveau et stipule qu’ils ne sont autorisés à pénétrer dans l’enceinte du lieu que s’ils ne dérangent aucun des usagers.

– Qu’est-ce que…

– En outre, reprit-il en me coupant la parole, le bruit produit par ses barrissements incessants pourrait s’apparenter à du tapage diurne et vous valoir une amende plutôt salée.

– Mais vous…

– Sans parler du fait que vous le promenez dans la rue sans muselière, ce qui constitue un danger pour vous et surtout pour vos concitoyens.

– Je ne…

– Je vous prie donc de bien vouloir évacuer votre éléphant, ou je me verrai dans l’obligation de prévenir les forces de l’ordre – et cela me désole, croyez-moi, mais je ne doute pas qu’ils emploieront tous les moyens nécessaires pour vous faire respecter la loi. »

J’ouvris la bouche pour répondre, mais rien ne vint. J’étais trop estomaqué par le ridicule de toutes ces accusations pour savoir comment réagir. Derrière moi, l’éléphant gémit piteusement. Voyant que je ne faisais rien pour dégager, le Posh se tourna vers la rue pour héler un policier – et se retrouva face à une foule d’Écossais silencieux qui le regardaient droit dans les yeux.

« Vos crroyez qu’on va vos laesser imposer vot’ loi d’aenglais à c’pôvrre élaephant ? éructa l’un d’eux.

– Que je sache, répliqua-t-il sans se laisser démonter, ma « loi d’anglais » s’applique ici, à Edimbourg, ville citoyenne du Royaume-Uni. Alors, oui, je compte la faire respecter. Constable ! Pourriez-vous venir un instant, s’il-vous-plaît ? »

Tout le monde transpirait la colère, mais on laissa tout de même passer l’agent. Après une brève explication du litige et une petite minute de réflexion, il se tourna vers moi :

« Monsieur, cet éléphant est-il votre animal de compagnie ?

– Pas exactement, mais il faut bien que quelqu’un s’en occupe. Il était tout seul et…

– Il s’agit donc d’un animal sauvage, continua-t-il, et d’une espèce protégée qui plus est. Ce lieu est celui qu’il a choisi pour abri ?

– En effet… » répondis-je lentement. Je ne voyais pas où il voulait en venir.

« Alors selon toute logique, c’est qu’il s’agit de sa tanière. En l’absence de personnel qualifié, nous ne pouvons pas l’en déloger.

– C’est inadmissible, protesta le Posh. Vous n’avez aucun pouvoir sur ce genre de décision !

– Monsieur, êtes-vous spécialiste en protection des animaux, ou membre d’une association propre à statuer sur le bien-être des animaux ?

– Je… non, mais je paye des impôts qui servent à bâtir ce genre de structures.

– Je vous en félicite, Monsieur. Vous contribuez ainsi à l’amélioration de la vie des animaux sauvages dans leur milieu naturel.

– Cet abribus n’a rien d’un milieu naturel pour les éléphants ! Cet espace est public et devrait servir uniquement aux gens qui attendent un bus, tel que défini dans le mot lui-même !

– Si je puis me permettre, Monsieur, le terme « abribus » comprend aussi bien la notion de « bus » que celle « d’abri ». Pour aller plus loin, j’ajouterais même que la mention « d’abri » est plus importante que celle de « bus ». Par conséquent les quidams recherchant un abri doivent avoir priorité sur celles attendant un bus. Alôrrs pousse-toë d’la et laesse les aut’ viv’ leurr vie trranqouille ! »

Il avait fait exploser son accent dans les derniers mots de sa tirade sous les acclamations des Écossais. Outré, le Posh s’empourpra, se détourna et s’en alla comme un prince – du moins je pense que c’était l’impression voulue, car elle fut quelque peu ternie lorsque il trébucha au milieu de la foule. Tout le monde rit de bon cœur, puis les discussions éclatèrent pour savoir ce qu’on allait bien pouvoir faire à présent. De son côté, l’éléphant cherchait par terre s’il restait encore une feuille de salade qui traînait en nous couvant d’un œil placide.

Aujourd’hui, grâce aux efforts de tous ceux qui étaient là ce jour-là, je peux fièrement vous annoncer l’ouverture de la toute première Maison de l’Éléphant à Édimbourg. Cette maison servira d’abri pour tous les éléphants perdus de la ville bien sûr, mais aussi pour les pauvres gens surpris par la pluie ou qui veulent simplement se détendre autour d’une tasse de thé. Nous espérons ainsi pouvoir aider les gens comme moi, comme vous, comme mon très cher ami pachyderme à trouver leur place dans cette grande ville, à l’abri des stupides lois anglaises qui voudraient nous laisser dehors. La solidarité reste, et restera, l’une de nos grandes qualités à nous Écossais, et nous le prouverons une fois encore à travers cette Maison.

Maerrci à vos aut’, les gârs !

~ Extrait du célèbre discours d’ouverture de l’Elephant House, salon de thé édimbourgeois. ~

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