Lys de la vallée

Il était une fois une femme qu’on appelait Lys. Elle était grande et belle, avec sa peau blanche et ses cheveux pâles, et vivait seule dans une vallée dominée par un petit village à flanc de montagne. C’était un lieu paisible, bien loin des malheurs du monde – même si les vieilles commères adoraient ressasser les ragots que ramenait le colporteur. Un jour d’ailleurs, celui-ci revint avec des nouvelles de peste. Loin de s’alarmer, les villageois se rirent de la maladie et de ses victimes, bien conscients qu’elle n’atteindrait jamais un endroit si reculé. Et puis, dût-elle les trouver, Lys les en soignerait.

A l’instant où ce nom effleurait les esprits, les rires se taisaient dans le village. Non pas que les habitants craignaient subitement que la peste arrive ; simplement, la guérisseuse mettait tout le monde mal à l’aise. Jamais pourtant Lys n’avait fait quoi que ce soit pour s’attirer les foudres des villageois. Elle ne sortait de sa cabane que pour se rendre au marché, une fois par semaine. Là, elle vendait simples et plantes toute la matinée, puis quand midi sonnait, elle partait faire le tour des maisons. Elle guérissait les maux des enfants, soulageait les vieillards, soignait les souffrants et repartait, le soir venu, au fond de sa vallée. Mais toutes ces guérisons avaient pour les villageois un aspect miraculeux et, ma foi, il n’y avait qu’un pas de « miracle » à « sorcellerie ». Aussi décida-t-on de ne plus parler ni d’elle ni de la peste lointaine pour ne pas s’attirer de malheurs.

Le temps passa et la peste était depuis longtemps oubliée lorsque le premier mouton tomba malade. Il appartenait au forgeron du village et à sa femme bergère, et présentait des symptômes inconnus de tous. Il perdait sa laine par pleines poignées, ne parvenait plus à suivre le troupeau jusqu’au sommet du mont, et après quelques jours, il mourut dans les bras de la pauvre bergère.

Ce soir-là le forgeron, qui s’était comme chaque soir rendu à l’auberge pour se désaltérer, se soûla un peu trop. Il accusa les dieux et les démons, il accusa son voisin au regard torve et suspicieux – et puis il accusa Lys.

« Cette sorcière, disait-il en agitant sa pinte, c’est à cause d’elle en fait. C’est elle qui nous rend malade en nous j’tant des sorts. Ben oui, hé ! Elle f’rait quoi si personne était jamais malade ? Elle p’rrait pas soigner, elle p’rrait pas troquer ses racines cont’ not’ bonne viande de mouton et not’ bon lait de chèvre. Elle servirait à rien et elle crèverait de faim ! On d’vrait, on d’vrait la fout’ dehors, qu’elle aille se trouver une aut’ vallée. Lys. Ha ! Lys de la vallée, ça ouais, ça ouais… »

Comme il s’écroulait sur sa table, les autres clients de l’auberge le ramenèrent chez lui sans rien dire.

Le lendemain, trois moutons perdirent leur laine. C’était jour de marché, et le forgeron qui avait tout oublié de ses propos de la veille vint trouver Lys à son étal pour lui demander de faire quelque chose. Après qu’elle lui eut donné de quoi soulager sa gueule de bois, elle se rendit auprès du troupeau. Elle examina les moutons, leur fit mâcher quelques herbes et déclara qu’elle reviendrait les voir au matin.

L’aube pointa, découvrant trois nouveaux cadavres et le reste du troupeau malade. On se mit à repenser aux paroles du forgeron et à murmurer sur le passage de la guérisseuse. Si celle-ci en était consciente, elle n’en montrait rien et s’occupait calmement des moutons. Malheureusement, ses efforts restèrent vains, car au matin suivant tous les moutons avaient péri. Lys ne sortit pas de chez elle ce jour-là.

Quelques temps passèrent. Les autres éleveurs avaient peur pour leurs animaux, mais l’épidémie ne semblait pas les gagner, et les rumeurs se firent de moins en moins entendre. Jusqu’au jour où la femme et le fils du forgeron disparurent, ne laissant derrière eux qu’une touffe de cheveux sur le pas de la porte. L’homme entra dans une rage folle et décida, tout sobrement cette fois, de chasser la sorcière. Il enflamma le cœur de ses voisins et de ses amis, puis torche au poing, ils se dirigèrent vers la petite cabane de Lys.

