Mon collègue est un hobbit

8h

Il n’y a rien de tel que d’arriver le premier au bureau. Ouvrir la porte, allumer les lumières et traverser un open space vide pour aller poser mes affaires. Démarrer mon ordinateur, puis réveiller la cafetière pour m’arroger la première tournée du matin…

Mais surtout, surtout, personne pour me déranger. Le silence quasi-total, à l’exception du ronronnement de ma machine et de mon café en préparation.

Le bonheur.

*   *   *

8h03

« Saluuut la compagnie ! »

Évidemment, ma tranquillité ne pouvait pas durer.

« Bonjour Britius. Ça va ?

— Tout dépend de ce que tu veux dire par-là. Est-ce que tu me demandes si ma santé est au top, ou si j’ai le moral dans les chaussettes ? Ou encore, si mes pieds me portent toujours l’un après l’autre sur le chemin de la vie ? »

Oh mon dieu. Est-ce qu’il a réfléchi à sa citation toute la nuit, complète avec le clin d’œil à la fin ? Ça m’apprendra à poser des questions de politesse, tiens.

La journée promet d’être plus longue que prévue…

*   *   *

8h32

Bien sûr, le poste de Britius est juste en face du mien.

L’open space est grand. Il y a une vingtaine de bureau au moins, répartis sur quatre petits îlots séparés les uns des autres par des cloisons – fines, certes, mais qui ont le mérite d’exister.

Mais non : Britius est installé en face de moi. Et comme si ce n’était pas déjà un crime suffisant de bon matin…

« Ohlala, mais je suis malpoli. Est-ce que tu veux un bout ? J’aurais dû te proposer tout de suite, navré…

— Ça ira, merci. »

Je repousse son sandwich à l’odeur de saucisson écœurante – celle du café me manque déjà. Il hausse les épaules et l’engloutit à vitesse grand V, avant d’en sortir un autre.

Le troisième.

C’est déjà le troisième de la matinée.

Il ne pouvait pas petit-déjeuner chez lui ?

*   *   *

9h01

Neuf heures sonnent, et toujours personne dans l’open space à part Britius et moi. Les gens devraient commencer à arriver, pourtant. Je jette un œil à la porte, fébrile, dans l’espoir que quelqu’un arrive enfin pour me délivrer.

« … et là, sa mère est venue me voir, sur le ton de la conspiration tu sais, pour me dire : « Britius, je ne voudrais pas vous manquer de respect, mais vous vivez dans un véritable trou » ! »

Là, une silhouette derrière le rideau de la baie vitrée ! C’est sans doute Aurore, ou peut-être Cléry ; généralement, ils arrivent tôt, peut-être qu’ils ont eu des problèmes de transport ce matin. Le soulagement me fait pousser un soupir, que Britius décide de prendre pour lui.

« Je sais, n’est-ce pas ? Dire ça de nos jours – à un hobbit ! C’est d’un… d’un… d’un rétrograde ! Alors bien sûr, ça m’a mis hors de moi, mais il faut faire bonne figure, n’est-ce pas ? Donc, sur mon ton le plus poli, je lui ai répondu… »

La porte en met, du temps, à s’ouvrir. Je lance un nouveau regard à la silhouette, qui n’a pas encore bougé. J’essaye de deviner à sa stature de qui il peut bien s’agir, mais ce n’est pas évident. C’est dans ces moments qu’on se rend compte à quel point on ne regarde jamais réellement ses collègues de travail : je n’ai qu’une idée très vague de la carrure de chacun.

La silhouette se tient tête baissée, comme si elle lisait quelque chose. Son portable peut-être ? Ou un bout de papier. Je m’apprête me lever pour aller enfin lui ouvrir lorsqu’elle relève la tête. Puis la rebaisse et la relève. Le mouvement typique de quelqu’un qui regarde les numéros de porte.

« Allez, décide-toi !

— Ahahah, moi aussi j’ai pensé ça, mais ça ne se fait pas de presser des invités lorsqu’ils choisissent le thé qu’ils veulent boire. J’ai pris mon mal en patience et j’ai… »

Je n’écoute même plus ce que raconte Britius, concentré sur mon inconnu de la baie vitrée. Je place de grands espoirs en lui, des espoirs de libération de ce babillage sans fin qui m’empêche de me mettre au travail.

Mais la silhouette n’a aucune compassion pour moi et décide de me laisser à mon triste sort. Elle n’est manifestement pas au bon numéro, et se remet en marche pour aller taper à la porte d’à-côté.