Nul ne s’en était jamais approché, et c’était avec une appréhension croissante qu’ils le faisaient à présent. Ils s’arrêtèrent à l’orée de la vallée, devant une petite stèle qui se dressait au bord du chemin. Sur la pierre étaient gravés quelques mots.

Toi qui cherche à pénétrer dans la vallée,

assure-toi de n’avoir pas perdu

ton cœur d’enfant.

« Allons, venez, dit le forgeron, vous n’avez pas peur de quelques mots tout de même ! »

Mais il avait beau les exhorter, ses compagnons refusèrent de bouger.

« Aucun de nous n’est plus un enfant, répondit l’un d’entre eux, un ami proche. Si Lys est bien une sorcière, on finira changés en crapauds, ou pire. Et si on ne l’est pas, c’est que ce n’est pas une sorcière et qu’on a rien à faire là-bas. Dans tous les cas, moi, je fais pas un pas de plus. »

Il fit demi-tour, et tous les autres lui emboîtèrent le pas. Le forgeron maudit leur couardise et les supplia de revenir, puis il pleura sa femme et son fils perdus. Il décelait le bien-fondé des propos de son ami mais refusait pourtant d’abandonner là.

Il relut une dernière fois les mots de la stèle, et quelque chose le frappa. « Ton cœur d’enfant, » disait-elle. Bien longtemps auparavant, alors qu’il n’était qu’un apprenti forgeron, son maître lui avait raconté une petite histoire, une légende que l’on transmettait de forgeron à forgeron.

« Tout à l’ouest, avait-il commencé, tout au bout de la terre se dresse au milieu des tempêtes un phare, et dans ce phare vit le plus exceptionnel des forgerons. Les outils, les armes, les épées même, tout ça n’a plus aucun secret pour lui. Il a forgé des clous qui s’enfoncent tout seuls et ne tombent jamais, des pointes de flèches qui ne se perdent jamais, des fers de lance qui ne rouillent pas, même au contact du sang. Lorsqu’il a forgé la plus belle et la plus équilibrée des épées, il s’est mis à voyager par tout le monde à la recherche d’un nouveau métal à travailler, et l’a trouvé dans une étoile tombée du ciel pas plus grosse qu’un caillou – un cadeau des dieux. Alors, il a mélangé l’étoile à du fer et de l’acier, il en a fait le cœur d’une nouvelle enclume. Et sur cette enclume, il s’est mis à forger de nouvelles choses. Des sentiments. De petits, d’abord, qui s’effacent vite avec le temps. La surprise, la bonne et la mauvaise humeur, le plaisir, des choses comme ça. Et puis il en a fait de plus en plus grands, de plus en plus durables. L’angoisse, le bonheur, la peur. L’amitié. La confiance. Et même l’amour, l’épée des sentiments. Tout le monde pensait qu’il avait maîtrisé son nouvel art – tout le monde se trompait. Longtemps, il a cherché à forger un cœur tout entier. Il a, dit-on, réparé bien des cœurs brisés, mais n’a jamais su en fabriquer un. »

A l’époque, en tant qu’apprenti, il n’avait pas prêté beaucoup d’attention à ce conte farfelu ; mais à présent, il y croyait de tout son être. C’était, semblait-il, le seul moyen d’aller sauver sa femme et son fils sans subir le courroux du Lys de la vallée : il irait au bout du monde demander à l’homme du phare de lui fabriquer un cœur d’enfant.

Le forgeron se fit voyageur et quitta sa montagne pour partir vers l’ouest. Il voyagea de jour, il voyagea de nuit, s’arrêta dans des petits villages et dans des grandes villes. Il vit de près ce qu’on appelait la peste et se rappela ses moutons. Il subit la pluie et la neige et la grêle et le vent, sillonnant les contrées de l’ouest à la poursuite d’une histoire, et ne se découragea jamais.

Il se retrouva une nuit pris dans une tempête si noire et si violente qu’il ne parvenait plus à voir quoique ce soit devant lui, sinon… un feu, là-bas, au loin et en hauteur ! Un éclair zébra le ciel, déchirant la nuit et le rideau de la pluie, révélant ce phare qu’il avait tant cherché. Il le rejoignit, tant bien que mal, et lorsqu’il cogna à la lourde porte d’ébène et de fer, un vieil homme vint lui ouvrir.