« C’est pas vrai !

— Si, je te jure ! Même si j’avoue que c’est difficile à croire, elle fait partie de la famille depuis des générations. Tiens, j’ai des photos sur mon portable, je peux te la montrer si tu veux. »

Sans attendre ma réponse, Britius me tend son téléphone avec un air de fierté toute paternelle. Retenant un soupir à fendre les pierres, je commence à parcourir les photos de sa tortue…

*   *   *

10h16

Une notification m’avertit que j’ai reçu un nouveau mail. Cette fois, c’est Justine qui annonce qu’elle a attrapé un mauvais rhume. C’est la septième. Et autour de nous, toujours personne. Il faut croire que je suis condamné à rester seul avec Britius toute la journée.

« Tu es sûr que tu veux rien grignoter ?

— Certain. Mais… tu as mangé il y a moins de deux heures !

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Le casse-croûte de dix heures, c’est sacré dans la famille. »

Au moins, cette fois, ce n’est pas de la charcuterie.

*   *   *

11h42

Une odeur entêtante commence à envahir l’open space, et ce n’est pas celle d’une deuxième tournée de café. Je me redresse pour jeter un œil à mon collègue par dessus mon écran.

« Britius… tu fumes ? »

Il me regarde d’un air malicieux, une longue pipe plantée dans le museau, et commence à tirer des ronds de fumée.

« J’évite quand le patron est là, mais comme on est que tous les deux aujourd’hui, je me suis dit : pourquoi pas ? La pipe de onze heures et demi : rien de tel pour ouvrir l’appétit quand midi arrive. »

Incapable de trouver quoi dire ou comment réagir, je me rassois lentement dans mon fauteuil et recommence à fixer mon document dans le blanc des yeux, en essayant de faire abstraction des odeurs d’herbes qui viennent me chatouiller les narines.

*   *   *

12h

« IL EST MIDI ! »

Je sursaute et, par mégarde, appuie sur la touche entrée. D’un air abasourdi, je regarde sans comprendre la petite pop-up qui vient d’apparaître sur mon écran.

Votre message a bien été envoyé.

Mon message. Celui pour un client que je n’arrivais pas à écrire. Celui dans lequel j’ai passé mes nerfs en me disant que ça me ferait du bien et que je l’effacerai quand j’aurais évacué toute ma frustration.

Celui que j’ai signé d’un fuck you with a fucking anchor.

« Ohlala, je voulais pas te faire peur, je suis désolé. De toute façon, IL EST MIDIIII ! C’est plus l’heure de bosser, c’est l’heure d’aller manger. C’est moi qui t’invite, pour la peine. Je connais un bon resto où ils acceptent de faire des réducs si on prend plus de trois menus par personne… »

J’ai envie de vomir.

*   *   *

14h56

J’ai toujours envie de vomir, mais pas pour les mêmes raisons. Je ne m’étais jamais rendu compte que les hobbits mangeaient à ce point. Comment autant de choses peuvent rentrer dans un si petit corps ?

J’ai rouvert mon document, mais le poids sur mon estomac me fait lourdement comprendre que toute tentative de travail cet après-midi est vouée à l’échec. Si je fais une sieste, qui viendra m’arrêter de toute façon ? Pas Britius, en tout cas. Enfin, pas directement ; mais ses ronflements, eux, vont m’empêcher de dormir à coup sûr.

Oh well. Sans un regard pour mon document, je retourne perdre mon temps sur internet.

*   *   *

15h25

« … Oui. Oui. Très b… Vous êtes sûr ? Très bien. C’est noté. Oui. Non, c’est moi qui vous remercie. Bonne journée à vous aussi ! »

Je raccroche, puis je prends une grande inspiration. Ça ne va pas être facile.

« Britius ?

— Ouiii ?

— C’était le client.

— Ah ! Il ne t’a pas engueulé j’espère ? Je sais que je lui avais promis la nouvelle version du module de commentaires hier, mais les specs n’étaient pas claires et je suis tombé sur un os qui me prend plus de temps que prévu, du coup…

— Il voudrait que tu ailles sur place.

— … la fonctionnalité n’est pas encore prête si on veut que les utilisateurs puissent… Pardon ?

— Le client voudrait que tu te rendes chez lui. Il a un souci qu’il n’arrive pas à régler, et comme Dominique n’est pas là lui non plus, tu es le seul dispo pour faire une intervention.