Sûrement, se dit-il, me suis-je trompé de phare et de tempête. Un vieillard ne saurait être le plus grand forgeron de tous les temps ! Ou bien, peut-être, s’agissait-il de son fils. Après tout, ce n’était pas rare que les enfants vigoureux s’occupent de leurs vieux pères en cette époque. Il accepta donc le pain et le vin que lui offrait l’ancêtre, et quand il fut sustenté et reposé, il demanda :

« Vieil homme, sais-tu où je pourrai trouver le meilleur forgeron de tous les temps, capable de réparer les cœurs ?

– Il se tient devant toi », répondit le vieil homme

Le voyageur regarda autour de lui, mais personne d’autre qu’eux ne se trouvait dans la pièce. Il considéra son hôte un moment.

« Assurément, ce ne peut être toi. Tu possèdes dans le bras moins de force que mon jeune fils, qui parvient à peine à soulever mon marteau !

– Tu es bien sûr de toi, et bien prompt à juger les autres. Un jour, cela te jouera des tours. Mais viens, suis-moi. Puisque tu ne me crois pas, je vais te montrer mon enclume faite d’étoile. »

Le voyageur suivit le vieux forgeron jusqu’en haut du phare. Tout autour d’eux, la tempête faisait rage. Le phare, à cet étage, ne possédait plus ni mur ni fenêtres, rien que quelques piliers pour soutenir le toit. Là, au milieu de la pièce, au pied du feu, se tenait l’atelier du vieillard – et surtout, son enclume. Elle semblait irisée par le mouvement des flammes, et résonnait du chant de la pluie et du vent. Un vieillard, pensait encore le voyageur, ne saurait être capable de travailler sans abîmer une telle œuvre d’art.

Mais le vieux forgeron n’avait pas dit son dernier mot. Il reprit son ouvrage, qu’il avait abandonné pour aller ouvrir au voyageur, et celui-ci fut bien obligé d’admettre son erreur. Le vieil homme travaillait un cœur brisé avec adresse et précision. Sans jamais perdre son rythme, il martelait le cœur, deux coups d’un côté, deux coups de l’autre, sans forcer, sans se presser, comme un véritable maître. Le voyageur sentait de la passion et, oui, de la tendresse, et de la douceur aussi, dans chacun de ses coups. Puis le forgeron prit le cœur entre ses pinces et le trempa délicatement dans l’eau, puis dans le feu et à nouveau dans l’eau. Lorsqu’il eut bien refroidi, il le saisit avec ses mains et l’apporta derrière lui à un corps étendu que le voyageur n’avait pas remarqué. C’était une jeune femme endormie, au sommeil paisible et profond. Le forgeron déposa le cœur sur sa poitrine, et celui-ci disparut. Bientôt, la fille ouvrit les yeux et fit un large sourire. Elle sauta sur ses pieds, embrassa le vieil homme sur les deux joues et s’en alla dans l’escalier à toute vitesse.

Alors le voyageur s’inclina devant le maître-forgeron, et déclara :

« Maître, forgez-moi un cœur d’enfant ! »

Le vieil homme le considéra un instant, puis refusa.

« Je ne peux te fabriquer de cœur, car je ne sais comment faire. Je ne peux pas non plus réparer ton cœur, qui n’est même pas brisé. Il brûle d’une flamme trop ardente pour que je puisse même l’approcher. Passe ton chemin. »

Et le voyageur éconduit repartit, à la recherche d’un moyen de briser son cœur. Il trouva une ville remplie de mendiants et de gens si maigres qu’on leur voyait les os, mais la misère ne l’émut pas. Il assista à une exécution publique sanglante et douloureuse, mais jeta des fruits pourris avec la foule. Puis, désespéré, il rencontra une femme et chercha l’oubli dans ses bras. Toutefois, quand il s’aperçut qu’il l’aimait, que son ventre s’arrondissait, il l’abandonna seule avec son enfant. La rupture lui était très douloureuse, mais il se força néanmoins. C’est pour le bien de ma bergère et de notre fils. Car il les aimait encore bien plus passionnément que tout le reste au monde.

Il revint au phare et à sa tempête, rempli de cette douleur, convaincu qu’à présent le forgeron allait l’aider.

« Ton cœur est toujours entier, et plein d’amour et de détermination. Je ne peux pas le toucher. »

Telle fut la réponse qu’il reçut. Il reprit la route, le cœur cette fois alourdi par la peine et par la rage. Il rechercha la vengeance, contre ce forgeron qui se moquait de lui, contre Lys de la vallée qui lui avait tout pris, contre lui-même qui ne pouvait rien faire. Il laissa libre court à sa colère, tua des innocents, tua de ses propres mains, et il y prit plaisir. Il sema derrière lui corps et ruines de fermes fumantes, et trouva l’oubli dans la mort et la destruction. Une fois encore pourtant, le passé se rappela à lui alors qu’il saisissait une femme par les cheveux pour lui trancher la gorge, et que ceux-ci lui restèrent entre les doigts. Lys payera, pour mes moutons, pour ma femme et pour mon fils. Il n’y avait plus que le désir de meurtre dans son cœur asséché.

Pour la troisième fois il rencontra la tempête sur sa route, et s’arrêta à la porte du phare, certain que le forgeron l’aiderait enfin.

« Ton cœur s’est noirci, s’est empli de cruauté et de colère, mais il n’est pas brisé. La vengeance attise sa flamme. Je ne peux rien pour toi. »

Alors, le voyageur comprit qu’il n’aurait pas de cœur d’enfant. Sans cœur d’enfant, il ne pouvait prendre le risque de passer la stèle de Lys. Sans cœur d’enfant, il ne pouvait même pas se venger d’elle. Et surtout, sans cœur d’enfant, il ne reverrait jamais sa bergère et leur fils. Les larmes vinrent à ses yeux, caressèrent doucement ses joues comme pour le rassurer, mais sans y parvenir. Il murmura le nom de son aimée, il appela le nom de son fils, il cria leurs deux noms ensemble. Ils se mêlèrent au vent et à la pluie, ils se perdirent dans la tempête, ils lui échappèrent. Le voyageur avait tout perdu. Il n’était plus un voyageur, il n’était plus un forgeron. Il n’était plus qu’un homme, vidé de son but et de ses espoirs. Lentement, son cœur se fissura, et crac ! il se brisa en mille morceaux.

Le vieux forgeron, ému et attristé pour cet homme brisé, le coucha dans son lit et le veilla toute la nuit. Il en profita pour réfléchir. Il pouvait à présent réparer son cœur, bien entendu, mais il n’était pas sûr que ce soit bien la chose à faire. C’était utile pour soigner les petits chagrins d’amour, mais un cœur rafistolé ne survivrait jamais à une tristesse et une culpabilité de cette ampleur. Non, décidément, c’était le bon moment pour se mettre à forger des cœurs neufs.

Cela faisait très, très longtemps qu’il avait compris comment faire, mais il n’avait jamais osé s’atteler à la tâche. Cette fois pourtant, lorsqu’il se leva du chevet de l’homme brisé, il jeta les restes de son cœur à la poubelle. Puis il ouvrit la porte d’une vieille armoire pour en sortir une enclume toute aussi vieille. Sa première enclume, celle qu’il avait forgée pour devenir un forgeron accompli. Elle était toute petite et cabossée et ne pesait pas lourd, si bien qu’il put la porter tout en haut du phare sans que ses vieux os le fassent trop souffrir.

Arrivé devant son atelier, il regarda un moment sa belle enclume en fer d’étoile. Elle lui avait demandé bien des efforts, bien des jours de travail, et il en était fier. Il hésita un peu, et puis il la poussa dans le feu.

Pendant un jour et une nuit, il s’occupa de dégager l’étoile du reste du métal.

Puis, pendant le second jour et la seconde nuit, il la façonna en forme de cœur. Mais il lui restait encore beaucoup de travail, car ce cœur était vide. Il se sentit un peu désespéré devant l’ampleur de la tâche, se demanda s’il avait bien fait de sacrifier son enclume. Mais il ne renonça pas.

Alors, au troisième jour il se mit à forger les sentiments. Quels sont les sentiments d’un enfant ? se demandait-il. Tandis qu’il travaillait, il explorait son propre cœur, à la recherche de son âme d’enfant. Et le forgeron forgea, forgea en redécouvrant sa propre enfance.

A la fin de la troisième nuit, il comprit qu’il avait eu raison et qu’il tenait entre ses mains sa plus belle œuvre. Il redescendit les escaliers avec prudence, pour ne pas que le cœur s’échappe et se brise. Puis il le posa sur la poitrine de l’homme brisé, et attendit.

Celui-ci s’éveilla tout doucement et regarda autour de lui. Il connaissait ce phare, il y était déjà venu, mais tout semblait différent. Toutes ces pierres, qui constituaient les murs, qu’est ce qu’elles devaient être vieilles, d’où venaient-elles ? Et cette armoire, là, quel genre d’arbre avait-elle pu être ? Le vieux forgeron, il faudrait lui demander de me raconter toutes les histoires qu’il connaît !