— … On peut pas faire ça en ligne, plutôt ? »

Son visage est plus pâle que la mort et sa voix est montée d’une octave.

« Non, on peut pas faire ça en ligne. Il a une panne de réseau chez lui, c’est… »

Je m’interromps. J’ai déjà vu ce regard auparavant – ces grands yeux noirs mouillés que Britius lève vers moi d’un air suppliant. C’est le regard des lapins lorsqu’ils comprennent qu’on va leur briser le cou. Je ne dois pas me laisser ébranler, c’est important. J’ai déjà merdé avec un client aujourd’hui, pas deux. Il faut que j’insiste.

« Britius, je te demande pas de partir à l’aventure, je voudrais juste que tu ailles chez le client jeter un œil à son problème pour le régler en vitesse.

— Mais il habite à plus d’une demi-heure d’ici ! Je n’ai jamais été chez lui ! Et si j’avais un accident en chemin ? Si je me faisais kidnapper par des sales types pour qu’ils vendent mes oreilles au marché noir ? OH MON DIEU C’EST PIRE QUE ÇA JE N’AI MÊME PAS DE THÉ À LUI APPORTER JE SUIS LA HONTE DE MES ANCÊTRES !

— Britius calme-toi, ce n’est pas si grave…

PAS SI GRAVE ? »

La suite de son laïus est incompréhensible, perdue dans les tremblements de sa crise de panique. Avec un soupir, je l’aide à se rasseoir, puis je saisis mon téléphone.

« Allô ? Oui, c’est encore moi. En fait, Britius n’est pas disponible cet après-midi, est-ce que votre problème peut attendre le retour de Dominique ? Non, je ne sais pas précisément quand il sera de retour, il ne sait pas ce qu’il a attrapé comme virus. Mais au plus tard, je pense qu’il sera là lundi… »

*   *   *

16h07

Crounch crounch crounch.

Impossible de me concentrer.

Crounch crounch crounch.

Document au point mort.

Crounch crounch crounch.

Envie de laisser ma tête tomber sur le clavier.

Crounch crounch crounch.

« Britius, tu pourrais arrêter s’il te plaît ?

— Oh pardon ! Bien chûr, où j’avais la tête ! Quand je me chens bien, je fais attenchion à rien du tout. Je vais mâcher en fermant la bouche, t’inquiète.

— … Merci, trop aimable. »

Munch munch munch.

Je vais le buter.

*   *   *

17h33

« Eh voilà ! Encore une bonne journée de travail terminée ! »

Je lui jette un regard mauvais et retiens de justesse la réplique cinglante – non, carrément méchante que je m’apprête à lui balancer. Il se tient à peu près correctement depuis plusieurs dizaines de minutes ; trop correctement. Le bruit de ses doigts tapant à toute vitesse sur son clavier a failli me faire perdre la tête. Mais je vais l’engueuler pour quoi, parce qu’il fait son travail et pas moi ? La fatigue, l’angoisse et le mal de ventre cumulés de ces dernières heures me rendent cynique.

« Quelque chose ne va pas ? Tu as l’air tout chose, ce soir. »

Je me retiens toujours, mais il ne rend pas les choses faciles. Pendant un petit instant, je caresse l’idée de lui balancer à la figure tout ce qu’il m’a fait subir aujourd’hui. Mais un coup d’œil à son visage inquiet m’en dissuade : il est sincèrement préoccupé par mon état et n’a aucune idée de ce que je peux ressentir. Je lui expliquerai tout ça plus tard, quand je me serai calmé et que je trouverai des mots qui ne briseront pas brutalement ses espoirs et ses manières joviales de hobbit. En attendant, je vais garder encore un peu le masque du collègue qui va bien.

« Juste un peu stressé par le boulot, il me reste plein de choses à finir. Mais tu as raison, j’en ai assez fait pour aujourd’hui. Je débauche.

— Aaaah, voilà ce que j’aime entendre ! »

Malgré moi, je sens un demi-sourire étirer le coin de mes lèvres. Il a beau avoir pourri ma journée, il y a quelque chose dans sa bonne humeur qui vient vous repêcher lorsque vous sombrez trop loin dans l’amertume.

« Bon, on va manger un bout pour fêter ça ? »

… Mais visiblement, ce n’est que pour mieux vous y rejeter quelques instants plus tard. Au temps pour la subtilité ; il faut que je vide mon sac avant de devoir vider mon estomac.

« Écoute Britius, en fait j’ai un truc à te dire… »

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