Les souvenirs l’assaillaient, eux aussi, de tout ce qu’il avait dit ou fait, mais la rage avait disparu. Il était très triste et désolé pour ces gens morts par sa faute, cette femme qu’il avait abandonné, ces mendiants dont il s’était moqué, et il pleura fort. Mais les larmes se tarirent rapidement, les sanglots le quittèrent quand il remarqua que le vieil homme le regardait avec bienveillance. Il n’a pas l’air de m’en vouloir.

« Je ne recommencerai pas, affirma-t-il à voix haute, comme pour prendre le forgeron à témoin.

– Je n’en doute pas », lui répondit celui-ci avec un sourire.

Il passa encore une journée dans le phare en compagnie du vieil homme. Quand vint le temps de repartir, son hôte l’accompagna sur un bout de chemin, un sac sur l’épaule.

« Je ne peux plus forger les cœurs et les sentiments, et je n’ai plus la force de marteler le fer, expliqua le vieil homme. Alors je vais accomplir mes rêves d’enfants. Rencontrer un roi, trouver un trésor de pirates, toutes ces choses que je me suis promis de faire et que je n’ai jamais faites. »

Puis au premier carrefour, ils se firent leurs adieux, se serrèrent dans les bras l’un de l’autre et prirent chacun un sentier différent.

L’homme-enfant voyagea longtemps, mais il finit par retrouver sa montagne et son village. Il le trouva désert, complètement abandonné. Tout le monde était parti, terrassé par la peur de la magie. Il erra un instant dans les rues, cherchant à se rappeler de leur chant, leurs murmures de foules, leurs cris d’enfants, leurs bruits d’artisans. Il se sentait un peu seul, mais il était content, finalement, de ne pas avoir quitté son foyer pour de bon à cause de simples rumeurs.

Enfin, il arriva devant le sentier qui menait à la vallée de Lys. Il le parcourut sans crainte, dénué de préjugés et poussé par la curiosité. Il passa sans s’arrêter devant la petite stèle, continua jusqu’à la cabane. Nulle malédiction ne le frappa. Il toqua à la porte, attendit un moment, mais personne ne vint lui ouvrir.

C’est lorsqu’il fit le tour de la cabane qu’il les découvrit. Il vit d’abord le garçon plein de vie, qui courait vers le champ un peu plus loin. Celui-ci glissa soudain en arrière et tomba violemment. L’homme-enfant eut peur pour lui, mais le garçon se redressa bien vite. Il éclata de rire avant de repartir, prudemment cette fois, en se frottant l’arrière du crâne.

Quelqu’un d’autre riait avec lui. L’homme-enfant aperçut alors la femme qui suivait le petit, sa bergère qui n’avait plus de moutons à garder. Elle marchait lentement derrière son fils, pâle et trébuchante, les traits tirés par la fatigue, mais sa joie ne laissait aucun doute – elle était heureuse de la vie qu’elle menait. L’homme-enfant n’osait pas l’approcher, pas tout de suite. Il avait fait des bêtises depuis qu’il était parti et ne voulait pas se faire gronder.

Enfin, il vit Lys, assise contre le mur de sa cabane. Elle dormait à poings fermés, de grands cernes sous les yeux. A la voir si paisible et si fragile, à voir ce décor idyllique, l’homme-enfant se rappela ce qu’il avait pensé de Lys autrefois, comme il l’avait traité de sorcière dans son autre vie. Il se demanda ce qui avait pu lui passer par la tête – une mauvaise histoire, sans doute, de celles que les adultes se racontent entre eux et ne finissent jamais bien. Il n’y avait pas de sorcière ici, rien qu’une guérisseuse qui avait bravé la peste pour sauver une femme et un fils, et protéger tout un village en enrayant l’épidémie. Les villageois avaient fui pour rien. Ils avaient tourné le dos à leur gardienne et devait aujourd’hui s’en mordre les doigts, où qu’ils soient.

Solennellement, il prit la décision de s’excuser dès que Lys se réveillerait. Il s’assit près d’elle et regarda un moment sa femme et son fils travailler et jouer dans le champ. Puis la fatigue se fit sentir, accumulée comme autant de grains de poussière et de terre sur la route, et il s’endormit lui-aussi.

Il serait bien assez temps à son réveil pour les excuses et les réconciliations. Après tout, il était rentré.

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